Catégorie : LITTERATURE DE L’URBANITE
III – SUR LE TERRAIN MEME DE LA VILLE : LE COURANT EMPIRIQUE — 1) L’écologie urbaine de l’Ecole de Chicago : la ville comme distribution – naturelle – des communautés humaines dans l’espace (1925)
Certes, les tenants de l’école de Chicago, n’ont pas retenu la méthode, formelle, de Simmel, mais ont comme lui mis l’accent sur les interactions sociales. Il faut, en effet, se garder d’établir une identification et même un rapprochement avec l’écologie au sens ou on l’entend aujourd’hui, on peut juste faire un rapprochement de l’ordre de la métaphore. C’est Park lui-même, co-auteur avec Burgess de The City, qui a cadré le domaine de la discipline qu’il a fondée en précisant que « ce qui nous intéresse, c’est la communauté plus que l’homme, les rapports entre les hommes plus que leur rapport au sol sur lequel ils vivent ».
Mais, compte tenu de la diversité des positions qui s’expriment dans la mouvance de l’écologie urbaine, peut-on pour encore parler d’une école ?
1) L’écologie urbaine de l’Ecole de Chicago : la ville comme distribution – naturelle –des communautés humaines dans l’espace [1]
L’exploration de la ville à laquelle nous convie l’école de Chicago n’en repose pas moins sur des principes communs qui peuvent se décliner à travers les travaux de quatre de ses principaux chercheurs : Robert Ezra Park, pour qui « le problème social est fondamentalement un problème urbain […]», alors même que la ville est « non pas […] un pur artefact, mais, en un certain sens et jusqu’à un certain point, un organisme » ; Roderick D. McKenzie, pour qui elle relève, plus radicalement encore, de l’écologie humaine définie comme « comme l’étude des relations spatiales et temporelles des êtres humains en tant qu’affectées par des facteurs de sélection, de distribution et d’adaptation liés à l’environnement » ; Ernest W. Burgess, qui analysera la croissance urbaine comme une succession de phases de destruction et reconstruction par analogie avec le métabolisme des organismes vivants ; Louis wirth, enfin, qui, se plaçant, sur un plan plus culturel, sans renier pour autant la démarche d’écologie humaine de ses collègues, fermera en quelque sorte la boucle en étudiant le phénomène urbain comme mode de vie.
Si Robert Ezra Park, le fondateur de l’école de Chicago, s’est inspiré de la sociologie théorique de Simmel c’est afin de faire de la ville – Chicago en l’espèce – un « laboratoire naturel de la science sociale » pour l’étude du changement. Alors que l’histoire fera de la ville exclusivement une construction sociale, Park la considérera aussi comme un donné naturel : ville-milieu. « En un mot, écrit-il, la ville donne à voir le bien et le mal dans la nature humaine, mais de manière excessive. » Journaliste de profession, il s’attache à naturaliser le phénomène urbain pour en faire une étude scientifique. Il ne rompt pas pour autant avec le journalisme, dont l’activité scientifique est un prolongement.
En quoi le comportement des hommes en société se différencie-t-il de celui des êtres vivants dans la nature ? Bien avant la vogue de l’écologie, c’est dans les années 20 que les sociologues de l’école de Chicago se sont posé la question. D’où la référence ambiguë de nos jours à l’écologie urbaine. Ces chercheurs entendaient en fait, par cette expression, étudier comment les sociétés urbaines s’accommodaient de leur environnement. C’est dans cet esprit qu’ils se sont efforcés de rechercher des régularités, sinon des lois, pouvant expliquer la répartition territoriale des populations et les processus d’adaptation mis en œuvre.
Qu’est-ce que la ville ? Parmi les chercheurs ayant pratiqué l’observation-participante à Chicago et qui se rattachent à l’école qui porte le nom de cette ville, Park donne la définition suivante dans un article de 1925 ayant pour titre La ville : propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain : « La ville […] est quelque chose de plus qu’une agglomération d’individus et d’équipements collectifs […]. La ville est plutôt un état d’esprit, un ensemble de coutumes et de traditions, d’attitudes et de sentiments organisés, inhérents à ces coutumes et transmis avec ces traditions. […] Autrement-dit, la ville n’est pas simplement un mécanisme matériel et une construction artificielle. Elle est impliquée dans les processus vitaux des gens qui la composent : c’est un produit de la nature et, particulièrement, de la nature humaine. » Les définitions qu’il donne se recoupent toutes pour exprimer ce double caractère, naturel sur lequel vient se greffer le culturel, que la ville présente à ses yeux : « En somme, la ville est l’habitat naturel de l’homme civilisé et, par là même, c’est une aire culturelle caractérisée par son type culturel particulier. » En bref : « Les grandes villes ont toujours été des creusets de races et de cultures. »
L’étude des communautés urbaines a la particularité d’être à un carrefour pluridisciplinaire, de sorte que « la ville n’est pas seulement une unité géographique et écologique : c’est en même temps une unité économique. L’organisation économique de la ville est fondée sur la division du travail. » Division qui ne fait que s’accentuer avec le développement du commerce et de l’industrie. L’existence urbaine est, ainsi, de plus en plus placée sous l’emprise de la rationalité et l’intérêt tend à se substituer aux sentiments. La spécialisation des fonctions des individus a pour corollaire une mobilité accrue, dont la dépersonnalisation est la conséquence : « Parallèlement à la croissance des villes, observe Park, les relations indirectes, secondaires, se sont substituées aux relations de face à face, primaires, dans les rapports entre individus au sein de la communauté. » C’est, donc, dans une optique naturaliste qu’il met en parallèle la différentiation des fonctions, la division du travail et la compétition par analogie avec la lutte pour la vie du monde animal. La distribution dans l’espace des populations se fait selon des logiques qui leur sont propres mais sont, en partie au moins, déterminées par les contraintes de leur environnement. L’expression de communauté écologique liée à un type d’habitat et à ses habitants découle de cette conception des relations de l’homme à son environnement.
Le même Robert E. Park, dans son article intitulé La ville, phénomène naturel (1952), a dégagé deux principes d’organisation qui structurent les communautés urbaines par analogie avec l’écologie végétale et animale (références organiciste et évolutionniste) :
– La concurrence, qui contribue à produire une distribution ordonnée de la population et à assurer une fonction de différenciation et d’individuation ;
– La communication, qui joue un rôle d’intégration des fonctions au sein d’une entité organique.
Sur cette base, il identifie trois types d’association :
1°) territoriale : les mouvements migratoires étant à l’origine de phénomènes de destruction-reconstruction ;
2°) économique : le marché constituant le lieu central de la concurrence, préalable à la coopération ;
3°) culturelle : la ville, comme toute formation sociale, n’est pas seulement un ordre économique, mais moral et politique fondé sur la communication qui permet le rapprochement des points de vue et sa constitution en communauté.
Dans leur présentation du recueil de textes de l’école de Chicago, Grafmeyer et Joseph précisent que le concept de concurrence, comme celui de compétition qui lui est lié, ne doit pas être entendu chez Park dans son sens étroitement économique, dans la mesure où il ne s’applique pas tant à des individus atomisés qu’affiliés à des groupes. D’autre part, alors que chez Adam Smith la division technique du travail est à l’origine de la concurrence, chez Park, celle-ci expliquerait plutôt la différenciation des fonctions sociales, l’individu cherchant sous la pression de la compétition à se spécialiser. De même, la nécessité de s’adapter, la lutte pour la vie, pousse à la recherche d’une localisation privilégiée permettant de mieux se mesurer aux autres dans un rapport de force. Peut-on pour autant dire que les conceptions de l’école de Chicago anticipent sur les théories de l’économie spatiale ? D’une manière générale, l’écologie humaine en considérant que c’est le milieu urbain qui est à l’origine de l’individualisme se différencie du libéralisme économique pour qui le phénomène urbain serait la conséquence d’un processus d’individuation plus général de la société.
Enfin, considérant les aspects politiques de la question, il faut noter que pour l’école de Chicago la structuration de la communauté urbaine est moins le fait des institutions locales et de leur fonction de régulation que des interactions directes et indirectes des individus les uns avec les autres.
