I – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

« La Ville » de Paul Claudel, entre révolte, poésie et transcendance

Qu’est-ce qui a incité Claudel à faire de la Ville – avec un V majuscule – le sujet d’une pièce de théâtre ? Autant demander pourquoi l’Ancien Testament s’intéresse aux villes, les considérant : tantôt comme inéluctables, telle que Hénoch, la ville bâtie par Caïn en terre de Nod, terre d’exil à l’Orient d’Éden, ou bien comme Harran, la ville refuge de Jacob, neveu de Laban ; tantôt comme perverties, telles Sodome et Gomorrhe, ou déchue telle Babylone, dont les habitants, victimes de la démesure de leur ambition, furent dispersés ; tantôt encore comme maudite, telle Ninive, destinée à être détruite par Jonas sur ordre de Dieu, avant de se repentir. Autant dire que le jugement porté sur les villes terrestres dans les Écritures n’est guère positif, nonobstant le fait que Jérusalem sera promue ville céleste.

La ville, communauté d’hommes que les inégalités ont poussé à la révolte ou métaphore de la personne humaine tiraillée entre ses pulsions et ses idéaux ? Le salut, par la ville, malgré la ville ou contre la ville ? La Ville, en bref, comme nœud de contradictions, miroir de l’âme humaine.

Pièce en trois actes, rédigée en vers libres, La Ville nous a été livrée sous deux versions, dont nous avons retenu la seconde, plus concise, pour cette chronique dont l’interprétation, toute personnelle qu’elle soit – abstraction faite de l’assimilation de la « Ville » avec le « moi » divisé de la personne humaine – n’en cherche pas moins à rester fidèle à l’esprit de l’œuvre. La pièce fut représentée pour la première fois et mise en scène l’année de la mort de l’auteur au Festival international du théâtre par Jean Vilar en 1955 à Strasbourg. Il n’est pas indifférent de noter que le troisième et dernier acte ait été influencé par la conversion de l’auteur au catholicisme (en ce jour de Noël mémorable de recueillement à Notre-Dame). Autre particularité, les acteurs sont juste nommés, sans que leur titre soit présenté ou que leur rôle soit préalablement défini. À l’exception, significative, de l’entrée en scène de Cœuvre, le poète, revêtu des insignes d’évêque, au troisième et dernier acte, dans une didascalie.

Au premier acte, le plus long des trois, cinq personnages entrent successivement en scène dans un jardin surplombant une ville en pleine révolution :

  • Lambert de Besme, homme politique conservateur,
  • Avare, le révolutionnaire,
  • Lâla, fille adoptive de Lambert,
  • Isidore de Besme, frère de Lambert, ingénieur de la ville,
  • Cœuvre, le poète.

On comprend que la révolution a chassé Lambert, qui souhaite revenir dans sa ville et épouser Lâla, sa fille adoptive. D’emblée la ville, où rien n’est laissé au hasard, est présentée comme un rassemblement d’hommes :

« Cherchant à se rejoindre, ils n’y peuvent parvenir ;
Plus ils sont proches, plus le mouvement est précipité.
Tel est ce mouvement qu’il y a dans les villes. »

Résigné, Lambert ne peut que constater qu’« Il est plus laborieux de conduire les hommes par la persuasion que par le fer. » Vain est « l’amour de l’ordre et de la loi » quand « la société des hommes vit par le ventre végétatif » et que « la tête qui pense est pour elle un luxe… » À quoi Avare, l’« homme de l’étonnement », répond que si « la paix n’est point dans le repos », c’est que dans la ville, « matière humaine » qui coule comme dans des canaux, les hommes y « grouillent ensemble, âmes et membres, confondant leurs haleines et excréments. » Aussi bien, est-ce parce qu’il « porte une force [en soi] telle que la roideur de l’amour ! » qu’il dévoilera la ville à elle-même et l’établira en gloire par la révolution, laquelle peut bien semer la mort si c’est pour ressusciter transformée.

