II – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

Les Cinq cents millions de la Bégum : France-Ville survolée par l’obus de Herr Schultze Dessin de Léon Benett (PICRYL)

Les deux visages de la ville vus à travers « Les Cinq Cents Millions de la Bégum » de Jules Verne

Quoi de plus osé que de rapprocher La ville de Paul Claudel des Cinq Cents millions de la Bégum de Jules Verne, la mystique à la fantaisie. Quand l’une de ces deux œuvres parle à la conscience des chrétiens à travers une pièce de théâtre, l’autre parle au monde de l’enfance dans un roman ; monde de l’enfance qui est aussi celui de l’adulte trop souvent perdu que Verne a le génie de nous faire revivre. Mais de quoi ces deux œuvres parlent-elles ? De la ville : ville de la révolution dans le premier cas, ville jumelée des confins Nord-Ouest des États-Unis dans le second, où elle offre, côte à côte, ses deux visages antagonistes, dystopie évoquant l’Enfer, d’une part, Éden urbain, d’autre part.

Alors même que Paul Claudel met en scène la transfiguration de la Ville de la Révolution en Jérusalem céleste, Jules Verne oppose deux incarnations de l’Apocalypse et de l’Utopie dans cette région, à l’origine inhospitalière, des États-Unis, située de part et d’autre de la Chaîne des Cascades et qu’il surnomme Suisse américaine en référence à son aspect physique, composé de montagnes, de plateaux et de vallées.

À l’intérieur, « ce n’est qu’un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille ». Sur le littoral pacifique, c’est, au contraire un site embaumé, un lieu enchanteur. Deux sites naturels opposés, appelés à recevoir deux cités non moins opposés, toutes deux édifiées avec l’héritage de La Bégum. La première par le professeur Schultze, savant de l’Université d’Iéna, la deuxième par le docteur Sarrasin, médecin français, inventeur d’un « compte-globules du sang ».

Il faut savoir que cet épisode se passe au lendemain de la guerre de 70, à une époque où les relations entre la France et l’Allemagne étaient plus que tendues, le complexe de supériorité manifesté par les Allemands le disputant à leur agressivité. Aussi est-ce quelque peu résigné que le docteur Sarrasin, d’abord reconnu comme seul héritier légitime de la Bégum, s’est laissé convaincre par un solicitor intéressé de partager à égalité l’héritage avec le professeur Schultze. Le pire était en effet à prévoir, à savoir que l’hostilité entre les deux nations n’en viennent à l’affrontement mortifère par l’intermédiaire des projets que les deux protagonistes de cette affaire se faisaient fort de réaliser : l’édification de deux cités sur la base de modèles aux antipodes l’un de l’autre.

Stahlstadt, la Ville de l’Acier du professeur Schultze, située sur les hauts plateaux, au sud de l’Oregon, est une forteresse hermétiquement gardée par des sentinelles armées, close par des murailles et fossés concentriques qu’entourent « dix-huit villages d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises » qui « renferment une nombreuse population de travailleurs ». Lesquels sont réduits à un esclavage moderne en vue de l’exploitation des mines de fer et de charbon, dont le sous-sol de la région est riche, et de la construction de canons, d’obus et d’explosifs à base d’acide carbonique des plus destructeurs et meurtriers, avec pour cible la ville concurrente construite selon les prescriptions du docteur Sarrazin plus au nord, par-delà la Chaîne des Cascades en bordure du littoral pacifique. Le cœur de la cité industrielle du professeur Schultze est constitué d’un « bloc central » sis au milieu d’une forêt vierge exotique à ciel ouvert entretenue grâce à un ingénieux système de récupération de chaleur. Bloc central dominé par la « Tour du Taureau », occupée au rez-de-chaussée par la « caverne du dragon » où siège le professeur Schultze et son administration aux ordres ; le sommet de ladite tour abritant un canon gigantesque capable d’atteindre et de détruire toute cible à dix lieux à la ronde, menaçant donc d’effondrement France-Ville.