Dans son article de 1925 (op. cit.), Park constate que si les relations de voisinage constituent le type de relations le plus élémentaire de la vie urbaine, dans la grande ville, il perd de sa pertinence avec la complexification de l’organisation urbaine du fait de la constitution de « colonies d’immigrants » et d’« aires de ségrégation ». En effet, « outre les transports et les communications, c’est la ségrégation elle-même qui tend à faciliter la mobilité des individus. Les processus de ségrégation instaurent des distances morales qui font de la ville une mosaïque de petits mondes qui se touchent sans s’interpénétrer. » Il n’empêche que la diversité qui caractérise le milieu urbain, explique l’attraction que la ville peut exercer malgré ses inconvénients. En ce sens elle peut aussi être un facteur d’épanouissement de l’individu.
« La force à l’œuvre dans la répartition et la ségrégation des populations urbaines fait que chaque quartier peut revêtir la forme d’une région morale. » Mais parler de région morale n’implique pour le sociologue aucun jugement de valeur : « Il n’est pas nécessaire d’entendre par région morale un lieu ou un milieu forcément criminel ou anormal. C’est un terme qu’il faut plutôt appliquer à des secteurs où prévaut un code moral divergent ; des régions où les gens sont dominés, plus qu’on ne l’est d’ordinaire, par un goût, une passion ou quelque intérêt qui s’enracine dans la nature originale de l’individu. » La contagion sociale est à la base de la constitution de ces régions morales : « Les distances spatiales et affectives se renforcent mutuellement, et les effets de la répartition locale de la population se combinent avec les effets de classe et de race dans l’évolution de l’organisation sociale. »
Ces notions résumées dans le concept de « diversité dans la proximité » permettent d’interpréter la répartition des populations urbaines dans l’espace de la ville selon des lois écologiques. La division de l’espace en aires urbaines naturelles résulte du regroupement de populations migrantes en fonction de la langue et de la culture selon un processus de sélection, manifestation de leur faculté d’adaptation. « La métropole est en quelque sorte un gigantesque mécanisme de tri et de filtrage qui, selon des voies que l’on ne saisit pas encore complètement, sélectionne infailliblement dans l’ensemble de la population les individus les mieux à même de vivre dans un secteur particulier et un milieu particulier. »
Dans son article intitulé La communauté urbaine : modèle spatial et ordre moral (1926), Park, au sujet des relations entre espace et société, soucieux de se distinguer des géographes, écrit : « L’écologie humaine, dans le sens que les sociologues voudraient donner à ce terme, ne se confond pas avec la géographie, ni même avec la géographie humaine. » Pourtant, il indique aussi que « c’est seulement dans la mesure où nous pouvons réduire ou rapporter les phénomènes sociaux ou psychiques à des phénomènes spatiaux que nous pouvons les mesurer d’une façon ou d’une autre. » Si pour lui, l’espace doit plutôt être considéré comme produit de la société que l’inverse, il n’empêche que le terrain influe sur le social. De ce fait, au-delà de la simple inscription spatiale, n’est-ce pas, comme l’indiquent Grafmeyer et Joseph, les effets de contexte qui expliquent que distance sociale puisse rimer avec proximité spatiale.
Enfin, pour revenir à son article de 1952 (op. cit.), on notera sa virulente critique du raisonnement statistique, exercice purement scolastique coupable à ses yeux de réduire les faits aux indices censés les mesurer ou d’identifier la « qualité de la vie » à des « indicateurs de bien-être » comme le nombre de baignoires, de téléphones ou de postes de radio. Compte tenu de la diversité des situations auxquelles le chercheur est confronté, il recommande de commencer par classer les différentes fonctions assurées par la ville avant de chercher à estimer leur contribution au bien-être des habitants, et de repérer au préalable les forces à l’œuvre dans leur répartition spatiale ainsi que dans la distribution des revenus. Autrement dit, substituons la recherche des causes réelles à une procédure fondée sur de simples corrélations, des relations purement logiques. Et, au final, demandons-nous pourquoi si les habitants des quartiers privilégiés réunissent autant d’indices de bien-être, ils font si peu d’enfants par rapport à ceux des quartiers déshérités.
Restait à trouver un cadre d’analyse permettant d’interpréter le phénomène urbain en tant que relation des hommes, formant une communauté, à l’espace. Ce sera l’écologie, « partie de la biologie qui considère les plantes et les animaux tels qu’ils existent dans la nature et étudie leur interdépendance, ainsi que le rapport de chaque espèce et de chaque individu à son environnement ». Laquelle après avoir été végétale et animale sera humaine en abordant « l’étude des relations spatiales et temporelles des êtres humains en tant qu’affectées par des facteurs de sélection, de distribution et d’adaptation liés à l’environnement ».
C’est à Rodéric D. McKenzie qu’il revenait dans un article de 1925 : L’approche écologique dans l’étude de la communauté humaine, d’expliciter les principes sur lesquels s’appuient les sociologues de l’Ecole de Chicago : « La communauté humaine s’enracine dans la nature de l’homme et dans ses besoins. L’homme est un animal grégaire : il ne peut pas vivre seul ; il est relativement faible et a besoin, non seulement de la compagnie d’autres hommes, mais tout autant d’abri et de protection contre les éléments. »
McKenzie distingue quatre types de communautés du point de vue écologique qui recoupe partiellement la division en secteurs d’activités :
1° – la communauté d’activités primaires correspondant au secteur agricole, de la pêche et de la mine ;
2° – la communauté secondaire fondée sur le procès de distribution des denrées (commerce) ;
3° – l’agglomération industrielle ;
4° – un type de communauté subordonné qui, étant « dépourvu d’une base économique spécifique […] tire ses moyens de subsistance d’autres régions du monde ». Telles sont les villes de garnison, les villes universitaires et les villes touristiques.
Ainsi, « le processus de croissance de la communauté fait intervenir un développement du simple au complexe, du général au spécialisé ; on va d’abord vers une centralisation accrue ; en second lieu vers une décentralisation ». Il y a une dynamique des mouvements de population qui n’est pas sans évoquer ce que l’on observe dans la nature : « de même que dans les communautés végétales les successions sont le produit de l’invasion, de même, dans la communauté humaine, les formations, ségrégations et associations qui apparaissent constituent le résultat d’une série d’invasions. » En conséquence de quoi, les populations se répartissent selon des « aires bien définies » présentant des « traits culturels spécifiques » selon un processus sélectif : « Chaque formation ou organisation écologique à l’intérieur d’une communauté fonctionne comme une force de sélection ou d’attraction drainant vers elle les éléments appropriés de la population et repoussant les éléments inadéquats, créant par là même des subdivisions biologiques et culturelles de la population urbaine. »
Aussi bien, faut-il, pour comprendre les processus en cause, joindre à la dimension spatiale celle du temps : « La communauté humaine tend à se développer de façon cyclique : pour un état donné de ressources naturelles et de techniques, la communauté tend à se développer en taille et en structure jusqu’au point où la population s’ajuste à la base économique. » A cet égard, les invasions passent par trois étapes de développement :
1° – une étape initiale au cours de laquelle les envahisseurs doivent compter avec la résistance des occupants, raison pour laquelle ils s’établissent dans des secteurs de forte mobilité, aux marges des centres d’affaires, par exemple, caractérisés par l’instabilité des valeurs d’usage avec tendance à la hausse du foncier parallèlement à la baisse du prix des immeubles ;
2° – une étape secondaire de croissance marquée par la violence de la compétition aboutissant à l’élimination des plus faibles et par des regroupements destinés à vaincre la résistance des plus forts ;
3° – l’étape ultime dite de climax, concept emprunté à l’écologie, où s’affirment les phénomènes de dominance conduisant à l’homogénéisation des formations économiques par secteurs d’activités spécialisés entraînant une décroissance des valeurs foncières du centre vers la périphérie de chaque secteur.
Les phénomènes de ségrégation qui en résultent ne sont pas seulement sociaux et raciaux, mais affectent également la répartition entre les sexes et les âges. C’est ainsi que les quartiers centraux de Seattle, notait notre sociologue, étaient, dans les années 20, à dominante masculine alors que les femmes l’emportaient en nombre dans les quartiers résidentiels. De même on pouvait constater que plus on s’éloignait du centre plus le nombre d’enfants augmentait, les familles avec enfants ayant tendance à s’installer en périphérie. Le phénomène urbain apparaissait ainsi dans tout son dynamisme que E. W. Burgess allait analyser en filant la métaphore écologique.
