LA VILLE ENTRE SÉDENTARITÉ ET NOMADISME

Sacrifices d’Abel et Caïn – Cathédrale de Nîmes Flickr – Photo Nick Thomson (licence CC)

La ville contemporaine est d’autant plus difficile à qualifier qu’à la diversité et au flou de ses limites se joint l’incertitude sur le statut de ses résidents, stables, temporaires ou précaires, dont le nomadisme et le sédentarisme  sont les sources ancestrales ; sachant que la question est lourde de présupposés idéologiques aux conséquences sociales et politiques qui peinent à affleurer. Les rappels qui suivent n’ont d’autre but que de clarification en s’appuyant sur divers auteurs qui se sont confrontés au sujet dans un enchevêtrement d’arguments traduisant sa complexité.

Complexité révélatrice de la difficulté à cerner le devenir des villes dont la perception relève contradictoirement du mirage ou du repoussoir, leurs thuriféraires n‘ayant rien à envier aux urbaphobes.

Elles reposent sur trois critères, relativement au temps, d’une part : temps plein, c’est-à-dire occupé par et pour lui-même (temps de l’espérance des Hébreux) ou vide, autrement occupé  (temps du sédentaire, assigné à la terre) ; temps hybride des gens du voyage ; temps linéaire (dont la liberté de déplacement est la marque) ou cyclique (dépendant des saisons) ; temps orienté (déplacement qui s’assigne un but) ou non (mouvance relevant de l’aléatoire).

Concernant l’espace, d’autre part, la qualification serait plus simple se réduisant à l’opposition entre l’espace fermé du sédentaire et l’espace ouvert du nomade ; si ce n’est qu’à l’époque moderne on retrouve le nomade dans l’espace fermé des villes, quand ce n’est pas, à l’époque contemporaine, dans l’espace rural, c’est-à-dire partout. D’autre part, si l’espace fermé est terrestre, l’espace ouvert peut être maritime (cf. nomadisme dans les mers de l’Asie du Sud-Est) ; le cabotage constituant une forme intermédiaire.

Schématiquement, on pourrait penser que le temps du nomade est d’autant plus valorisé qu’il est plus détaché de l’espace, sol superficiel, support de ses déplacements. Inversement, le temps du sédentaire serait d’autant plus dévalué qu’il s’attache à mettre en valeur l’espace, prégnance du temps présent sur le passé et le futur.  À l’espace occupé par le sédentaire correspondrait un temps évidé, rançon de l’assignation à résidence à laquelle il est réduit. Assignation toutefois d’autant plus compatible avec le mouvement que, à l’ère des déplacements mécaniques et du numérique, la technologie lui permet de transgresser les limites que l’espace lui opposait jadis. La réalité n’en est que plus complexe, témoignant, à l’époque contemporaine, d’une intrication de l’espace et du temps, dont un essayiste comme Paul Virilio s’est fait l’accusateur implacable. 

D’autre part, ce qui ne simplifie rien, le rapport de l’espace au temps a eu tendance à s’inverser au cours de l’histoire chez les sédentaires comme chez les nomades, des facteurs d’ordre économiques interférant avec les facteurs sociologiques.

Quant au statut, nomadisme et sédentarité sont dans un continuum, comme en attestent les états de semi-nomade ou de résidence mobile. À quoi se superpose le critère du choix : états subis ou choisis.

Nomadisme :