Répondant matériel et spirituel de la Ville d’Acier, France-Ville, imaginée et réalisée par le docteur Sarrazin est, à côté, une « merveilleuse cité » dont le plan a été pensé pour le bien-être de ses habitants appelés à vivre dans la concorde, sinon en paix. De cette paix, que le professeur Schultze, aussi arrogant que cynique, est bien décidé à lui refuser. Certes, à la différence de la Ville d’Acier, France-Ville bénéficie d’un site avantageux en bordure de l’Océan et de terres fertiles à l’intérieur, mais son attractivité, elle la tient du génie et de la spiritualité de son fondateur, le docteur Sarrazin, épris non seulement de paix, mais, de par son métier, également d’hygiénisme. Urbanisme pensé à cette fin sur la base de dix préceptes, dont les suivants, parmi les plus marquants :

« Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d’arbres, de gazon et de fleurs » ; « aucune maison n’aura plus de deux étages » et toutes « seront en façade à dix mètres en arrière de la rue… » ; « les toits seront en terrasse… » ; « toutes les maisons seront bâties sur une voute de fondations, ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d’habitation un sous-sol d’aération en même temps qu’une halle ». Si « le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle », chaque pièce a sa cheminée chauffée de telle sorte que la fumée de combustion soit rejetée loin à l’extérieur et « à une hauteur de trente-cinq mètres dans l’atmosphère ».

Au titre des dispositions générales « le plan de la ville  est essentiellement simple et régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements ». Néanmoins, « toutes les industries et tous les commerces sont libres ». Si « les édifices publics sont en grand nombre », c’est parce que la cité du bien-être ne saurait se satisfaire de conditions matérielles optimales, mais poursuit un objectif d’éducation civique. C’est que « les existences oisives n’y seraient pas tolérées » et que « les enfants sont astreints dès l’âge de quatre ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires ». Une insistance particulière est mise sur l’hygiène : « cette question de la propreté individuelle et collective est du reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville ».  C’est ainsi que « les produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien dans les campagnes ». D’autre part, la police sanitaire prévoit que « des peines sévères sont appliquées aux négociants qui osent spéculer sur la santé publique ». Enfin, prescription très moderne : « Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l’assistance à domicile est général » et « loin de chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement plusieurs patients, on ne pense au contraire qu’à les isoler. C’est leur intérêt particulier aussi bien que du public », est-il précisé. Voilà pourquoi, à l’encontre des hôpitaux généraux des siècles précédents, ceux du temps de Jules Verne « ne sont que des constructions exceptionnelles et restreintes, pour l’accommodation temporaire de quelques cas pressants. »

« À l’heure qu’il est, précise notre auteur, France-Ville compte près de 100 000 habitants » dont l’espérance de vie, pour l’époque, est remarquable, « les hommes vivant jusqu’à quatre-vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes ». Ce n’est pas pour rien que « chaque citoyen reçoit une petite brochure, où les principes les plus importants d’une vie réglée selon la science sont exposés dans un langage simple et clair ». Autant la description, faite par l’auteur, de Stahlstadt était abrupte et sinistre, autant celle de France-Ville, rapportée par un journal local, l’Unsere Centurie, est minutieuse, justifiée et plaisante. La conclusion de l’article n’en relève pas moins « un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est de se trouver aux mains d’un comité où l’élément germanique a été systématiquement exclu ». Et de conclure : « C’est là un fâcheux symptôme. » Comme quoi, les conséquences de la guerre de 70 pèsent lourdement sur les consciences d’un côté comme de l’autre.

Pour qui a vécu cette guerre, marquée par la défaite militaire et la victoire de la République, le dénouement du roman ne pouvait pas être apocalyptique : si savant qu’ai été  Schultze, il ne s’en est pas moins trompé dans ses calculs. Il a minimisé la portée de son canon dont l’obus, destiné à la destruction de France-Ville, échappant à l’attraction terrestre, n’a fait que la survoler ; anticipation du comportement de nos satellites artificiels dans la thermosphère.

Heureux dénouement ! ce n’était pourtant pas faute d’être préparé, sinon à l’anéantissement de France-Ville, du moins à son invasion par les sbires du professeur Schultze. Raison pour laquelle, dans la cité idéale du docteur Sarrazin, « l’éducation militaire des élèves se faisait dans les lycées concurremment avec l’éducation civile ». Conséquence : « Notre armée se compose de tous les citoyens, et tous, le jour où il faudra, se trouveront soldats aguerris et disciplinés. » Cette « nouvelle Athènes, française d’origine », promue « propriété commune de l’humanité », enjeu de la lutte mettant aux prises « les race latines et saxonnes » ne pouvait disparaitre sans autre forme de procès que ceux d’un génie malfaisant et d’une technologie d’avant-garde : « … l’inventeur a été le martyr de sa propre invention » et « il y a eu, là, justice de Dieu ! » proclama le bon docteur Sarrazin après avoir vu passer au-dessus de France-Ville l’obus d’acide carbonique destiné à sa destruction irrémédiable. Il ne restait plus au rival du professeur Schultze qu’à « remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien les forces qu’elle avait accumulé pour le mal ». De fait : « On croit trop en ce monde qu’il n’y a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale », alors « qu’il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut servir au bien de l’humanité ».