Ernest Watson Burgess, s’est ainsi, de son côté, intéressé à l’urbanisation progressive en cinq cercles concentriques de la ville de Chicago ; successivement : le centre (I) où dominent les affaires (loop), la zone de transition (II), dégradée, où les garnis et les taudis côtoient des industries légères, vers laquelle se déplacent les migrants selon leurs affinités culturelles, où est localisé le ghetto juif et où prospèrent les gangs, le secteur des habitations ouvrières (III) composé majoritairement de petits collectifs, enfin, l’aire résidentielle des privilégiés (IV) où se trouvent les parcs (Jackson Park au sud et Lincoln Park au nord) et où siège l’université. Cette IVe zone précède la banlieue pavillonnaire (V). La black belt, au sud du Loop, traverse du nord au sud les zones II, III et IV en partie. La Gold Coast, qui longe le lac Michigan au nord, empiète sur les zones III et IV. L’éloignement du centre traduit l’ascension sociale. Dans un article de 1925 sur La croissance de la ville : introduction à un projet de recherche, il écrit : « Outre l’extension et la succession, le processus général d’expansion inhérent à la croissance urbaine implique des processus antagoniques, et néanmoins complémentaires, de concentration et de décentralisation. » Concentration dans les centres principaux et décentralisation dans des centres secondaires. Burgess, après avoir précisé que « la division du travail dans la ville explique également la désorganisation, la réorganisation et la différenciation croissante », compare la croissance urbaine aux « processus d’organisation et de désorganisation analogues aux processus anabolique et catabolique du métabolisme corporel. » Ainsi, l’expansion urbaine peut s’analyser comme un phénomène de croissance physique doublé d’un processus social de succession de populations d’origines diverses. « Dans l’expansion de la ville intervient un processus de distribution qui sélectionne, classe et resitue les individus et les groupes par résidence et par métier. » C’est « cette différenciation par regroupements naturels sur une base économique et culturelle [qui] donne forme et caractère à la ville. » Cette situation n’en est pas moins naturelle dans certaines limites : « Pour autant que la désorganisation annonce la réorganisation et tend vers une adaptation plus efficace, on doit la concevoir, non comme pathologique, mais comme normale. » Il n’empêche qu’un excédent disproportionné de l’accroissement de la population, du fait de l’immigration, sur la croissance naturelle peut entraîner des troubles du métabolisme, source de maux comme la délinquance ou la maladie mentale, avec son cortège de misère susceptible de déboucher sur la folie, le suicide et le crime.
Burgess met ainsi l’accent sur le dynamisme des phénomènes d’urbanisation, distinguant le déplacement, caractérisé par sa stabilité, de la mobilité, dynamique par nature. Si, en effet, la mobilité, concept dynamique, implique dans la généralité des cas déplacement, il peut y avoir déplacement sans mobilité comme le déplacement pendulaire, routinier. La mobilité, au contraire, permet, en réponse à une stimulation de l’environnement, l’expression des désirs, lesquels sont à la base du changement social, lui même à l’origine de variations des positions dans l’espace. Encore faut-il que cette réaction s’intègre à la personnalité du sujet pour qu’il puisse exercer un contrôle sur la situation, sinon on assiste à des comportements déviants caractéristiques des aires de mobilité : zones de promiscuité ou régions de démoralisation. « Les valeurs foncières, puisqu’elles reflètent les déplacements, constituent l’un des indicateurs les plus sensibles de la mobilité. » Mais elles sont en même temps un facteur de mobilité, laquelle peut se mesurer, soit par l’augmentation du nombre de déplacements, soit par celui des contacts. C’est ainsi que la mobilité, par analogie organique toujours, constitue en quelque sorte le pouls de l’agglomération [2] .
Cependant, la ville, comme l’avait déjà fait observer Robert E. Park, n’est pas réductible à un phénomène naturel, mais est aussi, et peut-être avant tout, un produit de la civilisation, et présente donc à ce titre une face culturelle, double inversé de sa face naturelle, sur laquelle L. Wirth allait se pencher.
Louis Wirth, dans son article Le phénomène urbain comme mode de vie (1938), insiste en effet, pour sa part, sur l’insuffisance des définitions démographiques de la ville. Outre la taille de la population, il importe de prendre en compte la densité du peuplement ainsi que l’hétérogénéité des habitants et la diversité des modes de vie induits par la race, le genre et l’âge, qui influent sur la stabilité des relations sociales, lesquelles en retour ont un impact sur la personnalité urbaine. Une définition de la ville ne saurait faire abstraction du « contexte culturel général dans lequel les villes naissent et vivent ». En conséquence de quoi, « dans une perspective sociologique, la ville peut être définie comme un établissement relativement important, dense et permanent d’individus socialement hétérogènes ». C’est sur la base de cette définition ramassée mais « assez riche pour inclure toutes les caractéristiques essentielles que [les] divers types de ville on en commun comme entités sociales » que L. Wirth propose d’esquisser une théorie du phénomène urbain entendu comme mode de vie. Suivant cette approche, la ville se présente sous trois aspects :
-En tant que structure matérielle, « la composition de la population urbaine atteste l’action de facteurs de sélection et de différentiation » sous la dépendance de données d’ordre technologique et écologique ;
– En tant qu’organisation sociale, elle est marquée par l’affaiblissement de la famille comme cellule de base et l’érosion de la solidarité traditionnelle qui cède la place à des formes de relations sociales plus instables qui libèrent les individualités mais non sans les fragiliser ;
– En tant qu’« ensemble d’attitudes et d’idées », expression d’une « constellation de personnes », elle manifeste un état proche de l’anomie qui rend nécessaire un contrôle social par l’intermédiaire de groupes organisés sur une base volontaire ou d’institutions officielles.
Se projetant dans l’avenir, il en conclut que c’est « aux tendances qui se dégagent dans le système de communication et à la technologie de production et de distribution née avec la civilisation moderne qu’il faut prêter attention dans la recherche des symptômes qui indiqueront les futurs développements probables du phénomène urbain comme mode de vie sociale ». Et sur un plan pratique, il affirme que « ce n’est qu’au moyen d’une telle théorie que le sociologue échappera à la vaine habitude qui consiste à exprimer au nom de la science sociologique toute une variété de jugements, souvent inacceptables, concernant des problèmes tels que la pauvreté, le logement, la planification urbaine […] ».
Ainsi, Wirth semblerait déplacer l’analyse du pôle spatial privilégié par l’écologie urbaine (milieu de vie) vers le pôle culturel. En fait, comme le démontrent Grafmeyer et Joseph, la mobilité et l’instabilité propres à la ville ne définissent pas tant pour Wirth une culture urbaine spécifique que la condition de citadin. Autrement-dit, dans une perspective écologique, c’est bien toujours l’espace, plus que la culture urbaine, qui aurait un impact sur les modes de vie. Il rejoint Simmel dans le regard qu’il porte sur la grande ville : « Signe typique, les citadins se rencontrent dans des rôles fortement fragmentaires. Ils dépendent assurément de plus de monde que les ruraux pour satisfaire leurs besoins vitaux », mais « leur dépendance vis à vis des autres est limitée à un aspect très parcellisé ». Aussi bien, les contacts en ville sont-ils « superficiels, éphémères et fragmentaires » et dans un tel contexte, « la réserve, l’indifférence et l’attitude blasée » doivent être considérées comme des « dispositions d’immunisation ».
