
Rome, Palais Barberini
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Retable de Carlo Grivelli (1494)
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II – L’un et le multiple : analogie de l’Être ou métaphysique
Question : comment l’un peut-il être simultanément multiple ; l’Être, conçu comme unité, être en même temps plusieurs ? Par le recours à l’analogie.
Pour voyager dans le labyrinthe de la logique de l’esprit nous disposons d’un véhicule d’exception : la déduction, qui nous permet de passer des principes à leurs conséquences. Pour voyager dans celui de la nature physique, l’induction n’est pas moins exceptionnelle qui fait passer du particulier au général. Et ce, dans les deux cas, avec une remarquable continuité numérique qui, projetée dans l’espace se mue en continuité qualitative. Mais, aucun outil ne nous permet de transgresser les frontières du réel pour ne serait-ce qu’effleurer ces espaces infinis qui nous entourent, tant du côté du microcosme que de celui du macrocosme. Aucun, sauf précisément l’analogie par laquelle nous croyons discerner des ressemblances entre ce qui est à notre portée (le fini) et ce qui ne l’est pas (l’infini). Manière de sonder l’inconnu à défaut de pouvoir le pénétrer. La question de la transcendance sera-t-elle pour autant résolue ? On peut en douter. Mais est-ce une question si fondamentale ? Pour en juger, il importe de remonter à Thomas d’Aquin et Duns Scot (XIIIe siècle) avant d’aborder le continent Deleuze-Guattari et de finir avec Philippe Boudon, architecte, Philippe Descola, anthropologue, François Jullien, sinologue, et Sophie Nordmann, philosophe, nos contemporains.
Encore faut-il, au préalable, distinguer deux types d’analogie dérivés de la notion mathématique de proportion exposée dans les Éléments d’Euclide par l’intermédiaire de Thalès et de Pythagore :
- Analogie de proportionnalité ou de distribution (mathématique) : relation de ressemblance transgénérique fondée sur ce qu’il y a de commun entre plusieurs termes différents et isolés et qui se distribue simultanément entre eux ainsi que de manière proportionnée, comme : la matière entre les êtres terrestres, la vie entre les animaux et les plantes, l’esprit entre les hommes, la bonté entre Dieu et ses créatures. Ainsi, en est-il généralement entre espèces de genres différents qui ont des propriétés communes : si on relève des similarités entre elles, c’est de similarités métaphoriques qu’il s’agit, qui font que a est à b comme c est à d proportionnellement, et non de similitudes d’attributs réels comme dans l’analogie de proportion infra.
- Analogie de proportion ou d’attribution (métaphysique) : relation de plusieurs termes (attributs) à un terme principal qui est privilégié comme étant supérieur ou antérieur, sur le modèle qualitatif de la relation du prédicat au sujet (hiérarchisation). Ainsi en est-il des diverses significations rapportées au nom (homonymie), des effets à la cause, des accidents à la substance, des étants (causes secondes) à l’Être (cause première) ; en bref, de la relation d’ordre entre les créatures (à la fois puissance et acte) et Dieu (acte pur), sachant que les attributs de Dieu se retrouvent dans ses créatures proportionnellement à leur degré de perfection, et qu’en ce sens l’existence (toute de déterminations) et l’essence (toute de plénitude) sont dans un rapport de proportion dont l’écart se résout en participation à la perfection divine (inégalité substantielle). « Signification focale », selon G. E. L. Owen, la relation d’attribution est directe à la différence de la relation de distribution supra, qui s’opère par l’intermédiaire de la mise en rapport des termes à relier.
Alors que la proportion est une égalité de rapports, numérique et continue à trois termes du type A/B = B/C, susceptible de progresser à l’infini en prenant des valeurs qualitatives (cf. l’analogie de la ligne du VIe livre de La République de Platon), la proportionnalité est, selon A. D. Sertillanges, une « proportion de proportion » à quatre termes, du type A/B = C/D, partageant des caractéristiques communes (cf. L’éthique à Nicomaque d’Aristote). Dans l’analogie de proportionnalité, les termes extraits de la proportion y sont pris deux à deux dans une horizontalité où la différence des termes laisse transparaître la similitude de leurs rapports : A est à B comme C est à D sur un fond homogène. Inversement, l’analogie de proportion est marquée par la diversité des rapports à un terme principal et la verticalité linéaire dans laquelle elle s’inscrit ferait perdre de vue la parenté des termes si leurs extrêmes, distendus, n’étaient pas reliés par le fil invisible de la constante de proportionnalité, qui ramène à l’unité (coefficient multiplicateur) ; témoignage de la participation intime des étants à la suprématie l’Être (hétérogénéité structurelle). En foi de quoi, l’analogie de proportionnalité serait, selon Philibert Secretan, une analogie stricto sensu, qui servirait de base à l’analogie de proportion.
