METAMORPHOSES DE LA « TRAHISON DES CLERCS »

Photo Olivier Ortelpa / Wikimedia Commons

Le tour de force des « gilets jaunes » n’aura pas été d’avoir dépouillé un président de sa superbe, d’avoir ébranlé un pouvoir insensible à la misère, ni même de lui avoir arraché des concessions sur le pouvoir d’achat, mais d’avoir poussé la dépréciation de la parole jusqu’à rendre certains de nos plus éminents intellectuels honteux de leur culture. Façon sans doute de retourner contre eux le mépris que d’autres, moins culpabilisés, plus décomplexés, sinon cyniques, leur vouent.

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METAMORPHOSES DE LA TRAHISON DES CLERCS (SUITE)

Science sociale, science pratique

Dangereuse distinction entre “théorique″ et “pratique” [...]. 
Ne pas vivre avec deux poids et deux mesures !... 
Ne pas séparer théorie et pratique! 
Nietzsche (Fragment posthume XIV)

Entre les intellectuels irresponsables qui flattent les « gilets jaunes » et les arrogants qui les méprisent, il y a place pour des intellectuels lucides, responsables et humbles. Je suis incapable de dire dans quelles proportions les trois catégories étaient représentées parmi la soixantaine reçue par le président de la République le 11 mars. Mais je pressens que la dernière catégorie était surreprésentée par rapport aux deux premières dont j’ai dénoncé les dérives dans mon dernier article publié dimanche. Ce serait dommage, car il aurait été du plus grand intérêt que des représentants des deux premières catégories se confrontent au président, vu que, faisant le buzz, ils sont plus médiatisés que les autres, plus discrets.

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L’ART DANS TOUS SES ÉTATS : peinture, poésie, musique…

Copernic, l’astronome par Jan Matejko (XIXe siècle)
Wikimedia Commons / PD-Art
Fondation Maeght, Saint-Paul
Photo J.-P. Dalbéra (Flickr)

Si, selon le Talmud, « celui qui sauve une seule vie sauve le monde entier », on peut aussi bien dire qu’une vie, à elle seule, reflète l’humanité dans sa plénitude.


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SEMINAIRE ANALYSE ET POLITIQUE DE LA VILLE : Promotion immobilière et forme urbaine

Le séminaire Analyse et politique de la ville se poursuit autour des valeurs qui l’ont toujours animé depuis sa création à l’Université de Paris Nanterre au Laboratoire de Géographie Urbaine (LGU) : l’approche pluridisciplinaire des processus urbains, les comparaisons internationales, l’ouverture sur la société civile, les collectivités territoriales, les élus et les professionnels de la ville. Le séminaire continue en 2018-2019 selon la formule éprouvée en 2017-2108, en collaboration avec la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et le Comité d’histoire du ministère de la Transition écologique et solidaire.

Cette année, l’interrogation portera sur l’idée reçue que la financiarisation croissante de la fabrication de la ville enlèverait toute liberté à l’action politique, conçue aussi bien comme expression institutionnelle que comme participation citoyenne. Trois enjeux illustreront cette problématique : la production des matérialités urbaines (espace et architecture), la gestion des services publics, la sauvegarde des environnements naturels et culturels.

D’où les trois sessions suivantes :

Promotion immobilière et forme urbaine
Jeudi 20 décembre 2018
MSH, 54 boulevard Raspail, Salle du Conseil, 1er sous-sol
Investissements privés et services publics
Vendredi 22 mars 2019
EHESS, 96 boulevard Raspail, salle Lombard
Compétitivité économique et valorisation des patrimoines
Vendredi 24 mai 2019
MSH, 54 boulevard Raspail, Salle du Conseil, 1er sous-sol

Nous avons le plaisir de vous présenter aujourd’hui le compte rendu de la première session de l’année 2018-2019 – Promotion immobilière et Forme urbaine – qui s’est tenue le 20 décembre dernier à la MSH avec l’ordre du jour suivant :