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Les sociologues de l’école de Chicago ne sont pas restés indifférents aux conséquences pratiques que l’on pouvait tirer de leurs analyses. Dans son article ayant pour titre L’école de Chicago et la politique de planification urbaine : la théorie sociologique comme idéologie professionnelle (1980), Henrika Kuklick, rappelant la référence de l’écologie urbaine au modèle évolutionniste de Darwin : processus de compétition – symbiose – coopération, écrivait que : « Si les sociologues de Chicago reconnaissaient que l’évolution créait des problèmes sociaux, ils soutenaient également qu’elle développait les capacités de l’homme à les résoudre. » C’est que les idées ne sont pas de « simples épiphénomènes d’intérêts matériels », mais peuvent être mobilisées par les urbanistes et surtout les habitants pour changer les choses. Hélas les professionnels de l’urbanisme ont trop souvent « violé l’idéal des tenants de l’écologie humaine ». Les prévisions que les sociologues ont tirées de leur conception évolutionniste des sociétés urbaines ont été utilisées à des fins anti-urbaines. C’est ainsi qu’au nom de la rentabilité économique, on a laissé péricliter les centres-villes, favorisé l’extension des périphéries urbaines monofonctionnelles et, d’une manière générale, promu les espaces ségrégés, alors que les représentants de l’école de Chicago, tout en acceptant les conflits engendrés par les mutations urbaines comme relevant de la nature des choses et source de progrès, prônaient au contraire la diversité pour parvenir au « stade suprême de civilisation ». Autrement dit, l’écologie urbaine, fondée sur une conception évolutionniste des rapports des groupements humains à l’espace, a été instrumentalisée par les administrations d’Etat – véritables bureaucraties, par ailleurs imprégnées de l’idéologie tayloriste − pour justifier des pratiques de ségrégations ethniques, sinon raciales, allant dans le sens des opinions communes que les promoteurs et agents immobiliers n’ont pas manqué de faire leurs dans l’intérêt bien compris de leur corporation : « Les agences fédérales, tout en adhérant aux thèses des sociologues, ont tourné le modèle sens dessus dessous ; elles ont cherché à minimiser les conflits en supprimant l’hétérogénéité sociale et ont favorisé la croissance de quartiers de banlieue homogènes, protégés contre l’irruption d’individus et de modes de vie étrangers. »
Après la deuxième guerre mondiale, le fonctionnalisme triomphant des Parsons et Merton a renversé la perspective en privilégiant une conception statique du fonctionnement de la société sur celle dynamique, fondée sur le changement, de l’écologie humaine. Si les praticiens de l’urbanisme sont influencés par les chercheurs, ceux-ci ne sont pas moins dépendants de ceux-là. Le rapport entre les idées et les institutions est à double sens et défie la « neutralité axiologique » revendiquée par les uns et les autres. L’auteure en conclut qu’il est trop facile de considérer que les idéologies naissent de situations socio-économiques déterminées et qu’une sociologie de la connaissance devrait bien plutôt chercher à « dégager les facteurs qui rendent certaines théories plausibles à l’intérieur d’un contexte socio-culturel donné ».
Certes, attentifs aux mouvements de population considérés comme naturels, les chercheurs de l’école de Chicago, plutôt conservateurs, de tendance réformiste, ont quelque peu négligé le contexte politique et les enjeux de pouvoir sous-jacents aux dynamiques spatiales. Mais, si l’assimilation de la société urbaine à la société industrielle de leur temps apparaît aujourd’hui dépassée, on ne peut leur reprocher de n’avoir pas prévu les évolutions ultérieures de la société postindustrielle.
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A suivre : le terrain même de la ville : le courant empirique (II)
L’analyse morphologique de Maurice Halbwachs : espace social et mémoire
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[1] Citations tirées du recueil de textes L’école de Chicago : naissance de l’écologie urbaine, présenté par Yves Grafmeyer et Isaac Joseph (1984).
[2] De retours de Chicago, en 1932, Maurice Habwachs a repris le schéma de Burgess mais en le figeant pour figurer, dans une perspective statique et non plus dynamique, la répartition des ethnies et races dans l’espace urbain. Dans son article ayant pour titre Chicago, expérience ethnique, il note néanmoins : « Si les races n’expliquent pas suffisamment les classes, il n’en est pas moins vrai que les classes créent entre les hommes des divisions aussi profondes et parfois aussi pittoresques extérieurement que la diversité des types et genres de vie ethniques. » Ce n’est qu’en apparence que « Chicago ressemble en effet à une mosaïque. […] Au lieu d’une série de quartiers juxtaposés, nous apercevrons une succession de couches sociales superposées : mais les plus sédentaires, les mieux établies, celles qui constituent réellement le cœur et la substance de l’organisme urbain, sont au-dessous des autres, qui les recouvrent, et qui empêchent, en partie, de les voir. »
II – LA SOCIOLOGIE FORMELLE DE GEORG SIMMEL : la ville entre liberté et aliénation

Photo Pierre Poschadel / Wikimedia Commons
« Qui est la vrai Nadja, […] la créature toujours inspirée et inspirante qui n’aimait qu’être dans la rue, pour elle seul champ d’expérience valable, dans la rue, à portée d’interrogation de tout être humain lancé sur une grande chimère… »
André Breton – Nadja
L’esprit de la ville ne l’empêche pas d’être sensuelle
C’est la philosophie critique de la connaissance de Kant qui sert de cadre à la réflexion de Simmel sur la ville. Néo-kantiste, il conçoit la société en termes de rapport de contenu (tendances et intérêts des individus) à formes de socialisation (interactions entre individus)[1] : « Il y a société là où il y a action réciproque de plusieurs individus. Cette action réciproque naît toujours de certaines pulsions ou en vue de certaines fins » et « la vie sociale est un mouvement par lequel ne cesse de se remodeler les relations entre les individus »[2]. Mais, dans la réalité forme et contenu sont entremêlés : « …les contenus et les formes de la vie, à la fois les plus larges et les plus généraux, sont intimement liés aux plus individuels […] »[3]. C’est pourquoi, « l’abstraction scientifique sépare ces deux éléments, indissolublement liés dans la réalité : les formes de l’action réciproque ou de la socialisation ne peuvent être réunies et soumises à un point de vue scientifique unitaire que si la pensée les détache des contenus, qui ne deviennent des contenus sociaux que par elles. »[4] Ainsi, les formes de la socialisation, modèles abstraits par le sociologue du réel, de la réalité historique, sont épistémologiquement comme les formes de la connaissance chez Kant (cf. aussi le concept d’idéal-type chez M. Weber). Simmel précise, par ailleurs, le rapport de la société à l’espace lorsqu’il écrit que la ville « n’est pas une entité spatiale aux conséquences sociales, mais une entité sociologique formée spatialement »[5]. Ce qui, pour Martina Löw, auteure d’une Sociologie de l’espace (2015), revient à sous-estimer la fonction structurante de l’espace comme tel.
Trois textes de Simmel récapitulent sa pensée sur la ville : Les grandes villes et la vie de l’esprit (1903), Sociologie des sens (1907) et Pont et porte (1909).
L’esprit de la ville
Dans cette perspective, analysant le phénomène urbain, il oppose le caractère intellectualiste du citadin (cf. le calcul monétaire propre aux affaires et la rationalité des échanges) à la sensibilité conservatrice et à l’affectivité du villageois : « Plus le cercle que forme notre milieu est petit, plus les rapports sans frontière avec les autres sont limités, plus angoissante encore est la façon dont le cercle veille sur les productions de l’individu, la conduite de sa vie, ses opinions »[6], observe-t-il, alors qu’« aujourd’hui, en un sens spiritualisé et policé, l’habitant de la grande ville est libre par contraste avec les mesquineries et les préjugés qui enserrent l’habitant de la petite ville. »[7] L’intellectualité propre au citadin serait en quelque sorte une compensation à l’« intensification de la vie nerveuse, qui résulte du changement rapide et ininterrompu des impressions externes et internes »[8]. Paul Seabright, dans Le Monde du 11 juillet 2013, citant une étude des chercheurs Caroline M. Hoxby et Christopher Avery sur « la capacité divergente des familles riches et pauvres de poursuivre des études supérieurs », ne note-t-il pas que « les facteurs qui expliquent ces différences sont complexes, incluant la géographie et non seulement la richesse ». C’est ainsi que, selon cette enquête, 70% des lycéens américains les plus « ambitieux » parmi les familles les moins favorisées habitent dans les quinze plus grandes villes du pays.
La liberté humaine, précise Georg Simmel, ne doit pas tant être comprise dans le sens négatif d’abolition des préjugés que comme faculté positive d’élaboration d’un mode de vie. Mais il y a plus : « …la raison la plus profonde pour laquelle précisément la grande ville suggère le penchant à l’existence personnelle la plus individuelle […] me paraît être celle-ci : le développement de la culture moderne se caractérise par la prépondérance de ce qu’on peut appeler l’esprit objectif sur l’esprit subjectif… »[9]. Esprit objectif en ce qu’il s’incorpore dans la technique, la science, l’art, etc.