Isidore de Besme, l’ingénieur, « Père de la Ville », se fait fort, pour sa part, d’expliquer que

« … chaque être vivant a sa tâche prescrite avec sa position d’énergie. »

Il en va différemment de Cœuvre pour qui :

« Toutes choses sont présentes, et entre le futur et entre le passé il n’y a suite que sur un même plan. »

Et de poursuivre :

« Inconnu des hommes, l’Être qui nous a créés et nous conserve en nous considérant
Nous connaît, et nous contribuons secrètement à sa gloire. »

Ce qui fait dire à Isidore de Besme : « Tu n’expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi deviennent explicables. » Remarque à laquelle Cœuvre rétorque : « Toute parole est une explication de l’amour… » Il n’empêche, pour Besme

« … la pensée est plus forte, et c’est dans la mienne que toute la Ville
Trouve le principe de son activité et de sa vie. »

Aussi peut-il affirmer :

« Par moi, pour moi, la Ville des hommes s’étend autour de moi,
 Afin que je connaisse la joie et qu’ils reçoivent de moi l’assistance. »

Dialogue de sourds entre les protagonistes, enfermés qu’ils sont dans leur logique, qui dans son égoïsme, qui dans sa rationalité, qui dans son lyrisme, pour ne pas dire dans leur lâcheté.

Les délégués de la ville tenteront bien de convaincre Lambert d’en reprendre en main la destinée, en vain. Il n’aurait accepté qu’à la condition que Lâla se lie à lui comme elle l’avait promis. Mais, sans doute autant déçue par le cynisme manifesté par Lambert que séduite par la poésie de Cœuvre, c’est à lui qu’elle se donnera, laissant les délégués s’en retourner à la fin du premier acte.

Deuxième acte, changement de lieu, on n’est plus dans le jardin de Lambert de Besme surplombant la ville, mais dans le cimetière qui la domine sur une colline et où Lambert s’affaire à creuser les fosses destinées à recevoir les corps des victimes de la révolution. Lâla entre en scène pour annoncer à Lambert  que :

« Il n’y aura plus d’inégalité entre les hommes.
Lambert ! il n’y aura plus de pauvres, ni de pauvreté. Car pourquoi
Les uns ont-ils de trop et les autres pas assez ? »

D’où l’exhortation :  « chacun prendra selon son besoin sa part. » C’est ainsi qu’après avoir manqué à sa promesse de mariage avec Lambert, son père adoptif, Lâla a rallié Avare et le peuple révolté de la ville. Ralliement qui est aussi la raison de sa séparation d’avec Cœuvre, dont elle a eu un enfant !

Fille désormais de la révolution, Lâla est convaincue que

«… les vivants vont constituer entre eux
Une ville, et il n’y aura point de lois,
Mais, comme l’abeille sa cellule, chacun se fera lui-même sa loi. »

En est-elle si sûre en son for intérieur ? N’a-t-elle pas quitté Lambert, son père adoptif, pour un poète, Cœuvre, qu’elle a finalement abandonné pour la Révolution ! Inconstance de la femme ou emprise du doute ? Lambert, renonçant à la résignation, ne pourrait-il pas constituer malgré tout un dernier recours, sachant que d’un moindre mal pourrait émerger un plus grand bien ?   

Suit une déclamation d’Avare sur le recouvrement par l’ouvrier de l’ouvrage qu’un régime inique lui avait ôté : recouvrement et de la « grâce du travail » et de « tout honneur » et de « tout génie », il n’en faut pas plus pour que « étant esclave, il désire la liberté. » Encore faut-il qu’un « double consentement » soit requis : celui de l’intelligence pour atteindre ses fins, celui de la volonté pour accomplir l’œuvre, ultime justification du travail.

Prisonnière de ses contradictions, Lâla, femme désirante autant que désirée, doute :

«  Rien n’est si captif que la jeunesse de la liberté ne soit plus forte, rien n’est si triste que la joie ne soit plus certaine, rien n’est si certain que ma présence ne soit meilleure ; je vaincs le cœur le plus dur, je dissous les liens les plus solides. »

C’est que, descendante d’Ève :

« La femme est plus près de la terre que vous autres et elle respire de plus près ses fumées. »

Raison pour laquelle, elle se ferait bien « prophétesse ».