  • Peuple juif (Bible) :  nomade pour qui, sous l’angle de l’activité, la préoccupation du temps l’emporte sur celle de l’espace ; temps linéaire orienté (contrairement à celui du Juif errant). L’attente du Messie caractérise le temps des hébreux : espérance et poursuite de la terre promise. Leur espace n’est, selon Deleuze, qu’un sol superficiel sur lequel on se déplace faute d’être suffisamment profond pour pouvoir être cultivé et s’y enraciner. Temps plein de l’espérance sur un espace vide. Espace dissocié du temps comme chez le sédentaire, mais dont la prévalence est inversée. Et, ce ne sera qu’à l’époque moderne que l’espace-temps s’imposera au nomade des villes.
  • Nomadisme des peuples dits premiers : leur nomadisme – en voie de disparition – est d’une grande variété, combinant la forme linéaire avec la forme circulatoire tributaire d’un temps cyclique (saisonnier), que ce soit au Sahel ou au Groenland, pour ne citer que ces deux exemples emblématiques extrêmes, parmi d’autres.  
  • Gens du voyage (Roms et autres, comme les forains) : nomades pour qui, toujours sous l’angle de l’activité, la préoccupation du temps – parce que diversement rempli – l’emporte sur l’espace. Temps mixte de la mobilité associée à des occupations qui lui sont compatibles ; temps choisi mais non orienté, dans un espace plus ou moins défini ; stade intermédiaire de la maison mobile (caravane) intégrant déplacement et habitat à la différence de l’habitat temporaire fondé sur l’alternance saisonnière de nomadisme et de sédentarisation.
  • Migrants : à la différence du nomade, à la poursuite d’un but inhérent à sa condition, condition de sa survie – point d’eau dans le désert – dans un mouvement sans fin (circulaire et absolu), le migrant n’a d’autre but, extrinsèque à sa condition, que se de re-territorialisé (relativité de sa mouvance : linéaire si sa destination est sans retour ou circulaire dans le cas contraire) selon Deleuze. Sur la base de cette définition son temps est vide, subi, orienté mais soumis aux aléas ; son espace est transfrontalier. Il ne trouvera à se remplir qu’après avoir atteint son but, la territorialisation.  

Sédentarisme :

  • Le sédentaire est, dans l’absolu – indépendamment des interprétations divergentes dont il peut faire l’objet (cf. infra) –, replié sur son espace propre, ancré sur une terre qu’il travaille, prisonnier d’un présent, héritier du passé, dont l’actualisation repose sur la mémoire ; et ce, contrairement au nomade, dont l’espace est ouvert et le temps tendu vers l’avenir. La substance du temps du sédentaire est comme absorbée par l’espace (la terre qu’il cultive et exploite) sur lequel se concentre son activité. Comme si la valeur gagnée sur l’espace travaillé était perdue pour le temps, réduit au présent. Temps vide traditionnellement assigné au travail de la terre.

Nomadisme primitif (paléolithique : 12 000 ans avant J.-C.) : temps cyclique, hybride, des chasseurs-cueilleurs (espace-temps saisonnier).

Nomadisme du mésolithique (entre  12 000 et 6 000 ans avant J.-C.) : le temps linéaire,hybride, généralement subi, des migrations, dépendantes des accidents climatiques et de leurs conséquences pour la survie, il tend à supplanter le temps cyclique des chasseurs-cueilleurs primitifs. Intermédiaire entre la paléolithique et le néolithique, le mésolithique l’est aussi entre le nomadisme et le sédentarisme permettant de parler plus précisément de « cheminement linéaire » (choisi) dans l’espace (du sud vers le nord à la faveur du réchauffement climatique de l’Holocène), mais soumis à une « succession cyclique » (donc, subie) du temps, lequel dépend des saisons et de la répartition de l’habitat temporaire par rapport à la localisation des ressources alimentaires, des sites de stockage…[1].

Sédentarisme du Moyen-Orient au néolithique (de 6 000 à 2 000 ans avant J.-C.) : généralisé à l’Occident durant la protohistoire. Il s’agit du temps cyclique des agriculteurs et pasteurs, fixés dans l’espace (sédentarisation sous forme de groupements villageois dès le mésolithique, à l’origine de l’agriculture et non l’inverse) ; temps de la concentration sur le présent, héritage de l’histoire ; espace fermé du territoire, précurseur du temps des villes, introduit mythiquement par Caïn.

Nomadisme du Moyen Age : temps conquérant des grandes invasions, transgressif, subi par les populations envahies, mais dont la culture ayant été adoptée par l’envahisseur, a pu survivre aux destructions matérielles.

Sédentarisme urbain de la mobilité (temps modernes) : espace de la ville, retour à la linéarité nomade, avant que le développement des techniques du numérique à l’époque contemporaine ne permettent l’échappée de ses résidents dans le virtuel (pour le meilleur et le pire).

Dans la bible, la temporalité du nomade tourné vers l’avenir prévaut sur la spatialité du sédentaire qui, pour être prisonnier du présent, n’en reste pas moins tourné sur le passé à défaut de se projeter dans le futur. Chez le nomade l’ouverture de l’espace libère de la contrainte du temps, contrairement au sédentaire chez qui la fermeture de l’espace le rend prisonnier du présent, soumis qu’il est au rythme des saisons. Éloge du nomade en la personne d’Abel, victoire posthume de Caïn, condamné à l’errance pour le meurtre de son frère, avant de fonder la première ville : Hénoch.   