Introduction : Marie-Vic Ozouf-Marignier (historienne-géographe, EHESS) ; Guy Burgel (Géographe, LGU) ; Patrick Février (secrétaire général délégué du Comité d’histoire)
– Regard croisés sur les rapports entre ville et forces économiques : Florence Bourillon (historienne, Université Paris-Est Créteil) ; Jacques Lautman (sociologue, Université d’Aix-Marseille) ; Philippe Baffert (juriste, ancien chef du Bureau du droit de l’urbanisme)
– Un cas d’école ? EuropaCity : Claude Brévan (ancienne Déléguée interministérielle à la Ville, Commission nationale du débat public)
– Table ronde : Jeux d’acteurs : Frédéric Jung (architecte, maître d’oeuvre de la réhabilitation des Magasins généraux de Pantin) ; Jean-Luc Poidevin (Directeur général délégué de Nexity) ; Jean-Yves Chapuis (urbaniste, ancien vice-président de Rennes Métropole)
Conclusion : Marie-Vic Ozouf-Marignier ; Guy Burgel

***

Collectif de préparation de la session :
Philippe Boudon, Jacques Brun, Galia et Guy Burgel, Marc Desportes, Patrick Février, Gilles Montigny, Reza Naderpoor, Marie-Vic Ozouf-Marignier, Suzanne Paré, Jean-François Serre
Compte rendu : Jean-François Serre et Gilles Montigny

 
Financiarisation de la ville et liberté du politique

1) Promotion immobilière et forme urbaine

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RETOUR SUR LA MARCHE REPUBLICAINE DES LIBERTES

« La guerre de Troie n’aura pas lieu »

Ceux qui avaient rêvé d’un rassemblement citoyen à l’instar de celui du 11 janvier 2015 en réaction à la tuerie de Charlie Hebdo auront quelque peu déchanté. La marche républicaine des libertés de dimanche dernier n’aura eu ni la même ampleur ni fait la preuve d’un aussi large consensus.

Quant à ceux qui n’attendaient qu’une occasion pour en découdre, ils en seront pour leurs frais : « la guerre de Troie n’aura pas lieu ». Séparés par un chantier opportunément ouvert place de la Bastille et contenus par les forces de l’ordre, foulards rouges et gilets jaunes, ces derniers perchés sur les marches de l’Opéra, haut lieu de la culture de l’élite, ont juste eu le temps de se regarder en chiens de faïence, non sans que quelques aboiements fusent de part et d’autre.

La marche républicaine des libertés a peut-être permis de rétablir un équilibre dangereusement rompu entre les jusqu’au-boutistes de la lutte à outrance et les partisans du dialogue – quelque 10 000 manifestants ce n’est tout de même pas rien (contre 4 000 gilets jaunes la veille) – mais il faut se rendre à l’évidence, ce relatif succès a son revers en ce qu’il confirme le face-à-face potentiellement explosif qui risque de se creuser entre deux France antagonistes, aussi hétéroclites l’une que l’autre dans leurs compositions socioprofessionnelles et leurs idéologies de référence. Restons sur nos gardes, malgré le déni d’Andromaque, Cassandre a persisté à la contredire et la suite des évènements lui donnera raison : « la guerre de Troie aura lieu » [1]. Soyons, donc, d’autant plus vigilants que les chevaux de Troie sont en place, quoiqu’en dise Emmanuel Todd, dont le ressentiment à l’égard de son milieu atteint des sommets.

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale

Chères lectrices, chers lecteurs

Nous poursuivons aujourd’hui le récit tiré de notre enquête sur la culture dans le renouvellement urbain. A chaque territoire sa spécificité répondant à une histoire, une société locale et aussi à une politique. D’où des configurations variées. Les 4000 de La Courneuve, avec sa scène conventionnée, sur lesquels nous nous sommes précédemment penchés, se trouvait à cet égard dans une situation intermédiaire par rapport aux quartiers Nord de Marseille dominés par sa scène nationale et La Duchère dont le paysage culturel est plus éclaté, partagé entre une MJC, des centres sociaux et des compagnies théâtrales. C’est dire que la culture est non seulement se qui relie les habitants entre eux mais qu’elle est plus fondamentalement à l’articulation de l’urbain, compris dans sa matérialité, et de la société urbaine saisie dans sa chair. Ce qui vaut à l’architecture, au terme de la loi du 3 janvier 1977, d’être une « expression de la culture ». Définition que ne désavoue pas la loi du 7 juillet 2016 relative à « la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine ».