Sur un plan méthodologique, on passe, en effet, de l’analogie de proportion à l’analogie de proportionnalité comme on passe de la verticalité à l’horizontalité et du qualitatif (termes sans commune mesure) au quantitatif (mise en rapport de termes sur le même niveau). Alors que le rapport de proportion renvoie à un terme surplombant comme référence analogique, la proportionnalité se résout en différence quantitative des termes mis en rapport. L’analogie de proportionnalité ramène les différences incommensurables de la proportion à ce qu’elles ont de commun, à savoir leurs rapports fonctionnels, indépendamment de leurs différences structurelles. Ainsi, à la suite d’Aristote (De la marche des animaux), peut-on dire métaphoriquement : « L’aile est à l’oiseau, ce que la nageoire est au poisson », l’idée sous-jacente de « rame » opérant respectivement dans l’air et dans l’eau. Tandis qu’il il y a unité de la relation dans l’analogie de proportion (convergence vers un terme qui fait le plein des attributs qui lui sont subordonnés), il y a, au contraire, pluralité dans l’analogie de proportionnalité (à partir de caractéristiques transversales). En toute logique, sans égard à la transcendance, le propre de l’analogie de proportionnalité est, donc, de rabattre sur l’horizontal la verticalité de la proportion afin de faire ressortir des affinités.
Si, mathématiquement, la proportionnalité en tant que constante de variation (cf. le coefficient de proportionnalité) est impliquée dans la proportion entendue comme égalité de rapports, ontologiquement, les rapports analogiques de proportion (qualitatifs, susceptibles de variation en plus ou en moins, donc continument) subsument les rapports analogiques de proportionnalité (implicitement quantitatifs, variant selon une graduation, donc de manière discontinue) : transport de la logique dans la métaphysique opéré par la scolastique articulant, sur le modèle de la synecdoque, la partie au tout, le naturel au surnaturel englobant.
Aussi, est-ce en ce sens que l’on a pu dire que l’analogie de proportionnalité pouvait être considérée comme le symbole de l’analogie de proportion (B. Landry). Et que, partant, l’analogie de proportionnalité –structurellement extrinsèque en ce que les termes comparés sont extérieurs les uns aux autres – pouvait malgré tout s’inscrire dans l’analogie de proportion, d’attribution directe, intrinsèque de par la participation des étants à l’être, des créatures au créateur. Attribution prenant acte de la transcendance qui, faute de participation, rendrait problématique l’accessibilité du divin. La proportion est une propriété de l’être qui, au-delà des rapports mathématiques qui la sous-tendent s’en s’y réduire, exprime notre impuissance face à l’incommensurabilité de la relation de Dieu à ses créatures, mais incommensurabilité compatible avec une forme de partage. Qui dit proportion dit « rapport de rapports » dans une série continue et infinie dont le terme se perd dans la nuit des temps et du cosmos, ce que traduit le concept d’assurection introduit à la Renaissance par Charles de Bovelles dans ses Conclusions théologiques (1515). Référence au Livre de la Sagesse de la Bible (13, 5) : « Car la grandeur et la beauté des créatures / conduisent par analogie à contempler leur créateur. » Qui dit proportionnalité dit rapports de similitude entre des termes différents par nature. Or, ce sont ces rapports de similitude qui nous donnent un aperçu, sinon l’illusion, d’une appartenance commune. C’est ainsi que l’on se permet de passer du domaine de la mathématique, censée modéliser les lois de la nature physique, à celui de la métaphysique, qui transcende le rapport du quantitatif au qualitatif. L’infinitude creuse une différence qui, nous rendant l’accès des confins impossibles, justifie le recours à l’analogie pour en approcher l’essence. Mais c’est aussi ce qui nous ouvre les portes de l’art, qui, sans renoncer à notre ancrage terrestre, nous fait accéder à un infini non moins céleste (cf. la musique des sphères) : au-delà de l’analogie, l’harmonie sur le modèle de la partition musicale, spatialisation du temps de la mélodie par la superposition des notes avec ses variantes polyphoniques (contrepoint).