Enfin, Simmel distingue deux formes d’individualisme : l’indépendance individuelle (individualisme au sens strict) et la formation de l’originalité personnelle (épanouissement personnel). Or, c’est précisément le rôle de la grande ville de concilier ces deux formes. Si, en effet, l’individualisme a pour contrepartie « l’atrophie de la culture individuelle », celle-ci est plus que compensée par « l’hypertrophie de la culture objective. » Il ne faut cependant pas se méprendre, « les conditions de la grande ville » sont autant cause que conséquence de l’évolution des mentalités. Les réactions de l’individu apparaissent à la surface du social comme une réponse à des stimulations spécifiquement urbaines : le citadin obsédé par le quantitatif ne perçoit plus les différences qualitatives. Il devient blasé. Mais il se défend contre la vénalité des échanges en milieu urbain en adoptant un comportement fait de réserve. Réserve qui est moins indifférence qu’une forme d’antipathie vis-à-vis d’autrui le protégeant. « Il est décisif que la vie en ville ait changé le combat avec la nature pour la subsistance en un combat avec l’homme, et que le bénéfice pour lequel on combat ne soit pas ici accordé par la nature, mais par les hommes. »[10] Et ce n’est plus un paradoxe que de constater qu’« à ce point, l’aspect quantitatif de la vie se transpose très directement en caractéristiques qualitatives. »[11] C’est que la métropole rend plus libre mais aussi plus aliéné en raison du peu d’emprise du citadin sur les affaires de la cité. « Ce n’est plus l’homme en général qui fait maintenant la valeur de l’individu, mais justement l’unicité et l’originalité des qualités de chacun. »[12] Le citadin se trouve ainsi dans la situation de l’étranger indifférent à sa ville tout en y étant intégré de par ses occupations. Il en est de même du pauvre. Pour Simmel, c’est le recours à l’assistance qui fait qu’un pauvre est un pauvre. Marginalisé au sein de la société de référence, il n’en est pas moins intégré de quelque manière en ce qu’il est reconnu en tant que pauvre. Relativité des notions d’étranger et de pauvreté. Le concept de « personnalité urbaine » est le fruit d’une tension entre l’individu et la société. Et comme le note Jean-Louis Vieillard-Baron : « Dans la grande ville le social révèle l’humain, au-delà des phénomènes mesurables et observables. » [13]
Ainsi, la tension entre individualités et formes de sociabilité sont caractéristiques de la modernité dont Simmel analyse la genèse à travers l’évolution de la ville. Laquelle, sous sa forme actuelle de métropole, constitue le vecteur de cette modernité. Les relations communautaires de la ville traditionnelle se sont transformées au point de devenir impersonnelles et anonymes. Il n’empêche que la grande ville, par la multiplication des contacts qu’elle permet, favorise le développement de la personnalité.
Mais à quel prix ! Selon Grafmeyer et Joseph interprétant Simmel [14], dans la grande ville, en effet, la liberté s’aliène, se pervertit, se rétracte :
1°- aliénation dans la consommation et la superficialité des contacts humains ;
2°- perversion par une fuite en avant dans un individualisme extrême ;
3°- retrait dans une sociabilité débarrassée de tout contenu, comme forme pure du social (attitude de réserve et de retenue).
Liberté-caprice, liberté formelle. « C’est, concluent Grafmeyer et Joseph à propos de l’école de Chicago, parce que la ville est le milieu de l’individuation maximum qu’elle produit son contraire : le nivellement du vécu dans l’attitude blasée. » Avec pour conséquence la mise en tension de la distance et de la proximité.
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Qui, mieux que Maurice Carême, a exprimé l’impression d’anonymat qui s’empare de tout un chacun dans la ville :
« Nul ne sait ce qu’un autre pense Dans l’inhumaine indifférence. On va, on vient, on est muet, On ne sait plus bien qui l’on est Dans la ville qui bout, immense soupe au lait. »
Dans la multitude, nous ne sommes rien. Pour être quelqu’un, il nous faut être reconnu, sinon aimé, par nos proches. Intégré dans un groupe primaire nous dirait le sociologue de service. Au risque d’être pris en étau, d’étouffer dans l’entre-soi. Au point d’aspirer à prendre le large, quitte à revenir, mais en étranger pour jouir de l’ambivalence attaché à son statut : échapper à la promiscuité sans risquer la perte d’identité inhérente à l’anonymat de la multitude. Qui n’a pas vécu cette situation de retour au village natal ? Plutôt que feindre de jouer le rôle de l’étranger, ne conviendrait-il pas de créer les conditions d’un équilibre entre une intégration communautaire, menaçante pour notre liberté, et une immersion dans l’anonymat social la rendant dérisoire ? Mais que peut l’urbanisme pour nous épargner le contrôle social tout en maintenant le lien avec nos semblables au contact desquels se construit notre personnalité, laquelle a aussi partie liée avec les lieux constitutifs de notre identité ?
Il faut relire l’Histoire de la campagne française de Gaston Roupnel, écrite en 1932, pour prendre toute la mesure du contraste ville/campagne, de ce qui séparait alors le citadin du campagnard : « Selon qu’il [le village] est plus ou moins énergiquement groupé, ou qu’il relâche le lien et sépare ses habitats, l’association humaine est, tantôt la force impérieuse qui détermine l’individu, tantôt la modeste influence qui laisse à chaque esprit ses droits intimes et à chaque âme ses biens secrets. » Aussi bien, « l’esprit de sociabilité est, en effet, ici, dans cette vieille campagne française, autre chose qu’une riante sagesse, ou une aimable ironie, ou une énergie de ripaille. […] L’homme de ces villages est une humanité longuement travaillée et une force élaborée en commun. A force de se surveiller sans cesse de tout ce qu’on se sent surveillé, la vie devient une probité systématique et une sagesse ordonnée ». Le portrait de l’âme paysanne dressé par Roupnel est aux antipodes de la personnalité citadine décrite par Simmel. Comme dans la fable Le Rat de ville et le Rat des champs de Jean de La Fontaine, maître des eaux et forêts ne l’oublions pas, la civilité est encore du côté des campagnes alors que l’hôte des villes fait figure de mufle.
Il faudra bien attendre encore deux siècles pour que l’émancipation de l’individu s’ébauche à travers la figure du citadin. C’est Romain Rolland, Bourguignon comme Roupnel, qui a remarquablement illustré dans un récit de style très rabelaisien, Colas Breugnon, comment, à l’aube du XXe siècle, on pouvait plaquer sur une mentalité rurale, du XVIIe siècle en l’espèce, une culture typiquement urbaine. Laissons-lui la parole, si gouailleuse soit-elle : « Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre rôt, dont l’un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez celui-ci, mais vous assommez l’autre. Par esprit de justice, par contradiction, je dis qu’il ne fallait châtier un seul chien, mais tous les deux […]. Je répliquai qu’ici ou là, où sont les hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu’une bête en vaut une autre, qu’un bon homme, d’où qu’il soit, est bon à voir et à avoir ; et quand je l’ai, je l’aime bien, même italien. » Evoquant sa ville natale, Clamecy, il fait dire à son truculent personnage, Colas Breugnon : « C’est une bonne ville. Une ville qui m’a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l’aise, grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui riposte), il n’en va pas plus mal, on ne l’aime que mieux, et on ne lui ferait tort d’un seul de ses cheveux. » Témoins du temps passé, les morts même sont invoqués : « Comme nous nous aimions ! Ils étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et les faisaient plus proches, moins lointains. » Les sentiments et pensées que Romain Rolland prête à son personnage sont bien évidemment les siens propres et sont à rattacher à sa philosophie toute empreinte de fraternité universelle. Philosophie très urbaine en somme, à l’opposé de l’esprit de la communauté rurale, mais non dénuée de cette nostalgie à la fois d’un temps révolu et d’une culture paysanne qui vient la contredire comme par effraction.