A chacun son projet, donc, relié à un territoire dont l’espace architecturé disperse, en dépit de son immersion paysagère, des habitants que la culture a pour ambition de rassembler. C’est aussi bien le projet culturel et artistique de Francesca Poloniato, directrice de la scène nationale du Merlan à Marseille, dont le slogan « Au fil de l’Autre » est fondé sur « la présence, l’ouverture et le partage » que celui d’Armelle Vernier, directrice de la scène conventionnée d’Oudremont à La Courneuve, qui, dans un « monde en chantier », suggère de « laisser parler l’imaginaire : rêvons, échangeons, inventons, les artistes nous en donne l’occasion ».

Sous d’autres formes encore, les acteurs qui président au destin culturel de La Duchère ne disent pas autre chose sur le fond. Mais la forme est loin d’être indifférente au fond quand les cultures – le pluriel est de mise dans ces quartiers – sont confrontées à la diversité. Irréductible? à voir ! Défi ? c’est sûr !

Cela étant, dans un monde que la modernité a fragilisé, il faut bien s’interroger : où va la culture? vers quel horizon nous mène-t-elle ? Questions que l’on ne saurait approcher sans évaluer ce qui constitue l’efflorescence de toute culture : les expressions artistiques dans leur variété, et sans en sonder la source, à savoir les religions.    

Bonne lecture. 

La Duchère : l’esplanade « Compas-Raison » Aménagement sculptural de Serge Boyer
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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (2)

Chères lectrices, chers lecteurs

A l’heure où les « gilets jaunes », après les « bonnets rouges », contribuent à accentuer, non sans dramatisation, l’opposition entre le « peuple » des campagnes et le « gratin » des métropoles, on en oublierait presque une autre opposition qui  perdure malgré tout, celle entre centres-villes et banlieues, dont les grands ensembles, enclaves  aujourd’hui rattrapées par l’extension urbaine. Pour être de nature différente les deux oppositions n’en relèvent pas moins d’un antagonisme plus général entre tendances centrifuges et tendances centripètes prises dans un chassé-croisé toujours recommencé.

Pour le Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles (Cerfi),  fondé en 1967 par Félix Guattari, la ville était « métaphore » de la répression du désir à travers les équipements collectifs du pouvoir. Dans son sillage, Alain Médam pouvait en 1971 parler de « ville-censure » et  Jacques Dreyfus en 1976 de  « ville disciplinaire ». Mais, par un de ces renversements  dont l’histoire a le secret, aujourd’hui c’est le monde rural et périurbain qui serait  victime du refoulement du désir, dont l’expression serait étouffée par la « souffrance » et la « colère », alors qu’en ville l’individu, fondu dans la foule anonyme, trouverait les conditions de sa libération.

C’est méconnaitre que, de nos jours, l’avenir se joue peut-être moins dans la ville ou la campagne que dans l’« entre-deux » qui les oppose au lieu de les réunir, faute d’une politique de territoires équilibrée. Aussi, après Guattari et ses émules, on peut bien poser la question : de quoi la banlieue et les grands ensembles en rénovation sont-ils la métaphore ? D’une fracture sociale, économique, culturelle… redoublée d’une fracture territoriale qu’on retrouve à tous les niveaux de l’espace national, entre nomades périurbains et sédentaires des villes et des campagnes ; plus largement d’une fracture entre « riches » et « pauvres », entre le peuple et les élites, le peuple et la représentation nationale, celle-ci et les gouvernants. Fracture qui se reflète jusqu’en notre for intérieur clivé en une mentalité urbaine et une mentalité rurale irréconciliables – vestiges d’une histoire sociale marquée par les migrations. Fracture sur laquelle un ancien président de la République avait fondé sa campagne électorale, bien en vain : diagnostic laissé en jachère, dont les gouvernements successifs ont hérité, tentant de colmater des brèches dans le cadre d’une politique de la ville erratique, impuissante à prendre le problème à bras le corps pour s’attaquer aux causes d’un mal qui la dépasse. Illustration aujourd’hui à travers l’expérience de la rénovation de La Duchère dont nous poursuivons l’exposé. Le centre social de La Sauvegarde implanté en limite nord-ouest du site – à la différence de celui du Plateau, coeur rénové du quartier – s’est retrouvé confronté à une situation physique et sociale d’autant plus dégradée que le renouvellement urbain du secteur se faisait attendre. Situation que la directrice du centre social qualifiait à juste titre d’ « entre-deux », dans tous les sens du terme : spatial mais aussi générationnel. « Entre-deux » ambivalent, symbole d’un profond malaise, mais creuset de dynamiques et d’initiatives qui peinent à être reconnues.