Du point de vue de la métaphysique, il s’agit de démontrer la relation incontournable qui existe entre le divers de la réalité et l’unité de l’Être sans tomber dans les extrêmes que sont l’univocité et l’équivocité ; en d’autres termes, de démontrer ce qui relie les extrêmes en les différenciant (proportionnalité de proportions) : ainsi de la relation de Dieu à ses créatures, entre lesquels la distance est quantitativement infinie et qualitativement indéfinie, rendant la communication entre eux aussi problématique que le passage de la nature physique à la métaphysique ou que la transition entre le corps et l’âme. Humains perfectibles composés de matière et d’esprit, nous sommes, en effet, bien en peine de déterminer en quoi il y aurait homogénéité de structure. De même, n’est-il pas en notre pouvoir de déterminer les attributs que nous avons en partage avec Dieu. Au-delà du nombre (science), au-delà de la raison (philosophie) : la mystique.
Aristote : de l’Organon (les catégories) à la Métaphysique (l’Être), en passant par l’Éthique à Nicomaque (la justice)
L’analogie, sans que le terme ait été nommé, a d’abord été abordée par Aristote dans le chapitre I des Catégories à travers l’homonymie : « … choses dont le nom seul est commun, tandis que la notion désignée par ce nom est diverse. » Elle a, ensuite, été définie, d’après son sens mathématique originaire, dans l’Éthique à Nicomaque comme rapport de rapports à quatre termes du type a/b = c/d : « La vue est au corps ce que l’intelligence est à l’âme » (proportionnalité). Dans la Métaphysique ( Livre IV, Γ ) il la rapporte à l’Être : « L’Être se prend en plusieurs acceptions, mais c’est toujours relativement à un terme unique, à une seule nature déterminée. Ce n’est pas une simple homonymie, mais de même que tout ce qui est sain se rapporte à la santé, telle chose parce qu’elle la conserve, telle autre parce qu’elle la produit, telle autre parce qu’elle est le signe de la santé, telle autre enfin parce qu’elle est capable de la recevoir ; […] de même aussi, l’Être se prend en de multiples acceptions, mais, en chaque acception, toute dénomination se fait par rapport à un principe unique. » Cette dernière définition (proportion simple), transposée de celle des mathématiques, est « rapport à UN », la substance (ousia) en d’autres termes.
À l’analogie de proportionnalité ou de distribution, qui considère les similitudes de relations entre êtres différents, la scolastique médiévale privilégiera l’analogie de proportion ou d’attribution selon laquelle les créatures participent à l’essence du Dieu unique (comme le sujet participe à la généralité du prédicat). Le rapport à un premier terme sauve l’unité de l’Être menacé par la diversité du réel, unité suprême chargée de rassembler le divers. L’analogie est, ainsi, un compromis entre univocité (unité de l’être) et équivocité (être recouvrant plusieurs significations comme dans l’homonymie). Rapport du visible et du sensible à l’invisible et au suprasensible (analogie métaphysique).
Conçue à l’origine en tant qu’égalité de rapports (proportion), l’analogie permet de rendre compte du rapport des étants (dérivé du participe latin ens) pris dans leur pluralité, à l’unité de l’Être (dérivé de l’infinitif latin Esse). Tout comme en sémantique l’attribut se rapporte au sujet, en logique définir un individu consiste à déterminer sa différence spécifique et son genre prochain. Ainsi, à l’articulation des mathématiques et de la logique, l’être pourrait se résumer à la somme des différences plus subtilement que l’hylémorphisme, qui repose sur la substance comme complexe de matière et de forme.