Pour René Guénon, au contraire, les nomades sont tributaires du temps en ce qu’ils sont, comme les sédentaires, soumis aux saisons, mais, à la différence de ces derniers, ils ont l’espace pour eux, ouvert sur l’infini, dont ils disposent d’autant mieux qu’ils sont prisonniers d’un temps dont la durée leur échappe (interprétation en contradiction avec celle du texte biblique qui met l’accent sur la conscience du temps manifestée par le peuple hébreux dans la poursuite de la terre promise). À l’inverse, les peuples sédentaires, fixés à la terre, ont le temps pour eux (temps du progrès infini). Solidification du monde, dont l’urbanisation est le symptôme, fluidité du temps : la fixité dans l’espace du sédentaire a sa contrepartie dans une fuite indéfinie du temps, inversement la mobilité du nomade dans l’espace le fixe dans le temps. Ainsi, l’espace « principe d’expansion » s’oppose au temps « principe de compression » à rebours du principe de relativité d’Einstein transposé par Virilio dans le domaine social. À la conception linéaire du temps biblique, Guénon oppose une conception cyclique, l’histoire des temps modernes démontrant que depuis le XVIIIe siècle on assiste à une emprise matérialiste reléguant de plus en plus la spiritualité à l’arrière-plan : règne de la quantité tendant à empiéter sur celui de la qualité. Ce n’est pas tant l’urbain qui s’opposerait au rural que le sédentaire au nomade dans un processus réversible au terme duquel la saturation de l’espace (urbanisation) constituerait les prémices d’un retour à la spiritualité nomade.     

Au cours de l’histoire, les sédentaires, bâtisseurs de villes, disposant du temps, ont absorbé les nomades disposant de l’espace. Au bout du compte, le temps, dont la tendance est à la compression, finit par éroder l’espace, dont la tendance  est, au contraire, à l’expansion. Mais, à terme, par un renversement de processus, le temps, aboli à force d’être comprimé, ferait place à un espace transfiguré : parousie incarnée par la Jérusalem céleste, revanche des nomades sur les sédentaires, d’Abel sur Caïn. C’est comme si la compression du temps transmuait l’instant en éternité et l’espace en infinité : élévation suprême dans une spiritualité d’inspiration orientale après la descente infernale du cours de l’histoire dans la matérialisation et la mécanisation de la civilisation occidentale (cf. Le Règne de la quantité et les signes du temps, 1945).

Prolongeant dans le même esprit la réflexion de Guénon à l’époque contemporaine, ne pourrait-on pas dire alors que le temps a déjà pris sa revanche sur l’espace, les sédentaires cédant la place aux nomades des villes, précurseurs, à l’ère du numérique, de la dissolution de l’espace solidifié du monde, justification de l’urbaphobie ambiante. Sauf à considérer que l’on aurait affaire à une anticipation de la parousie ?

Pour Paul Virilio, « le sédentaire, c’est maintenant celui qui est partout chez lui […], le nomade c’est celui qui est nulle part chez lui… » (Interview par Stéphane Paoli à la Fondation Cartier le 17 décembre 2008). Pour le concepteur de la dromologie, au contraire de Guénon, la modernité a disqualifié l’espace au profit du temps à travers le culte de la vitesse. Conséquence de la Relativité : dilatation du temps, contraction de l’espace, malgré la perception sensible que l’on peut en avoir. Espace sans limites dont, à force d’être contracté, la fragmentation est la triste contrepartie (espace infinitésimal de la mécanique quantique opposé au continuum de l’espace-temps de la relativité) : urbanisme sans urbanité. Le temps est devenu à ce point le centre de nos préoccupations que nous avons transféré sur lui le souci d’aménagement que nous portions à l’espace ; mais, ce faisant, la trajectoire a pris le pas sur le territoire : « Ubiquité, instantanéité, le peuplement du temps supplante le peuplement de l’espace. » (Espace critique). Valorisation du temps – allongement de la durée de vie – au détriment des distances – réduites par la vitesse.

