GRAND NOUMÉA VERSUS MÉTROPOLE

Ile des Pins, plage Saint-Maurice : totem sculpté en 1987 par les clans de l’île (langue tirée, symbole de la parole chez les Kanak, peuple de traditions orales)

Ségrégation spatiale et intégration urbaine

Ayant contribué entre 2005 et 2007 à la création et au lancement du Syndicat Intercommunal du Grand Nouméa regroupant les quatre communes de l’« agglomération » : outre Nouméa, Le Mont-Dore, Dumbéa et Païta, j’ai assisté, consterné, en témoin impuissant, aux nuits d’émeutes qui ont saccagé et endeuillé le chef-lieu de l’île mélanésienne en mai de cette année. Ce premier semestre de 2024, qui aura connu aussi la dissolution de l’Assemblée nationale et le premier tour des élections législatives avec leur cruel dilemme écrasant un centre qui ne sait plus où donner de la tête, tellement il renferme de contradictions irrésolues. Dans le même temps, alors que l’on croyait le calme revenu, les troubles ressurgissent sur le « Caillou », et ce, en pleine période électorale ! 

Revenons quelque peu en arrière. L’année 2005, c’est également celle où nombre de banlieues de la métropole ont explosé. À cette époque, c’était aussi en observateur impuissant que j’assistais depuis la Nouvelle-Calédonie à ces émeutes, auxquelles j’étais d’autant plus sensible, que j’avais précédemment dirigé le Grand Projet de Ville de Champigny. Aussi, ne puis-je, aujourd’hui, m’empêcher de faire le rapprochement non seulement avec ce qui s’était passé en 2005, mais également avec les troubles, pas moins violents, qui se sont déroulés en métropole en 2023. Rapprochement qui ne tient pas aux évènements qui sont à l’origine de ces violences, mais à la forme qu’elles ont prise (émeutes urbaines et attentats aux biens, dont saccage de services publics et magasins) et aux conditions qui les ont rendues possibles dans des contextes géopolitiques évidemment incomparables ; sachant qu’ils renvoient, dans un cas comme dans l’autre, au positionnement des pouvoirs publics confrontés aux inégalités et aux phénomènes de ségrégation spatiale et culturelle qui leur sont liés. Alors que les évènements de 1984-1988, qui se rattachaient au problème posé par le devenir de l’île, affectaient le territoire en tant qu’entité politique, ceux d’aujourd’hui ont pris la forme spécifique de l’émeute urbaine, qui fait écho à ceux de la métropole. Et on retrouve les mêmes ingrédients venant se superposer aux revendications indépendantistes, lesquels, du coup, auraient presque pu passer pour un prétexte si la violence n’avait pas fait retour à la suite de l’« éloignement judiciaire » des meneurs de la Cellule de Coordination des Actions de Terrain (CCAT), comme pour nous ramener aux motivations politiques à l’origine du mouvement.

Sans sous-estimer les conditions particulières dans lesquelles, après trois consultations, la Nouvelle-Calédonie aura à se développer en tenant compte de sa situation outre-mer et du contexte social et économique en résultant, il importe de souligner le parallélisme avec les explosions de violence auxquelles la métropole est périodiquement confrontée. Sachant qu’il aurait dû nous alerter sur ce qui constitue une constante, à savoir le voile jeté sur les conséquences d’une mise à l’écart des « autres » en ce qu’ils sont différents et son corollaire : la tendance à introduire des séparations là où la contiguïté nous ferait prendre le risque d’une contamination. Il faudra bien pourtant se rendre à l’évidence : quelle que soit la solution trouvée au problème de l’extension du corps électoral, celui posé par les inégalités sociales et leur traduction spatiale en termes de ségrégation ne sera pas résolu pour autant. S’il est une constante de nos politiques, c’est bien celle-ci : sitôt le calme revenu après l’émeute, on oublie le mal dont les racines plongent dans un tréfonds sociopolitique que l’on a d’autant plus tendance à évacuer qu’il remet en cause nos manières de vivre entre soi, indissociables de nos modes d’habiter, lesquels n’en sont que le reflet. D’où cette acceptation d’un état social potentiellement explosif, doublé d’une ségrégation urbaine qui affecte nos territoires, tant sur le continent qu’outre-mer. Séparatisme d’autant plus accentué outre-mer, qu’il se superpose aux séquelles d’un colonialisme que l’on peine à transformer.