Sensualité de la ville
Dans son essai sur la Sociologie des sens [15], Simmel analyse la perception différentielle de l’espace en fonction du regard que nous portons sur l’environnement, des odeurs qui en émanent, des sons que nous percevons. Il note « l’importance de la perception et de l’influence sensorielles mutuelles dans la coexistence entre êtres humains » et que « la prédominance d’un sens ou d’un autre, dans le contact entre individus, confère souvent à ce contact une tonalité sociologique qui, sans cela, n’aurait pu être obtenue ». Ainsi, alors que dans la petite ville les relations sociales se fondent sur le contact direct et la conversation, il en va différemment dans la grande ville, où les impressions visuelles dominent [16]. Pourtant, « l’œil et l’oreille sont dans l’ensemble constitués pour s’enrichir mutuellement, l’œil par l’observation de l’essence permanente-plastique de l’homme et l’oreille par celle de ses expressions qui, sitôt apparues, disparaissent ». Mais « l’oreille se distingue encore de l’œil par l’absence de cette réciprocité qu’instaure l’échange des regards », ce qui explique que la grande ville soit la ville des regards, la ville où tout fait signe alors que la petite ville est plus propice à l’échange des paroles, même entre inconnus. Quant à l’odorat, Simmel remarque drôlement que « la question sociale n’est pas seulement une question éthique, mais aussi une question de nez » et que « les commotions olfactives se multiplient en général à proportion exacte de l’importance de la masse au cœur de laquelle nous les endurons »[17]. « …les facultés olfactives plus que les apparences visuelles révèlent l’intimité d’un être », notera Pierre Sansot dans sa Poétique de la ville. Curieusement, comme le fait remarquer Philippe Simmay, il n’évoque pas le sens du toucher, qui pourtant n’affecte pas que les rapports intimes, comme peuvent en témoigner les badauds qui en masse ne peuvent éviter de se frôler le dimanche sur les boulevards ou les usagers des transports en commun qui subissent la pression de la foule aux heures de pointe. Ainsi, d’une manière générale, jusqu’à récemment du moins, autant le regard et l’écoute étaient sollicités par l’ambiance de la ville, autant les odeurs et le contact sensible sont évités. Jusqu’à récemment, car aujourd’hui on peut se demander si ce n’est pas la ville qui est tout simplement évacuée par le passant avec son baladeur en poche, ses écouteurs dans les oreilles, le regard fixé sur son portable, absorbé dans un monde virtuel qui n’est pas plus le sien que celui qu’il partageait auparavant avec ses « co-citadins ».
C’est pourtant un urbanisme sensoriel, combinant « le climat de la météorologie au climat de la psyché humaine », que Thierry Paquot appelle de ses vœux[18]. C’est que « l’intérêt pour les cinq sens – et leur valorisation – est portée par le souci écologique ». Et c’est parce que « l’urbanisme sensoriel transfigure les sens, magnifie les sensations, célèbre l’humanité des humains », qu’il faut, nous dit-il, remplacer les aménagements « coercitifs » qui nous blessent par des « ménagements au diapason des cinq sens des humains ».
Mais si l’ambiance de la ville stimule l’intellect et éveille les sens, ce n’est pas sans contrepartie non plus. Sollicitées à l’excès, au rythme de la vie urbaine, notre curiosité intellectuelle se disperse, nos sensations éclatent, nos perceptions se chevauchent. C’est l’attention, faculté d’application pourtant essentielle à notre développement culturel, qui en souffre. Une interview, dans Le Monde du 27 juillet 2013, de Matthew Crawford, chercheur à l’université de Virginie, situe bien le problème. Si le taylorisme fût à l’origine de « la divergence entre le penser et le faire », aujourd’hui, alors que notre attention est sans cesse captée par les technologies relevant des médias, c’est le penser qui est menacé : « D’une certaine façon, l’environnement saturé en médias des espaces publics préempte notre sociabilité […]. » Et « le problème se complique du fait qu’être soumis à des stimulations fréquentes crée un besoin d’être stimulé ». Le remède relève d’« une prise de conscience culturelle. Si nous réalisions à quel point notre écologie de l’attention est fragilisée, nous ferions en sorte de préserver un espace où penser, échanger ou dialoguer ». Toujours la même ambivalence de l’univers labile des villes, stimulant, mais par cela même, susceptible aussi d’affecter notre identité.
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Lumières et ombres de la ville, liberté versus aliénation. Dans le sillage de Simmel, les concepts négatifs semblent l’emporter sur les positifs pour qualifier la ville. Nombreux sont ceux qui ont ainsi accolé à la ville le concept d’anomie de Durkheim (peut-être par contamination avec celui d’anonymat), alors même que la ville relève d’un ordre, celui de l’échange marchand avant d’être celui du capitalisme ; ou la notion de désenchantement, chère à Weber, applicable à la bureaucratie comme à la mégapole ; ou encore le concept de déréliction, propre à Heidegger, pour caractériser les états d’âme affectant, plus que tous autres, les habitants des conurbations contemporaines, étrangers parmi leurs congénères, comme jetés dans l’univers urbain, privés de repères. Précisons que, outre Heidegger, la figure de l’étranger et le concept d’étrangeté ont également inspiré Frédéric Schütz, le père de la sociologie phénoménologique, et à leur suite les existentialistes français, et qu’ils sont devenus centraux pour exprimer toute l’ambivalence de l’habitant des villes et la difficulté d’habiter la ville. Comme si l’attraction que les lumières de la ville peuvent exercer chez ceux qui en sont exclus n’avait d’égal que sa dévalorisation par ceux-là même qui y sont les plus intégrés et peuvent se permettre un dépaysement hors de la ville le temps d’un week-end ou d’un été. Si mobilité, réserve et superficialité caractérisent la condition du citadin, la philosophie urbaine de Georg Simmel et l’écologie urbaine de l’Ecole de Chicago se rejoignent dans une micro-sociologie pour laquelle les résistances de l’individu constituent un principe régulateur du social.
[1] V. Georg Simmel : ville et modernité sous la direction de Jean Rémy (2000).
[2] Georg Simmel : Sociologie, étude sur les formes de socialisation.
[3] Conférence de Georg Simmel sur Métropoles et mentalité in L’école de Chicago : naissance de l’écologie urbaine, recueil de textes présentés par Yves Grafmeyer et Isaac Joseph (2004).
[4] Georg Simmel : Sociologie, étude sur les formes de socialisation (op. cit.).
[5] Ibid. : chapitre sur la Sociologie de l’espace (cité par Philippe Simay dans sa préface à Les grandes villes et la vie de l’esprit – Petite bibliothèque Payot : 2013).
[6] Métropoles et mentalité in L’école de Chicago : naissance de l’écologie urbaine (op. cit.).
[7] Ibid.
[8] Les grandes villes et la vie de l’esprit (op. cit.).
[9] Métropoles et mentalité in L’école de Chicago : naissance de l’écologie urbaine (op. cit.).
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] La grande ville et la vie de l’esprit : réflexions à propos de Georg Simmel in Figures de la ville – Autour de Max Weber sous la direction d’Alain Bourdin et Monique Hirschhorn (1985).
[14] Présentation de L’école de Chicago : naissance de l’écologie urbaine (op. cit.).
[15] Op. cit. présenté par Philippe Simay, Petite bibliothèque Payot (2013).
[16] Cf. également Ferdinand Tönnies : Communauté et société. Catégories fondamentales de la sociologie pure (1887).
[17] Dans son livre au titre provocant : Histoire de la merde, Dominique Laporte, établissant un parallèle entre la « langue » et l’ « urbain », rappellera, à la suite de Roland Barthe, qu’à partir du XVIe siècle, et bien que le verbe de Dieu fonde toujours la foi, consacrant la prééminence de l’ouïe, « la ville ne sera pas moins rendue à la vue : elle devra pouvoir se parcourir du regard, ne pas choquer l’œil ni corrompre, se constituer même en image – édifiante, signifiante de l’ordre. L’assomption de la vue ne se fera pas cependant sans la disqualification parallèle de l’odeur ».
[18] L’urbanisme c’est notre affaire ! (2010).