 Ne pas opposer le centre à la périphérie, donc, mais repenser en de nouveaux termes les problèmes que posent les inégalités de développement et déséquilibres territoriaux qui sont à la source de cette polarisation, laquelle ne cesse de se déplacer pour épouser les contours d’une société fragilisée par les conséquences de la libéralisation à outrance de l’économie (dérèglementation), du progrès technologique destructeur d’emplois, de l’urbanisation généralisée et de la mondialisation (ouverture à la concurrence). On ne sortira de cette opposition, perçue par l’opinion à travers des verres déformants, qu’avec une  politique qui sache prendre en compte la spécificité des territoires, leur vocation et leur complémentarité telles que l’histoire et la géographie les ont façonnés, mais en se projetant vers l’avenir. Si les récentes annonces du gouvernement relatives à la « réindustrialisation » de 124 « territoires périphériques » vont dans ce sens, il y a encore beaucoup à faire pour compenser la suppression, justifiée par la baisse de la démographie, des services publics en milieu rural, rééquilibrer la répartition des logements sociaux, réglementer les loyers en fonction d’un objectif de réduction de la dépendance à la voiture et, parallèlement, pallier l’éloignement des emplois en développant transports en commun et économie numérique, etc.

Le « En même temps » du Président est sans doute entaché de trop d’ambiguïtés.  L’expression serait juste si, mettant l’accent sur la nécessaire coordination synchrone du traitement des problèmes, elle n’avait pas conduit à une sous-estimation des contraintes de temps. Le mouvement des « gilets jaunes » – chez lesquels des relents de poujadisme viennent se plaquer sur un populisme de droite et de gauche mêlées – aura au moins eu un mérite, celui de mettre au jour les incohérences d’une politique qui a trop tardé à assumer les conséquences sociales d’une transition énergétique incontournable.

C’est pourtant la même méthode qui avait été prise en défaut dans la programmation de la politique de la ville, corrigée in extremis en septembre dernier, même si on peut estimer que c’est encore insuffisant. En bon cartésien (*) le gouvernement  a réaffirmé sa volonté de garder le cap ; encore faut-il qu’il prenne la mesure des réactions que ne manque pas de provoquer son volontarisme qui, si justifié soit-il, néglige par trop l’impact qu’il peut avoir sur l’opinion.

C’est aussi la leçon que nous ont délivrée les politiques de la ville qui se sont succédé depuis 40 ans : faute d’avoir su prendre en compte les interactions entre opérations de rénovation, accompagnement social, soutien à l’activité économique et à l’emploi, développement durable et promotion culturelle, ces politiques se sont, dans le passé, enlisées. Il reste à concevoir et mettre en œuvre, sous l’égide du nouveau ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, une politique digne de ce nom, c’est-à-dire intégrée, de nature à combler le fossé qui oppose les conditions plus que les mentalités, à réconcilier urbains et ruraux afin qu’ils retrouvent la positivité du désir – sur laquelle misaient en leur temps Guattari et son complice Deleuze, aujourd’hui sacrifiée à la civilisation du numérique – dans le choix d’un type d’habitat et d’un emploi qui ne soient plus discriminants.