Pourtant, en Nouvelle-Calédonie, les accords de Nouméa signés le 5 mai 1998, après avoir constaté que « le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière », promettaient beaucoup : « Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage, par le rééquilibrage. L’avenir doit être le temps de l’identité, dans un destin commun. » Mais, l’accès de tous à la citoyenneté ne suffit pas, encore faut-il créer les conditions d’une coexistence fondée sur ce partage, et pour cela se convaincre de la richesse, là-bas comme ici, d’une diversité culturelle qui n’est après-tout que le reflet d’une diversité de nature. Décolonisation outre-mer de territoires conquis, intégration en métropole de territoires délaissés, périurbains ou ruraux : le parallélisme des effets ne doit pas tromper sur la différence des causes et, donc, des remèdes applicables, ici et là. Si « la décolonisation est le moyen de refonder un lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie », dixit les accords de Nouméa, c’est bien, en métropole, un même lien social, mais entre des composantes différentes héritières d’un passé autre, qu’il faut refonder par l’intégration territoriale. Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’un lien social d’appartenance à la nation, ou non parce que la transcendant, il est irrémédiablement dépendant d’un territoire, bien commun. Outre-mer comme en métropole, faire sauter les barrières physiques est aussi impératif que parvenir à réduire des inégalités d’autant plus flagrantes qu’elles recoupent des clivages communautaires qui constituent autant d’obstacles à une intégration : soit, promouvoir un urbanisme désenclavé accompagné d’un développement social, pour l’heure suspendu, en ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie, à un développement économique dépendant du sort des usines de nickel. Si la Politique de la Ville ne s’applique pas sur ledit « Caillou », le contrat d’agglomération du Grand Nouméa que j’ai contribué, en son temps, à mettre en place en collaboration avec les acteurs locaux, en tient lieu. Mais, si les Kanak représentent aujourd’hui 25 % de la population du Grand Nouméa, où se concentrent-ils et combien sont-ils dans les instances en charge du développement local ? Aujourd’hui comme hier, on peut les compter sur les doigts de la main alors qu’ils continuent d’affluer de la brousse et d’être relégués dans les périphéries d’une « agglomération » fragmentée en espaces semi-urbains et semi-ruraux autour d’un centre-ville qui résiste à fédérer l’ensemble, malgré les efforts et les progrès accomplis depuis les accords de Nouméa.

Dans sa conférence de presse du 12 juin suivant l’annonce de dissoudre, le chef de l’État a bien évoqué la question du « séparatisme », lui opposant même une « révolution copernicienne », dont il n’a, toutefois, pas précisé s’il l’entendait dans son sens littéral d’inversion du centre et de la périphérie. Prise de conscience bien tardive, même associée à la reconnaissance timide d’un défaut d’empathie pour les plus défavorisés, compte tenu des alertes qu’ont constitué les rassemblements de « gilets jaunes » après les attentats djihadistes, auxquels n’ont su répondre ni une Politique de la ville ponctionnée de ses crédits au logement et à l’action sociale, ni une politique rurale impuissante à enrayer le déclin des services publics et de proximité. Même aveuglement, mutatis mutandis, concernant la Nouvelle-Calédonie, malgré les avertissements dispensés. En métropole comme outre-mer, défiant les particularismes, la bipolarisation politique issue des élections, et son corollaire, l’écrasement des forces démocratiques du centre, de droite ou de gauche, ont reflété ce séparatisme économique, social et culturel que renforce et cristallise un séparatisme territorial rejetant dans les marges les territoires périphériques, qu’ils soient urbains ou ruraux. Comme si l’outre-mer, partiellement décolonisé, et la métropole, débordée sur ses marges, se renvoyaient une image controuvée d’elles-mêmes, dont elles ne se résolvaient pas à assumer la responsabilité.  

Si la Nouvelle-Calédonie et la métropole ont un destin commun par-delà la question de l’indépendance ou de l’autonomie, c’est aussi celui qui passe par une intégration nécessitant un accompagnement au bon niveau et avec la participation de tous, là-bas comme ici, toutes proportions gardées, c’est-à-dire en tenant compte d’identités indissociables des territoires dans lesquels elles s’enracinent. Décolonisation d’un côté, reconquête de l’autre : la symétrie ne doit pas tromper, les causes, sinon les effets, n’étant pas les mêmes, alors que les objectifs devraient se rejoindre dans l’abolition des barrières qui éloignent les uns des autres et dans le rapprochement des différences en vue de leur cohabitation sur un fond commun d’humanité ; différences spirituelles autant que physiques, de traditions comme d’aspirations sur une terre accaparée avant d’être partagée. Si l’on doit parler de politique décoloniale, c’est, de part et d’autre, non pas en gommant un passé de souffrances mais en l’assumant en vue d’un projet de territoire mutuellement négocié, dont les bases économiques – l’extraction et la valorisation du nickel – devraient constituer la priorité plutôt que de faire l’objet d’atermoiements et de traitements séparés entre communautés. Sans oublier, bien sûr, d’anticiper l’après-nickel. Autant d’occasions de conjuguer, enfin, les efforts dans une claire conscience de leurs complémentarités.  

En 1985, déjà, Alban Bensa, ethnologue, interviewé par Michel Kajman du Monde, disait : « Les Canaques ont toujours […] gardé une main tendue vers ceux qui voudraient travailler à leurs côté tout en acceptant leur volonté d’indépendance. » Puisse l’observation, s’il est encore temps après le verdict des urnes du premier tour des élections législatives, être entendue par un président et son gouvernement trop longtemps aveugles à la menace que fait peser toute ségrégation sociale conjuguée à un séparatisme spatial, en outremer comme en métropole.

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