Ce qui n’est pas sans conséquences pour la ville, qui est de moins en moins un lieu d’échange et de plus en plus un carrefour de circulations. Retour au nomadisme, nomadisme urbain, qui inciterait plutôt, alors que l’urbanisation n’en finit pas de s’étendre, à renverser la formule de notre auteur citée plus haut : « le nomade, c’est maintenant celui qui est partout chez lui et le sédentaire celui qui est nulle part chez lui ! ». Le nomade n’a-t-il pas quitté les steppes pour venir se réfugier dans les villes, anticipant un exode urbain que l’épidémie de Covid-19 aurait entamé ? Ubiquité fatale au sédentaire relégué dans ses ZAD !     

Reste la question : comment retrouver le sens de l’espace dans un monde que le développement du numérique a dissout, le sens du concret dans un environnement de plus en plus virtuel, comment trouver un ancrage qui ne soit pas un enracinement, une identité qui ne soit pas repliement ? Pour Virilio, à force de nous livrer pieds et poings liés à l’ivresse de la vitesse, et ce au mépris de l’espace et de la durée, nous allons à la catastrophe. D’ailleurs, atteindrait-on la vitesse limite de la lumière que, contredisant la philosophie traditionnaliste de Guénon, le temps se dilaterait à proportion de la contraction de l’espace, c’est-à-dire à l’infini, précipitant  l’effondrement de l’espace-temps.

La réaction de Deleuze ne s’est pas fait attendre, pour qui, ce n’est pas le temps qui est en cause, mais l’histoire, laquelle nous a détourné non seulement de la géographie mais de l’avenir dans ce qu’il a d’imprévisible. Tournant géographique de la pensée poststructuraliste : l’accent est désormais mis sur cette autre composante du temps qu’est le « devenir », lequel demeure entre nos mains pour nous reterritorialiser. Optimisme de Deleuze contre pessimisme de Virilio, qui ne croit plus en la reterritorialisation : alors que celui-ci condamnait la vitesse, vouée aux gémonies, celui-là lui attribue, au contraire, le mérite de transformer le point en ligne. Ligne de fuite entre les points : devenir comme salut. Mais, devenir compatible avec un espace ouvert : le recours, par Deleuze, à la métaphore du rhizome est-elle suffisante pour nous réconcilier avec l’espace sans renoncer aux ressources que nous offre le temps, dont la profondeur est sans commune mesure avec la superficialité de l’espace ? Le rhizome, mille plateaux , l’étendue stratifiée, condition de la mobilité.   

Pour Gilles Deleuze, contrairement à Virilio, mais à l’instar de Guénon, optimisme en plus, la spatialité l’emporte chez les nomades, qui ont l’espace pour eux, dans toute son étendue, qu’ils parcourent sans égard pour l’héritage, tournés qu’ils sont, à la différence de Guénon, vers l’avenir, préoccupés de leur « devenir ». Le nomade ne se comporte pas en héritier, mais en découvreur ; primauté à l’innovation, à la création. Divergence par rapport au sédentaire, qui reste enraciné dans son territoire, espace clos, sans horizon vers lequel se projeter ; d’où, tourné sur le passé, l’intérêt qu’il porte à l’héritage, parcimonieux qu’il est. Les forces d’intensité du sédentaire sont concentriques (stériles) contrairement à celles du nomade qui sont rayonnantes (créatrices). Le temps du sédentaire se vide à mesure que son espace se remplit de ce qui constitue la vie (culture des plantes nourricières et domestication des animaux) ; le temps passe, sans avenir, se cristallisant dans les limites du territoire. À la ligne de fuite du nomade répond le cercle qui boucle sur lui-même du sédentaire, et dont la synthèse prendra la figure de la spirale : éternel retour nietzschéen, non du même mais du différent. Aussi, y a-t-il lieu distinguer l’espace strié du sédentaire (optique) de l’espace lisse du nomade (haptique) : dans le premier les lignes joignent les points (itinéraires de destinations), alors que dans le second les lignes passent entre les points (lignes de fuite indissociables du devenir). Le premier de ces espaces, fragmenté, fait l’objet de partage entre ses occupants, le second, indivis, d’une distribution. Dévastateur est le partage, qui se résout en une découpe du territoire, au contraire de la distribution, qui est d’autant plus généreuse que le territoire a été fécondé par les incessants déplacements des pèlerins. Territoire d’appropriation et de captation (État) contre territoire d’occupation et de mobilisation (machine de guerre, sous-entendu contre l’État). Territorialisation versus déterritorialisation. Contre tous les schémas binaires, en opposition avec l’esprit historiciste qui assigne une fin à l’histoire, Deleuze et Guattari, son compère, privilégieront, au terme de leurs tribulations par-delà l’Anti-œdipe et Mille Plateaux, une « géophilosophie », tendant vers une géopolitique : réhabilitation d’une géographie non déterministe, contingente, seule apte à cartographier, à partir d’une sémiologie appropriée, les interactions entre les différentes strates du réel, celles de l’être et de la pensée dans leur interpénétration flamboyante (cf. le troisième tome de Capitalisme et schizophrénie : Qu’est-ce que la philosophie). Discipline de la répétition dans la différence, toujours première : diversité plus que jamais brocardée aujourd’hui, mais diversité qui n’est pas donnée, qui est constituée comme source de richesse, créée.     