I – LES PREMICES : les enquêtes sur les conditions de vie en ville à l’époque de l’industrialisation – 2) La situation de la classe laborieuse en Angleterre de Frédéric Engels (1844)

Plus polémique et percutante dans sa relation, autrement radicale et « subversive » dans ses conclusions est, en effet, l’enquête de F. Engels[1]. Dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, il décrit, en prenant comme exemples les sites industriels de l’Angleterre, les méfaits de la révolution industrielle qui a réduit l’ouvrier au rôle de machine, attribuant ainsi des causes technologiques, avant d’être économiques, à la dégradation de la situation ouvrière. Par rapport à Villermé, on passe avec Engels, de la résignation à l’indignation et à la révolte. Contrairement au français, l’allemand, très au fait de la situation de l’économie en Angleterre pour y avoir résidé et avoir travaillé dans l’usine de son père, fait une analyse critique de l’évolution économique et sociale de ce pays en avance sur les autres. Son exposé porte notamment sur les conséquences de la mécanisation du filage et du tissage du coton, de la laine et de la soie sur la condition des tisserands contraints de renoncer au travail à domicile à la campagne ou dans les villages et de rejoindre la manufacture en ville. Mécanisation, extraction des ressources minières, exploitation de nouvelles sources d’énergie (hydraulique notamment), division du travail lui apparaissent comme les traits caractéristiques du développement de l’industrie. A travers le cas de Manchester, entre autres villes industrielles, il montre comment la concentration de la population a accompagné celle du capital, engendrant un phénomène d’extension urbaine sans précédent avec son cortège de désordres, source d’aliénation pour le prolétaire soumis à l’atomisation de la vie urbaine. L’engorgement du centre des villes s’accompagne de leur décomposition. Et dans les extensions périphériques, pourtant planifiées, l’entassement des habitations, mal équipées et surpeuplées, témoigne de la précarité des conditions de logement. Si la polarisation de la société en deux classes antagonistes est un effet de l’industrialisation, la ségrégation de l’espace est la conséquence de l’extension de l’urbanisation. La violence urbaine est, dans ce contexte, inséparable de la lutte des classes et le désordre des villes est le reflet d’un ordre social caractérisé par l’exploitation de l’homme par l’homme, répressif de surcroit. Engels s’étale longuement sur les méfaits de la grande ville pour la santé et le moral des travailleurs. Concernant l’alcoolisme, fléau dénoncé avec une vigueur égale à celle de Villermé, il diagnostique « une nécessité physique et morale » qui « fait que, dans ces conditions, une très grande partie des travailleurs doit nécessairement succomber à l’alcoolisme. » Mais, les grandes villes sont aussi « les foyers du mouvement ouvrier ; c’est là que les ouvriers ont commencé à réfléchir à leur situation et à lutter ; c’est là que s’est manifestée d’abord l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie […] ».
Les effets nocifs de la concurrence sont ensuite analysés : exode rural, lente extinction de la petite bourgeoisie, accroissement du prolétariat urbain dont les conditions de vie se précarisent. « La concurrence est l’expression la plus parfaite de la guerre de tous contre tous qui fait rage dans la société bourgeoise moderne », écrit-il. En effet : « Les travailleurs se font concurrence tout comme les bourgeois se font concurrence. » Avec pour conséquences : l’emprise croissante de la manufacture sur l’artisanat et la petite entreprise, la hausse des salaires à court terme, plus que compensée par la hausse des prix, et sa baisse à long terme en valeur absolue, donc l’appauvrissement du petit peuple du fait du monopole des moyens d’existence détenus par la bourgeoisie soutenue par le pouvoir d’Etat. Si les lois du marché déterminent un salaire maximum, faute de salaire minimum, la trappe à pauvreté reste toujours ouverte.
Engels, s’appesantit, d’autre part, sur les conditions particulièrement douloureuses dans lesquelles s’est effectuée l’immigration irlandaise et ses conséquences pour le prolétariat d’Angleterre.
Il dénonce, enfin, la nouvelle loi sur les pauvres de 1834 inspirée de la théorie malthusienne de la population. Celle-ci, en effet, pose que compte tenu de la disproportion entre ressources alimentaires et bouches à nourrir, les services d’assistance en contribuant à maintenir la population surnuméraire et en encourageant la natalité sont un non-sens. Cela revient pour Engels à dénier aux pauvres le droit à l’existence. Il est pourtant prêt à reconnaître que « les allocations favorisent la paresse et l’accroissement de la population superflue. […]. Mais, nous dit-il, la seule conclusion qu’on puisse en tirer, c’est que les conditions sociales actuelles ne valent rien et non pas – ce qu’ont conclu les commissaires malthusiens – qu’il faut traiter la pauvreté comme un crime, selon la théorie de l’intimidation. » Pourtant, la loi sur les pauvres n’a pas été jusqu’à supprimer tout secours, elle s’est contentée de prévoir que les indigents pourraient être accueillis dans des maisons de travail. Institutions de secours repoussantes au point d’être dissuasives.
Considérant cette situation, quel que soit le gagnant de la concurrence internationale – l’Amérique ou l’Angleterre, toutes deux en tête du peloton des pays nouvellement industrialisés quand écrivait Engels – les crises économiques à répétition ne pourront déboucher que sur une révolution ralliant, outre le prolétariat, la petite bourgeoisie en voie de prolétarisation. Dans le contexte de l’Angleterre d’alors, « la révolution doit obligatoirement venir, il est maintenant trop tard pour trouver une solution pacifique au conflit » déclare Engels in fine.
A la lecture de ces deux auteurs, on est tenté d’en évoquer d’autres qui, comme Heidegger par exemple, ont stigmatisé l’existence aliénée de populations rurales déracinées. Peut-on pour autant taxer Villermé et Engels d’urbaphobie ? Pour Villermé la grande ville est liée à l’essor de l’industrie et pour Engels elle constitue la matrice de la révolution. Mais alors que Villermé se contente d’attirer l’attention sur la misère du prolétariat sans aller jusqu’à mettre en cause le libéralisme de la société industrielle, Engels ouvre des perspectives reposant sur des analyses, à peine ébauchées, qui seront développées plus tard dans Le Capital. On sait d’autre part, le sort fait à la ville dans la théorie marxiste.
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Courant conservateur et réformiste, plus empirique que théorique, versus courant révolutionnaire, plus théorique qu’empirique, ont ainsi scandé depuis le milieu du XIXe siècle la pensée et l’action sur la ville, avec des décalages chronologiques significatifs des écarts entre théorie et pratique. Ecarts encore accentués par la spécialisation universitaire qui n’a pu que déboucher sur des réformes parcellaires remises en question de manière récurrentes parce que parcellaires.
Aux XXe et XXIe siècles, les rapports sur l’état des villes et sociétés urbaines n’ont pas manqué. Ils se sont même multipliés avec la crise des agglomérations affectées du mal des banlieues, que ce soit sous leur forme pavillonnaire ou de grands ensembles. La fondation d’une politique de la ville a enclenché une avalanche d’enquêtes, mais toujours sur des fragments de villes souvent présentés comme des ghettos de pauvres avant que des ghettos de riches ne se constituent. Aussi est-ce une vision décentrée et gauchie de la ville qui nous est présentée, alors que pour traiter ses dysfonctionnements et remédier aux maux qui lui sont imputés, il faudrait la saisir en tant que totalité dont les parties sont solidaires. Ne serait-il donc pas opportun de revenir à ces grandes enquêtes du type de celles qui furent lancées au XIXe siècle, sans dissocier les questions d’urbanisme et de société et en évitant de se focaliser sur les seuls problèmes de distribution spatiale pour prendre en compte la dimension du temps, fondamentale pour une bonne appréhension des dynamiques en jeu : renouvellement urbain lié à la mobilité sociale, notamment.
Quoi qu’il en soit, le mérite de ces enquêtes a été de nourrir la réflexion de générations de savants et de philosophes, nombreux au XXe siècle à se pencher au chevet de la ville, ébranlée dans ses fondements, voire, pour les plus alarmistes qui sont aussi les plus nostalgiques de l’ordre ancien, mise à sac par l’industrie.
A suivre :
La sociologie formelle de Georg Simmel :
– La ville entre liberté et aliénation (1903)
[1] V. également La pensée marxiste et la ville d’Henri Lefebvre
I – LES PREMICES : les enquêtes sur les conditions de vie en ville à l’époque de l’industrialisation – 1) Le tableau de l’état physique et moral des ouvriers de Villermé (1840)

On peut faire remonter les sciences sociales de la ville aux grandes enquêtes du docteur Louis-René Villermé dans le Nord et l’Est de la France (Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie : 1840) et de Fréderic Engels à Manchester (La situation de la classe laborieuse en Angleterre : 1844). Sans oublier, pour la France, Pierre Guillaume Frédéric Le Play avec Les ouvriers européens (1855) et La réforme sociale (1864).