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(*) « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. » (Maximes touchant à la « morale par provision » de Descartes : Discours de la méthode, III)

  

                                                                                      Duchère : Tour panoramique en arrière plan

b) Le centre social de La Sauvegarde en périphérie nord-ouest de La Duchère

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (3)

Chères lectrices, chers lecteurs

Ce n’est certes pas la culture qui nous apportera un supplément de pouvoir d’achat. Mais ce n’est pas non plus le pouvoir d’achat qui garantira un meilleur accès à la culture. Alors pourquoi courir après la culture ? Pour une raison simple, à défaut d’être évidente pour encore trop peu de monde : lorsque la misère culturelle (politique notamment) s’ajoute à la misère sociale la situation devient explosive, insurrectionnelle diront certains, instruits par l’actualité récente. Il n’en faut pas plus pour nous encourager à poursuivre notre enquête sur ce que peut la culture pour le renouvellement urbain à Lyon-La Duchère, après les 4000 de La Courneuve.

C’est que la culture est à la société urbaine ce que le paysage est à la ville : un facteur d’intégration. Le paysage, fond de plan sur lequel s’inscrit la mise en relation des habitants-citoyens ; la culture, fond de plan sur lequel se détache leur parole. De même que l’architecture, composante du paysage urbain, assure l’harmonie des éléments matériels de la ville – son infrastructure et ses bâtiments – la culture, dont l’architecture est une expression aux termes de la loi du 3 janvier 1977, est le liant qui assure la cohésion des rapports sociaux. D’où l’importance qui s’attache au partage de valeurs communes dans l’espace public, garantie de la liberté de conscience et d’expression des opinions de chacun.

Mais s’il s’avère que le paysage (urbain particulièrement) peut être considéré comme une métaphore de la culture en tant qu’il est façonné par l’homme – homo pagus et urbanus -, la nature du lien qu’il entretient avec elle est plus énigmatique et leur mode opératoire croisé sur le renouvellement urbain et le renouveau social encore plus.

Raison supplémentaire pour se pencher sur l’action de la Maison des Jeunes et de la Culture de La Duchère, qui s’efforce de faire le lien entre le social et le culturel en partenariat avec les autres acteurs du renouvellement urbain : Mission Duchère, centres sociaux et compagnies artistiques… Et ce, d’autant plus que son directeur, inspiré par Jean-Michel Lucas, disciple en France de Jon Hawkes, analyste culturel australien, s’efforce d’inscrire son action dans une conception du développement durable intégrant la culture comme quatrième pilier après ceux, traditionnels, de l’environnement, de l’économique et du social.

Osons, alors que rues et avenues de la capitale se sont embrasées deux samedis de suite,  parler « culture », ce que d’aucuns ne manqueront pas de qualifier d’anachronisme, voire d’incongruité. La culture, dernier îlot de résistance où trouver refuge lorsque la violence, le vacarme et la fureur se déchainent.

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La Duchère Maison des Jeunes et de la Culture

c) La culture en renfort du développement durable

La politique de la culture pour être une condition du développement durable humain a besoin d’articuler valeurs et actions et de garantir par des dispositifs ad hoc, que l’éthique de la dignité humaine ne sera pas soumise aux injonctions de la rentabilité.                                                                                                                                                                          Jean-Michel Lucas

De l’enquête auprès des centres sociaux des 4000 de La Courneuve et de La Duchère, il ressort que si le culturel est indissociable du social, il n’en n’est pas moins au service du social, au plus près du quotidien des gens. C’est, à la marge plus que fondamentalement, ce qui les distingue – outre une proximité plus grande des sous-quartiers, Plateau et Château – de la Maison des Jeunes et de la Culture. Pour celle-ci dont le rayonnement est plus large, le développement éducatif et culturel est en soi une vocation, l’impact social venant en quelque sorte de surcroît. En outre, il faut noter que les activités de la MJC sont prioritairement orientées vers les jeunes alors que celles des centre sociaux sont toutes générations confondues, même si les activités en direction des enfants sont majoritaires.