La question du nomadisme et du sédentarisme rejoint celle de l’identité : le nomade est-il toujours le même quand il se déplace, le sédentaire quand le temps passe ? Égal à soi-même (identité numérique) mais non identique (identité spécifique) ? D’où vient cette différence ? Suivant l’exemple cité par Frege, l’étoile du matin et l’étoile du soir désignent la même étoile, à savoir la planète Vénus ou étoile du berger, et pourtant elles sont vues sous un aspect différent selon le lieu ou le temps de l’observation ; de même qu’un chien est perçu différemment selon l’espace de référence pris en considération : terrestre pour le chien considéré comme animal, ou céleste pour la constellation du même nom. Si on pense habituellement la différence à partir de l’identité, Deleuze, inversant l’ordre des mots, pose la différence avant l’identité, qui n’en serait que la conséquence. Le fondement de l’identité en est ébranlé : prévalence du flux, de la mobilité sur la stabilité. Risque de dispersion mettant en cause l’identité personnelle (cf. le concept d’individuation commun à Simondon et Deleuze). La rencontre avec l’« étranger » ne constituerait-elle pas, alors, le test permettant d’en finir avec la ritournelle de l’identité ? Le nomade et le sédentaire n’ayant assurément pas la même vision de l’étranger, même s’ils partagent la même peur quand ce n’est pas la même hostilité : le premier le considérant par rapport à son groupe, le second par rapport au territoire. Comme si, à un certain niveau d’idéalisation, le milieu ethnique de l’un ne recouvrait pas le milieu territorial de l’autre au point de se confondre ? Question de frontière, invisible dans le premier cas, tangible dans le second, et parce que tangible peut-être aussi plus facile à transgresser. C’est pourquoi, la suppression des frontières ne résoudrait pas pour autant la sempiternelle question de l’identité, laquelle se posera toujours face à l’étranger. Rançon de la diversité inhérente à la nature humaine comme à la nature animale, diversité antagoniste, qui renvoie, dans le domaine minéral, à la tectonique des plaques, et dont l’« étranger », l’autre dans son extériorité, est le symbole, marqueur de l‘infranchissable abîme qui sépare le particulier de l’universel.

Raison pour laquelle, par les temps troublés que nous connaissons – apocalyptiques pour certains –, après les Gilets jaunes, le Covid-19, la guerre en Ukraine, l’explosion de la majorité parlementaire en France, l’élection de Trump à la présidence des États-Unis…, la sagesse serait, non pas de relativiser mais d’éviter de polariser deux manières d’être au monde et de le pratiquer dans notre rapport à l’espace et au temps, sans parti pris en faveur de l’un et au détriment de l’autre. Le système de Deleuze est, paradoxalement, univoque autant qu’égalitaire : multiplicité une non hiérarchisée, selon la métaphore pythagoricienne du nombre figuré. L’espace, avec ses multiples entrées, est en correspondance avec un temps linéaire, ce dernier pouvant se rabattre sur l’autre. En témoigne l’espace des villes, territoires privilégiés de sédentarité, où les citadins nomadisent de plus en plus, pour le meilleur et pour le pire.

L’espace contemporain, sur le modèle de celui des villes, relève d’une spatialité conçue sur le motif du rhizome, espace virtuel, déterritorialisé (temps des réseaux). Figure horizontale du rhizome opposée à celle verticale (hiérarchisée) de l’arborescence. Revanche de l’espace des villes contemporaines sur celui, clos et entouré d’enceintes, des villes traditionnelles. En s’ouvrant, l’espace des villes s’est retrouvé investi par les nomades. Ce qui n’est pas sans mettre en péril l’État, qui, du coup, perd le contrôle de l’espace.  Le nomadisme est, en effet, résistance à l’État et à sa police. Dans un espace ouvert (lisse), la loi du nomade, nomos, s’adapte à la mouvance (régulation par la modulation). Au contraire, dans un espace fermé (strié), la loi du sédentaire (police) est répressive sur le mode du moulage. Aussi, Deleuze plaide-t-il pour une déterritorialisation de l’espace (son ouverture) plutôt que pour une réhabilitation du temps, qui nous contraint (cf. Jules Lagneau : « l’espace est la marque de notre puissance, le temps est celle de notre impuissance »).