La Somme de Thomas d’Aquin : l’analogie entre proportion et proportionnalité
Thomas d’Aquin précisera, à son tour, la définition de l’analogie dans son Commentaire de la Métaphysique d’Aristote comme un type d’unité où « un même nom est prédiqué de divers sujets suivant une raison partiellement la même et partiellement différente : différente par les divers modes de la relation ; la même par ce à quoi se rapporte la relation ». C’est dire qu’il y a de la proportion dans l’analogie : « On parle de prédication analogique, c’est-à-dire proportionnelle, pour autant que chaque terme se rapporte à ce quelque chose de premier selon sa nature d’être ». Pierre Aubenque explique : « En termes platoniciens, l’analogie d’attribution, interprétée comme analogie per prius et posterius, exprime la participation graduelle des termes dérivés à un terme premier, participation qui n’est graduelle que parce qu’elle est proportionnée à l’essence, c’est-à-dire à la perfection propre – on serait presque tenté de dire : au mérite – de chacun des termes participants. » (Les origines de la doctrine de l’analogie de l’être : sur l’histoire d’un contresens). Et, à travers l’analogie, c’est le rapport de Dieu à ses créatures qui est explicité en termes de participation graduelle selon une formule conciliant l’unité et la diversité. Participation qui implique une commune mesure : entre univocité (similitude de sens : verticalité) et équivocité (pluralité de sens : horizontalité) ; participation relevant d’un rapport de causalité. La proportion relative à un premier terme sauvegardant la transcendance dans le raisonnement. Encore, précisera le docteur Angélique dans De veritate, qu’il ne saurait s’agir seulement de proportion mais aussi de proportionnalité. Alors que le rapport de proportion, mathématique, implique continuité entre le fini et l’infini (homogénéité des deux termes), la proportionnalité se justifie par le passage du connu dans l’ordre du fini à l’inconnu se situant du côté de l’infini, pour cette raison même inaccessible. D’où le saut qualitatif que permet l’analogie dans les limites de la proportionnalité, à savoir la ressemblance. Mais si ressemblance il y a, elle ne saurait être que partielle entre des attributs ou modes de la substance. Ressemblance indirecte maintenant le fil de la transcendance, la relation de Dieu avec ses créatures (analogie transcendantale).
Dans un texte traitant du Conflit, Georg Simmel fait, à cet égard, en note (n° 3), un parallèle entre la proportionnalité sur terre et celle applicable au divin : « … le moyen est à l’espèce, au groupe, bref à la forme générale ce que la finalité est à l’individu, et inversement. » D’autre part, « … de même que Dieu, l’être absolu, se réalise en faisant un détour par l’homme, de même l’homme se trouve lui-même en passant par Dieu. »
Ceci sur un plan formel. Mais, l’Aquinate va plus loin encore en se situant sur un plan ontologique : celui d’une philosophie de l’action. L’analogie n’est plus tant à rechercher entre la matière et la forme, qu’entre la puissance et l’acte, et ce, en substituant, sur le modèle de la logique sémantique (verbe d’action substitué au verbe d’état), la cause efficiente à la cause formelle : puissance de Dieu, partagée entre ses créatures en lesquelles elle s’actualise. Non sans une restriction capitale : « … le tout potentiel est présent à chacune des parties singulièrement selon la totalité de son essence, mais non selon la totalité de son pouvoir. » (Somme théologique, I, Q. 77, A. 1). Le registre de l’acte vient ainsi doubler celui de la substance (matière/forme) pour promouvoir une participation en Dieu sans renier la transcendance (ne pas oublier que, par l’étymologie, le substantif être provient du verbe homonyme, et ce, depuis au moins les Grecs). De l’existence à l’ordre des essences le point de fuite des raisons se brise pour laisser place au mystère divin. (V. Archéologie de la notion d’Aristote à saint Thomas d’Aquin de Joël Lonfat in Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 2004).
L’Ordinatio de Duns Scot : l’univocité
Duns Scot, franciscain, s’opposera à Thomas d’Aquin, dominicain, sur le sujet. Le premier en se situant sur le terrain de l’activité concrète, le second sur celui de la réflexion métaphysique, ne redoutant pas de recourir à l’abstraction. Mais, paradoxalement, le premier, partant de la réalité sensible finira par se perdre dans l’abstraction, alors que le second, au contraire, maîtrisant bien l’abstraction, restera ancré dans le concret. D’où chez le docteur, dit Subtil, le primat de l’univocité de l’Être relevant d’un raisonnement déductif plutôt apparenté à la philosophie de Platon (cf. l’Idée) et chez le docteur, dit Angélique, celui de l’analogie de l’Être relevant d’une démarche inductive inspirée d’Aristote. Aussi, est-ce sur ce terrain que se séparent les deux docteurs : si, en tant qu’il est univoque l’être est le même à travers ses multiples déterminations, il en va différemment de l’analogie qui postule une participation des étants à l’Être qui leur reste irréductible. (cf. Deux théologiens : Jean Duns Scot et Thomas d’Aquin d’André Hayen, Revue philosophique de Louvain, 1953).