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Confronté à la violence, le gouvernement a dû céder. Plutôt qu’en déduire l’efficacité de la violence, c’est à la pratique de la démocratie qu’il faut s’en prendre. Et en tirer les leçons pour l’avenir, à savoir que la vérité du politique dépend tout à la fois de :

la représentativité de la majorité sortie des urnes,

la justification des intérêts qu’elle est en capacité de défendre,

la pertinence et la cohérence du projet politique dont elle est porteuse.

Dans une configuration idéale le projet politique est mis en œuvre par une majorité représentative des intérêts en cause. Autant dire qu’une telle conjonction n’étant jamais réalisée, il n’est, à défaut d’un introuvable consensus, pas d’autre alternative, hors la violence, que l’opposition ou le compromis. C’est tout le sens du « bouclage politique » : assurer que les préoccupations et aspirations des citoyens seront relayées par les institutions, dont le parlement, le gouvernement et le président de la République incarnant l’Etat, garant de la cohésion nationale.

Persuadé que la violence est soit l’expression d’une parole dévoyée soit le dernier recours des mutiques, qui avancent masqués, chacun doit se résoudre à l’alternative pour autant qu’il croit à la force créatrice de la parole vraie. C’est ce dont sont convaincus les animateurs et compagnies artistiques du quartier de La Duchère en rénovation, qui s’efforcent, non pas de porter la parole, si bonne soit-elle, mais de la faire émerger de frustrations accumulées au fil d’un trop long temps d’exil.  Et ce, selon trois modes spécifiques afin qu’elle puisse remplir son office, différemment entendu en fonction des objectifs poursuivis et des méthodes adoptées : l’éducation populaire avec les ArTpenteurs, le théâtre documentaire avec Le Fanal, le théâtre action, de source belge, avec le Lien-Théâtre. Trois modes attachés à une parole antidote de la  violence, adaptés à ce que vivent les habitants des grands ensembles en rénovation ; modes d’intervention théâtrale qui, en raison de cette situation même, se distinguent du théâtre forum du brésilien Augusto Boal destiné, dans un tout autre contexte, aux populations opprimées des favélas.

Si pour Falk Richter, dramaturge allemand, « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre », se puisse-t-il que plus il ait lieu au théâtre moins il ait lieu dans la rue ?

Après trois samedis d’émeutes, chercher à comprendre ne suffit plus, il faut revenir à la raison, à savoir : ne pas céder à la violence, non plus à la bêtise ! Quitte à ce que les convictions cèdent devant le sens des responsabilités.

Bonne lecture tout de même.

X
Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique  

En association avec les centres sociaux et la MJC, les compagnies artistiques viennent en renfort pour porter la parole des habitants et la mettre en scène chacune avec sa personnalité, ses méthodes de travail, son expérience des publics. Nous avons identifié trois champs d’action représentés par trois compagnies à la rencontre desquelles nous avons été pour comprendre ce qui les animait et le retentissement de leur action sur la vie des gens et les relations sociales. Trois champs d’action autour de la parole et du jeu.

1. La parole des habitants au crible de la diversité culturelle

Nous avons retrouvé Patrice Vandamme, fondateur et directeur artistique de la Compagnie des ArTpenteurs, au Ciné Duchère, ancienne église désaffectée, œuvre moderniste de Pierre Genton, architecte, dont la flèche se dresse obliquement au-dessus de la masse grise de ses murs de béton brut. Figuration autrement symbolique dans sa forme autant que dans sa couleur. Nous avions quelques jours avant été accosté par lui place Abbé-Pierre, brandissant, en compagnie d’autres habitants, des banderoles multilingues. Patrice Vandamme, dont la compagnie peut s’enorgueillir de 24 années d’activité culturelle et a élu résidence à La Duchère depuis  2002, se réclame de l’éducation populaire. Il revendique une dimension pluri-artistique qui tourne autour du théâtre, de la parole, de l’écriture et de la lecture ; « l’idée étant de proposer des moyens d’expression aux personnes pour être présentes à elles-mêmes, aux autres et au monde, retrouver un certain dynamisme en déployant sur un territoire un projet global, en allant vers les gens pour proposer des spectacles et les associer à des projets culturels ancrés socialement ».

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