Mais cette vision du nomadisme n’est pas limité aux villes. Elle a aussi des implications à l’international, notamment sur le plan économique. C’est Pierre-Noël Giraud qui nous y invite dans son ouvrage : L’homme inutile (2018). Il partait du constat que depuis les années 1980 les inégalités entre pays émergents du Sud et pays industrialisés du Nord se réduisaient alors que dans le même temps elles tendaient plutôt à s’accroitre à l’intérieur de chaque pays. Et il expliquait cette évolution à fronts renversés par la croissance des activités nomades productrices de biens et services circulant à travers les frontières, laquelle avait contribué à l’amélioration des termes de l’échange, alors que, a contrario, les emplois sédentaires comme les commerces de quartier et les services de proximité connaissaient une baisse d’activité ayant entrainé une augmentation des inégalités en interne.

Comme quoi la problématique du nomadisme et du sédentarisme a des répercussions qui dépassent l’évolution des sociétés urbaines pour englober les rapports entre États à l’international.     

« L’analyse du temps s’encastre dans l’analyse de l’espace, au point que l’on ne peut considérer l’un sans évoquer l’autre » écrit Jean Rémy dans L’espace, un objet central de la sociologie (2015). L’auteur évoque, à cet égard, un moment de bascule entre hier, où le futur se voulait rupture d’avec le passé (cf. le mouvement futuriste), et aujourd’hui où la tendance serait à le fonder sur le passé (cf. le post-modernisme. Mais comme pour tout, cette vision de l’articulation entre l’espace et le temps est trop tranchée. La spatialisation du temps répond à un besoin de stabilité, mais il ne faudrait pas qu’en réaction on se prive d’inscrire le temps dans l’espace, ne serait-ce que pour ménager une dynamique susceptible de faire contrepoids à la matérialité du social.

Qu’est-ce qu’un espace ? dépouillé de matérialité, espace vide, a-t-il encore des coordonnées ? Un espace vide, n’en étant pas moins un espace, qu’est-ce qui le distingue du néant ? D’autant que le néant, à partir du moment où on le nomme, c’est encore quelque chose. Ce n’est, autrement dit, pas rien. Mais qu’est-ce donc ? Une potentialité de matérialité ? Une puissance à l’état pure ? Peut-être… Puissance en vertu de laquelle il faudrait, alors, une quelconque matière pour l’actualiser : puissance en acte ! Encore y aurait-il lieu de déterminer qui de la puissance ou de l’acte prévaut ? Chez Aristote c’était l’acte, pour Thomas d’Aquin ce sera la puissance. Si l’acte était déjà en puissance chez Aristote, la puissance sera en acte avec Thomas d’Aquin. À qui, donc, s’en remettre : au Stagirite ou au Docteur angélique ? Sachant que, transcendance oblige, le Christianisme a, bel et bien, inversé une dynamique qui plaçait la puissance à l’origine de toute actualisation : Dieu tout puissant l’emportant sur le Dieu en acte, inversion grosse de menaces pour la démocratie et les libertés, vu l’inclination de tout pouvoir public à prendre pour modèle une théologie de la toute-puissance ! Idem en ce qui concerne les relations internationales où la diplomatie de la puissance cède d’autant moins que le soft power se montre impuissant à mettre fin aux guerres hybrides contemporaines.   