Mais Isidore de Besse, l’ingénieur, et Lambert de Besse, le politicien, continuent de s’affronter : si le premier peut se flatter d’avoir mis l’homme en valeur à travers la promotion de la valeur d’échange, le second lui rappelle qu’il n’en a pas moins prodigué « l’assurance contre l’inquiétude » et la « consommation de la jouissance ». À quoi l’ingénieur de la ville répond :

« La terre est imprégnée de sel et de poison. Plus ce monde est beau, plus il rit dans la fraîcheur de ses feuilles
Plus la moquerie d’y être me paraît poignante. »

C’est assez pour que Lâla, à son tour, intervienne faisant observer que si l’unité sociale repose sur le principe de l’échange, qui se résout dans l’« équilibre » entre les besoins de l’homme, d’une part, et sa fonction, d’autre part, c’est qu’en dernier ressort l’échange est « communion » et que, pour tout dire, « La ville est la forme de l’humanité ».

Entre temps, Lambert de Besse s’est effondré, mort, derrière une tombe, avant que son frère Isidore ne soit victime des révolutionnaires qui brandissent sa tête à la pointe d’une pique.

Troisième acte : le rideau se lève 14 ans plus tard sur une ville en ruines.

Des hauteurs d’un jardin (jardin d’Éden ?) au premier acte, on était passé dans celles, obscures, d’un cimetière (Apocalypse ?) au deuxième acte. Au troisième et dernier acte on retrouve la ville, collectif humain dans toute son ambiguïté : « À la place de la multitude, voici la paix. » Avec pour conséquence que :

« – La modération de l’ordre a prévalu et l’autorité de la force. »

Cœuvre, le poète, fait son entrée en scène transfiguré en « évêque », la poésie fait place à la mystique :

« … je compris l’harmonie des choses dans leur accord et leur succession.
Et enfin, ayant fait la grande découverte, dans l’intelligence de l’unité et la distinction de l’indifférence, je trouvais le ravissement. »

Après toutes ces hésitations qui ont ponctué le deuxième acte, le poète transmué en évêque peut, en guise de réparation, enfin déclarer :

« Voici la révélation de la parole proférée ; à la place des songes
    La vérité et la réalité de ce qui est. »

C’est ainsi qu’Ivors, le fils de Cœuvre et de Lâla, désormais séparés, sera appelé à régner sur la ville ; proclamé Roi, « chose sacrée qui est entre tous les hommes ». Ivors, fils du poète converti, élevé à la dignité d’évêque, et de sa muse, Lâla qui, désormais, se pose en « promesse qui ne peut être tenue », en « grâce » consistant en « vérité avec le visage de l’erreur ». Ivors, roi, héritier des œuvres de Lambert et Besme tombés aux champs de la malédiction, élu « au-dessus d’hommes libres » :

« … maître qui ordonne, qui enseigne et qui juge,  
Avec une tendre sollicitude et une autorité irrécusable. »

***

Après les iniquités de l’ordre conservateur, les illusions de la Révolution, les félicités de la poésie : la transcendance. Il ne restera plus alors à Ivors, Roi de la Ville, que de cultiver la terre sous ses pieds, sachant que :

« La multitude ne contient pas la fin en soi ; son « bonheur »
N’est pas le but à viser, mais la condition de l’exercice sain de sa fonction subordonnée. L’ordre
Réside dans le sacrifice ; il faut que le sacrifice paraisse beau. »

Ainsi se définit-il comme un « conducteur d’hommes », mais non sans avoir rejeté Lâla, incarnation de « la douceur de ce qui est avec le regret de ce qui n’est pas. » Grâce divine contre malédiction humaine : horizon de Jérusalem céleste sur fond d’Apocalypse.

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