Contredisant Thomas d’Aquin, Duns Scot, théologien de la volonté et de la liberté humaine, défendra une thèse de l’univocité de l’être qui ne sera, toutefois, pas incompatible avec l’analogie. Mais une analogie reposant sur l’univocité entendue comme unité de proportionnalité. Autrement dit, si l’Être est univoque, n’admettant sous son nom aucune pluralité de sens, les créatures se distinguent néanmoins de Dieu par leur finitude et leur imperfection, sachant que la différence entre elles et Lui n’est qu’une question de degrés, par lesquels on passe du mode fini au mode infini, de l’espèce au genre ou, inversement, de l’essence invariable à l’existence contingente, de la substance à l’accident, de la puissance à l’acte sans solution de continuité, contrairement à la conception de Thomas d’Aquin qui tient à marquer la transcendance du divin par rapport à l’humain. En bref, c’est le même être que l’on retrouve en Dieu et en ses créatures, la différence n’étant que de degrés dans une continuité allant du fini à l’infini : « …une substance est engendrée univoquement, ou en tous cas à partir d’une substance. Donc, la forme substantielle sera le principe immédiat de l’opération, car le terme produit formellement ne peut pas être plus noble que cela même qui est actif. » (Reportata parisiensia, II, D. XVI).
Si on peut discerner de l’analogie dans l’univocité, c’est à travers la conception géométrique qu’Aristote s’en faisait primitivement, c’est-à-dire comme proportion pure. Il en tirera une conception de l’individuation comme eccéité – une chose étant ce qu’elle est – rejoignant celle de Simondon et Deleuze (cf. infra), pour lesquels elle est un processus en soi, indépendant de la matière, qui est indétermination (série d’accidents), et de la forme, qui se présente comme universelle (substance).
La confrontation des thèses : l’analogie entre univocité et équivocité
S’appuyant sur Aristote et sa conception de la forme comme « information » de la matière, Thomas d’Aquin, théologien de la foi et de la rationalité, rejettera autant l’univocité (assimilation de la multiplicité de l’Être à l’unité de Dieu, par quoi la transcendance serait dans l’immanence et inversement, mais dissymétriquement) que l’équivocité (irréductibilité de la multiplicité à l’unité, selon le théologien juif Moïse Maïmonide, fermant tout accès à la transcendance). Il prônera une analogie d’attribution selon laquelle les créatures participent dans les limites de leur être à la perfection infinie de Dieu. Étant bien précisé que la participation dont il est question ne saurait être assimilée à une univocité, l’être de Dieu relevant d’un autre ordre que celui de ses créatures. L’immanence et la transcendance sont les deux pôles de l’analogie de Thomas d’Aquin alors que celle de Scot les met sur le même plan : on passe de l’une à l’autre par degrés, mais sans jamais atteindre l’extrémité de cette dernière de par son infinité. Philosophie de l’immanence posant la transcendance irréductible de Dieu chez le docteur angélique, philosophie de la transcendance absolue de Dieu dans l’immanence de la création chez le docteur subtil.
La thèse de Thomas d’Aquin apparaît ainsi comme un moyen terme entre univocité et équivocité et celle de Duns Scot comme un compromis entre univocité et analogie. L’univocité, chez ce dernier, inclurait l’analogie, qui la corrigerait en la ramenant sur terre : analogie de proportionnalité qui n’ose dire son nom (cf. André Hayen, op. cit. et La notion d’être dans la métaphysique de Jean Duns Scot de Hilaire Mac Donagh, 1928-1929). Paradoxalement, ce compromis de Scot s’apparenterait à la conception de la substance d’Aristote, avec laquelle Thomas d’Aquin, soucieux de sauvegarder la transcendance, avait fini par prendre ses distances.
Au terme de cette exploration, trop rapide pour prétendre à la transparence, il apparaîtrait que, non seulement l’analogie d’attribution serait compatible avec l’analogie de proportionnalité, mais encore que l’analogie ne serait pas contradictoire avec l’univocité, et ce, sans tomber dans l’équivocité. En effet, quand on parle d’univocité et d’équivocité ont se place sur plan de l’être (ontologie), alors que quand on parle d’analogie on se situe sur celui de la logique (méthodologie). Dans un cas on prend la mesure (ou la démesure) de ce qui nous éloigne ou nous rapproche de l’unité (question de proportion), dans l’autre on cherche à combler l’abime qui nous en sépare en recourant à l’approximation inhérente à toute analogie (question de proportionnalité). De sorte que l’on peut dire que la proportionnalité, condensée dans son coefficient, serait à l’articulation de la chaine des proportions. Ce, en quoi l’analogie de proportionnalité précèderait l’analogie de proportion comme son modèle, immédiatement accessible au quotidien.
A suivre : III – Les contemporains à la recherche d’une transcendance perdue