Et le temps ? Alors que l’espace pourrait se définir par rapport à la matière qui le remplit, le temps le serait par l’action, si tant est qu’on ne saurait penser l’action, son déroulement, en dehors du temps. Mais, la question qu’il faudrait alors trancher serait de savoir si le temps se déduit de l’action ou la précède ? Et dans ce dernier cas, si on peut encore évoquer un temps pur qui serait une pure présence. Dans Cinéma 1 et 2, Deleuze évoque une image-temps, descriptive (purement sensorielle), qu’il oppose à l’image-mouvement, narrative (sensori-motrice). Suivant cette analyse, une image pure du temps serait représentation du temps pur, temps de la sensation pure, irréductible à la re-présentation imagée, à la figuration. Temps pur, manifestant d’autant plus sa profondeur qu’il est dégagé de l’espace, indépendant du mouvement. La Nouvelle Vague nous aurait, ainsi, après-guerre, révélé à travers l’image-temps, pas tant un pur réel que la pureté du temps. Et ce, en rupture avec le cinéma d’avant-guerre fondé sur l’image-mouvement. Un temps comme sorti de ses gonds, qui risque autant de nous égarer qu’il fit délirer Hamlet.

Synthèse : aussi, importe-t-il de revenir à l’essentiel, non sans avoir au préalable relié l’espace au temps, sa quatrième dimension. Car, ce n’est pas l’espace-temps qui sert de cadre au mouvement mais, à l’inverse, l’espace-temps qui se déduit du mouvement ! Renversement de la Critique Kantienne sur le fondement du concept d’intensité, qui contribue à rendre obsolète la représentation pour laisser place à l’expression. La mise en relation du sujet et de l’objet se faisant désormais sans rupture, dans un parallélisme que traduit la notion d’expression. Sur le plan psychologique, de l’intériorité du temps à l’extériorité de l’espace, il y aurait continuité, la transition de l’un à l’autre n’étant plus qu’une question de degrés : domaine des forces qui s’exercent entre un dedans et un dehors, quand le domaine des formes oppose l’intérieur à l’extérieur (cf. L’archéologie du savoir de Michel Foucault). Il s’en suit que l’univocité de l’être, dans la tradition de Duns Scot, s’impose à l’ontologie,  contre l’analogie à laquelle avait eu recours Thomas d’Aquin, soucieux de garder un lien avec Dieu en dépit de la transcendance. Parti pris de l’immanence, de l’égalité des différences, contre la hiérarchie des identités. Et si, d’aventure, transcendance il y a, ne serait-elle pas inscrite dans l’immanence même, comme le sublime dans la nature, dans l’art et dans la littérature ?

 Au temps cyclique des nomades chasseurs-cueilleurs du paléolithique a succédé le temps cyclique des agriculteurs et pasteurs sédentarisés du néolithique, à l’origine des villes, dont le mode de vie a marqué le retour à une forme de nomadisme, linéaire, qui a culminé à l’époque contemporaine avec le développement du numérique. Lequel tend à dissoudre l’espace, absorbé par le temps (cf. Virilio).

Ambivalence du nomade, conçu tantôt comme prisonnier du temps (soumission aux saisons) et disposant librement de l’espace (prévalence de l’espace sur le temps chez Guénon, parallélisme de l’un et de l’autre chez Deleuze) ; tantôt comme s’étant dégagé des contraintes de l’espace (par le déplacement) dans une prise de conscience de la profondeur du temps opposé à la superficialité de l’espace (prévalence du temps chez les Hébreux). Pourtant l’espace qualifié de lisse (ouvert et distribué) dans Mille Plateaux peut aussi revendiquer une profondeur que lui dénie l’espace strié de la fermeture (partagé). S’il est un paradoxe de la civilisation occidentale qui se targue de liberté, c’est bien que, depuis l’apparition de Sapiens – devenu maître et possesseur de la nature – l’ « espace strié », source d’aliénation du monde moderne, se soit étendu au dépend de l’ « espace lisse », celui du nomade qui, pour être archaïque, n’en était pas moins espace de liberté. Sans doute est-ce faute par Sapiens d’avoir compris qu’il n’était pas tant substance que relation, milieu, avant d’être environnement (espace de la périphérie).

Ce qui conduit à rejeter le dualisme de la représentation, à bannir la pensée binaire et à fuir les extrêmes pour opter en faveur d’un entre-deux (mi-lieu) qui, nous évitant la confrontation stérile avec les extrémismes de tous bords, nous fait passer entre, suivant des lignes de fuite, dans un mouvement cyclique de territorialisation-déterritorialisation – disruptif –, objet d’une écosophie chère à Guattari. Et, craindrait-on alors de tomber dans les affres d’un éternel retour, que ce ne serait jamais dans la routine des « passions tristes », mais dans la joie.


[1] V. Les systèmes de mobilité de la Préhistoire au Moyen Âge (dir. Nicolas Naudinot, Liliane Meignen, Didier Binder, Guirec Querré).

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