Ce n’est évidemment pas par hasard si ces enquêtes ont été menées durant le siècle de la révolution industrielle et de l’extension de l’urbanisation qui en fut la conséquence. Et il serait intéressant de chercher à évaluer l’impact que de telles enquêtes ont pu avoir sur la prise de conscience des problèmes soulevés par l’exode rural et les concentrations urbaines, ainsi que sur les velléités réformistes des politiques. Peut-on, en outre, établir une filiation ou une parenté avec les investigations menées de nos jours dans les villes en crise de notre modernité ou postmodernité ? A conjonctures dissemblables, approches différentes des faits.
Le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers de Villermé[1] constitue le compte-rendu de l’enquête qui lui avait été commandée, ainsi qu’à Benoiston de Chateauneuf, par l’Académie des sciences morales et politiques sur le monde ouvrier. L’enquête de Villermé a porté sur les régions textiles du Nord et de l’Est. Son but, comme celui de son confrère, était d’« examiner les effets de l’industrie sur ceux qu’elle emploie, d’interroger la misère sans l’humilier, observer l’inconduite sans l’irriter. » Aussi, comme le fait observer Yves Tyl dans sa présentation des extraits du Tableau publiés en 1971, recherche-t-il moins les causes et les conséquences sociales de cette misère, qu’à en faire le constat sans complaisance, tout en dénonçant les excès auxquels pouvait conduire l’exploitation du travail ouvrier. Plus qu’aux méfaits d’un système économique inique dans son indifférence à la condition humaine, c’est à l’insensibilité et à l’intérêt égoïste des maîtres, d’une part, au comportement des ouvriers, d’autre part, qu’il s’en prend rendant ces derniers qui, trop souvent succombent à l’alcoolisme, la prostitution, la prodigalité…, responsables de leur état et imprévoyance. « Beaucoup de maîtres de manufactures, je pourrai dire la plupart, ne s’occupent ni des sentiments, ni des mœurs, ni du sort de leurs ouvriers, et ne les regardent que comme de simples machines à produire. » Pourtant : « On ne saurait nier qu’il y ait des manufactures dont les maîtres prennent des précautions dans l’intérêt de leurs ouvriers. » Mais, nous dit-il, « je n’ignore pas qu’il est beaucoup d’ouvriers qui ne doivent accuser qu’eux seuls de leur propre démoralisation, et dès lors de leur misère […]. » Cela ne l’empêche pas de s’interroger sur les améliorations pouvant être apportées à la condition ouvrière. Mais il se garde bien d’apporter des réponses. Faut-il pour les adultes fixer « un minimum aux salaires » et « un maximum au travail » ? Il se contente de dire qu’« une semblable mesure ne conduira jamais à la solution du grand problème qu’on se propose. » C’est que « le bien est ordinairement plus difficile à faire qu’on ne pense ». La liberté des maîtres tisserands ne saurait être limitée sans dommage pour l’économie compte tenu de la concurrence à laquelle ils sont soumis. Excepté pour ce qui concerne le travail des enfants, dont la condition lui apparait si intolérable qu’il préconise, malgré le non interventionnisme qu’il affiche, la limitation de la durée quotidienne du travail. Mais seulement pour eux.
On ne peut certes rester indifférent à la misère du peuple. Chercher à la soulager est un devoir. Aussi fait-il appel aux sentiments moraux des maîtres pour qu’ils prennent soin de leurs ouvriers. D’ailleurs, ne note-t-il pas que, d’une manière générale, la situation des ouvriers des manufactures n’a fait que s’améliorer au fil du temps ! Et puis, n’est-elle pas plus enviable que celle des agriculteurs, malgré le climat délétère des villes dont les effets sont pourtant aussi néfastes sur les mœurs que malsains pour la santé ? Ce serait, de toutes façons, une erreur que d’accorder aux ouvriers plus qu’ils n’ont besoin, dans la mesure où, ne maîtrisant pas leurs désirs, jamais assouvis, ils sont incapables d’épargner. C’est pour les mêmes raisons qu’il condamne le recours aux avances sur salaires. Il n’est pas jusqu’à la santé morale des ouvriers qui ne le préoccupe, au point que, s’il ne pressentait pas que cela heurterait les usages, il préconiserait la séparation des sexes dans les ateliers !
Quant à l’instruction, ne soyons pas idéaliste. Villermé cite des enquêtes démontrant que la criminalité ne saurait être imputée à l’ignorance et que l’élévation du niveau d’instruction ne contribuait pas à l’amélioration de la condition ouvrière. « L’instruction seule, nous dit-il, ne réprime pas plus les mauvais penchants qu’elle ne les développe ; […] elle ne porte pas au travail, elle n’apprend pas l’économie, elle n’éloigne des actions honteuses ou criminelles, qu’autant qu’elle est combinée avec l’éducation, l’esprit religieux et l’habitude des bonnes mœurs, avec lesquelles il ne faut pas la confondre ». Au surplus, même si on pouvait démontrer que l’instruction ait des effets bénéfiques, sa généralisation n’aurait d’autres conséquences que de les annuler. Son utilité dépend en effet de sa rareté : « Son seul effet est de déplacer la misère en faisant augmenter le salaire de l’ouvrier qui sait lire et écrire, aux dépend de celui qui ne le sait pas ; mais elle n’influe en rien sur la condition générale du peuple […]. »
Villermé s’interroge aussi sur les conséquences du machinisme qui tend à se substituer au travail ouvrier, « …mais ce mal inévitable, écrit-il, n’est que passager, et un bien immense, permanent, vient ensuite le compenser. Telle est l’histoire de beaucoup d’inventions les plus utiles au genre humain […] ».
Et pour conclure son rapport, une exhortation paternaliste bien sentie qui est aussi un avertissement : « Rappelons ici aux chefs de l’industrie, qui doivent plus particulièrement s’en émouvoir, que les ouvriers des manufactures forment la masse du peuple dans beaucoup de villes, et qu’on ne les conduit, qu’on ne les modère aisément que quand on a leur confiance. »
Le Tableau de Villermé n’en eu pas moins des suites positives puisque, comme le rappelle Yves Tyl dans son introduction, il est à l’origine de la loi du 22 mars 1841 limitant le travail des enfants dans les manufactures. Le conservatisme social de Villermé ne l’empêchait pas de condamner les excès du libéralisme conduisant à un individualisme débridé, et son compte-rendu d’enquête constitue un témoignage de la condition ouvrière à son époque. Pourtant, ne peut-on pas relever des similitudes avec notre époque ? Ses positions conservatrices sur la fonction normative de l’habitat ont été rapprochées, par Sabine Dupuy[2], des objectifs visés par la circulaire du 10 mars 1977 relative au Fonds d’aménagement urbain et au groupe interministériel Habitat et Vie sociale qui entendait « ramener une vie sociale normale.» Et S. Dupuy de s’interroger : « De quelles normes parle-t-on ? Qui en a le monopole ? Qui cherche-t-on en réalité à réhabiliter ? Les immeubles, le quartier, les habitants, ou le gestionnaire ? S’il fallait, alors briser quelque chose, ce ne saurait être que la logique gestionnaire, prise dans son sens le plus large. » Enfin, il serait naïf de croire que « le peuple » est remonté dans l’estime du commun. Ainsi que l’analyse Pierre Mercklé, sociologue, dans Le Monde du 24 novembre 2012 : « L’affiliation à la classe ouvrière a volé en éclats, et ceux qui s’en sortent un peu mieux stigmatisent les fautes morales de ceux qui ne s’en sortent pas parce qu’ils ne savent pas se priver. La pauvreté a peut-être reculé en moyenne, mais la stigmatisation de la pauvreté a très probablement progressé […]. »
Sans doute, comme l’indique Yves Tyl (ibid.), en s’abstenant de remettre en cause les bases de la société de son époque, le docteur Villermé se conformait-il à l’idéologie dominante d’alors que reflétait par ailleurs l’Académie. Il ouvrait ainsi la voie à Frédéric Le Play, défenseur de la famille-souche, dont la pensée relevait du catholicisme social, et qui vantait les mérites de l’habitat individuel et du jardin attenant dans un double dessein de moralisation et de stabilité sociale. A l’opposé des idées révolutionnaires d’Engels.
LA VILLE A LA CROISEE DES CHEMINS
Promenade dans la littérature de l’urbanité
« Cesser de penser en termes tout préparés, oublier ce qu’on dit les urbanistes et les sociologues. »
Georges PEREC – Espèces d’espaces