Dès lors, la conclusion s’imposait pour le docteur Sarrazin : « Et, comme en même temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons d’être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. »

Comme dans La Ville de Paul Claudel, l’Amour a eu le dernier mot. Sauf qu’au lieu de renvoyer à une Jérusalem céleste que la révolution se montre impuissante à faire advenir, Les Cinq Cents Millions de la Bégum en permettent l’accomplissement dans les formes que revêtent la paix et la justice, celles idéalisées de l’Athènes antique. Sous la menace d’une guerre d’anéantissement, il est vrai, que l’actualité ne démentira pas.

Sur les ruines de la ville, « à la place de la multitude, voici la paix », constate l’un des protagonistes du troisième et dernier acte de la pièce de Claudel. « La modération de l’ordre a prévalu » au prix de « l’autorité de la force », un moindre mal. Dans la pièce comme dans le roman, d’un mal peut sortir un bien, mais ce sera sans illusion pour l’auteur de La Ville, qui, par la bouche d’Ivors intronisé Roi, s’écrie :

« Je pense qu’il n’est point de bonheur absolu pour l’homme et que la séduction en est vaine,
Et qu’il n’est point d’ordre parfait entre eux […]. »

 « … que tu nommes le bonheur de l’homme bien-être ou quoique ce soit d’autre,
J’ai dit qu’il n’était pas une fin en soi, mais l’effet par rapport à cette fin, d’une juste disposition. »

D’une révolution ne sortira jamais qu’une mutation de la ville, dont le bonheur sera toujours dissocié de la justice ; leur réunion, dans l’amour, ne pouvant résulter que d’une transfiguration. Aussi, le bien suprême ne peut-il que succéder au mal dans un autre monde, céleste. « Sur les débris de la cité des rêves, je viens constituer la certitude », risquera Cœuvre, évêque, dans un dernier élan, lors même que Jules Verne, où le bien côtoie le mal dans une saine compétition justifiant le recours à la force défensive, le rêve se fait réalité.

***

Nota : Il n’aura pas échappé aux lecteurs de ce résumé des Cinq cents millions de la Bégum, l’absence de la « femme », si brillamment mise en scène par Claudel dans La Ville avec le personnage de Lâla, messagère cruellement rejetée. C’est que nous ne sommes pas entrés dans les détails de l’intrigue du roman de Jules Verne. En effet, au terme de ce dernier (chapitre de conclusion) est révélé le mariage de Marcel Bruckmann, ami du fils du docteur Sarrazin (Octave), avec la fille de ce dernier (Jeanne) ainsi que la naissance d’un héritier. Or, il faut savoir que Marcel Bruckmann, venu espionner la Ville de l’acier pour en dévoiler les failles au profit de France-Ville, ne fut pas étranger à l’effondrement de sa rivale, dont le destin lui fut remis in fine.

Ainsi donc, l’histoire de France-Ville s’inscrit-elle dans Une affaire de famille, selon le titre de l’avant dernier chapitre du roman (XIX), à l’opposé de celle de Stahlstadt, œuvre d’un fou solitaire. Mais, passé sous silence tout au long des deux intrigues entrelacées, le rôle de la « femme » n’en ressurgit pas moins pour assurer l’héritage et, partant, la perpétuation de l’œuvre d’édification de la cité idéale et de celle de la ville de l’acier, transfigurée en « centre de production incomparable pour toutes les industries utiles » : complémentarité de la Ville industrieuse mise au service de la Cité du bien-être humaniste, « comble du bonheur et même de la gloire ». Pour être secondaire le rôle de la « femme » n’en est donc pas moins important chez Verne. Il est, malgré tout, loin d’atteindre les sommets auxquels le voue Claudel : incarnation d’un « amour » plus qu’humain, étant précisé que pour arriver là il aura fallu à notre héroïne en passer par les affres d’une passion vouée à l’échec avec un poète, ce même poète, Cœuvre, qui a trouvé le plein épanouissement de ce qu’il était en se convertissant. Et si ce ne fut pas, pour Lâla, sans renoncer à ses idéaux les plus éloignés des soucis de la terre (ce qui lui valut d’être chassée par le Roi, le fils que lui donna Cœuvre), ce fut aussi avec l’espoir de concilier le Glaive de Dieu (Livre d’Ézéchiel) avec l’Épée de Justice (Thémis).      

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