L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia
I – Le confinement et l’assoupissement des sens
Le confinement prescrit pour enrayer la contagion, n’eut certes pas de conséquences aussi funestes pour nous que pour Gregor, le héros malheureux de la Métamorphose ; il ne fut néanmoins pas sans analogies, non seulement avec la nouvelle de Kafka, mais également avec l’allégorie de la Caverne de Platon.
Fenêtre sur ville pétrifiée
En nous réveillant le 17 mars 2020 au matin, premier jour du premier confinement, ne nous sommes-nous pas retrouvés, comme Gregor Samsa, dans une situation certes pas aussi lugubre, mais néanmoins étrange : face à la fenêtre, confrontés au vide et au silence de la rue, pour la première fois d’une vie pourtant pas avare de surprises alarmantes. Or, Gregor ne se sentait que mélancolique sous un temps maussade – son premier réflexe fut de se tourner vers la fenêtre – ce qui était bien le moindre des états d’âme compte tenu de sa « transformation ». En comparaison, c’est l’angoisse, ou peut s’en faut, qui nous étreignit à l’aube de ce jour mémorable, comme si le réveil avait mutilé nos sens en tant qu’ils nous reliaient au monde, et que l’espace du dehors avec ses rues bordées d’immeubles, certaines d’arbres, avaient perdu ce sens de l’humain dont elles se revêtaient peu à peu chaque petit matin, à mesure qu’elles se remplissaient de monde ! Que pèse l’angoisse de se retrouver par un petit matin prisonnier entre quatre murs avec vue sur des rues désertes, réduites à défaut de plantations à leur minéralité, à côté de la mélancolie de Gregor métamorphosé en cancrelat ? L’âme de Gregor demeurait, mais prisonnière d’un corps qui, lui, s’était désolidarisé pour sombrer dans la pire des animalités que l’on puisse concevoir. La monstruosité s’était emparée du corps, renvoyant l’esprit à une solitude dont il ne pourrait plus se relever. Ce qui le réunissait au corps ne pouvait désormais que l’en séparer, jusqu’à l’issue fatale, ignominieuse, mais salutaire pour sa famille confrontée à une souffrance intolérable. Certes, la métamorphose de Gregor l’affectait physiquement, il se retrouvait comme dissocié de lui-même, alors que celle à laquelle nous étions confrontés ne concernait que la relation au dehors ; mais elle retentissait sur l’âme, amputée de cette sensibilité qui nous reliait aux autres. L’angoisse qui nous étreignait était l’expression d’un écart vertigineux entre soi et le monde : face à un monde réduit à sa matérialité, privé d’humanité, l’intégrité du « soi » semblait, par ce fait même, remise en cause. Non que le fil soit complètement rompu : sens seulement émoussés, assoupis faute d’exercice dans la plénitude de leurs fonctions, mais en rien lésés organiquement. Néanmoins, la réclusion, même partielle, même intermittente, nous a coupé la chique, comme on dit trivialement. La claustration, la solitude, la déshumanisation du dehors, ont entamé, à des degrés divers, notre sensibilité : lorsque la vue est exposée au vide de la rue, l’ouïe au silence de la ville endormie, l’odorat privé des fragrances mêlées de la circulation et des foules, le toucher empêché par la mise à distance, c’est le goût d’une manière générale qui est atteint, goût des choses, goût des autres, goût de vivre. À quoi bon tous ces sens qui n’ont plus guère à s’exercer en dehors de l’intimité familiale. Ils nous invitaient au partage, le confinement contribua à la perte de leur acuité : à force de tourner en rond dans l’espace exiguë de nos chambres, de nos studios, de nos appartements, de nos maisonnées, l’atonie, l’apathie, l’abattement, le désintérêt… devaient nous guetter irrémédiablement. Du moins est-ce, alors, ce que nous ressentions, si brutale et inédite fut l’interdiction d’accès à l’espace public, l’obligation de repliement dans l’exiguïté de son « chez-soi », malgré les écrans à portée de mains.
À la sidération première devait, ainsi, succéder cette angoisse mêlée d’étrangeté. Et comme il fallait bien s’y faire – force de l’habitude – l’angoisse devait bientôt retomber pour faire place à ce sentiment de déréliction, sentiment de solitude morale nous dit le dictionnaire, plus métaphysique que psychologique. C’est aussi que le chant des oiseaux, qui devait aller en s’amplifiant à mesure que la déshumanisation du décor se prolongeait, nous signalait que toute vie n’était pas abolie, nous laissant cet espoir de nous en sortir quelque jour. Mais quel espoir : de renouveau ? de résurrection ? de révolution ? Quand les portes se referment pour ne laisser que les fenêtres ouvertes, quand toute échappée est prohibée, sauf pour quelques instants et pour de courtes distances à fin de ravitaillement (vivre malgré tout !), le découragement face à l’imprévisibilité du lendemain guette. Aussi bien, la référence à une autre nouvelle – L’image dans le tapis d’Henry James – s’imposa-t-elle au lever lorsque, nous prenant la tête à deux mains nous avons fixé des yeux le motif de la descente de lit, qui nous avait toujours paru, sinon étrange, indéchiffrable, motif abstrait sans signification apparente, énigme tapie dans des arabesques aux couleurs vives, dépourvues de figures reconnaissables par le sens de la vue, lequel nous met à distance des choses qui nous entourent, à la différence de l’ouïe qui les enveloppe et nous avec ; motif oriental, création de l’art islamique inspirée de la prohibition de la figuration humaine.

L’analogie avec la Caverne de Platon
Dans La République Platon avait imaginé les hommes confinés dans la caverne, tournant le dos au soleil, réduits à ne percevoir que des ombres profilées sur les parois. Les Modernes avaient pris le risque de nous en extraire ; nous laissant entrevoir que le salut pourrait venir d’un éblouissement du savoir effaçant les contours des silhouettes projetées sur les parois de la caverne ; nous plongeant dans l’abstraction des algorithmes de la science et de l’art conceptuel. Développé en réaction, le postmodernisme a bien tenté de renouer avec une certaine réalité sensible à coups de citations puisées dans les traditions et un passé révolu, mais ce ne fut qu’un entracte, éphémère, bientôt relayé par la déconstruction ; jusqu’à ce que le coronavirus, sous son déguisement dantesque, nous contraigne à un confinement dans les quatre murs de nos maisons et appartements pour échapper à la maladie et à la mort. Certes, notre situation est moins contrainte que celle imaginée par Platon, dont « les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens ». Mais, tourner la tête vers quoi ? Vers le soleil, source de la lumière, situé dans un au-delà inaccessible :
« Voilà comment m’apparaissent les choses qui se manifestent à moi, fait dire Platon à Socrate : dans le connaissable, ce qui se trouve au terme, c’est la forme du Bien, et on ne la voit qu’avec peine, mais une fois qu’on l’a vue, on doit en conclure que c’est elle qui constitue en fait pour toutes les choses la cause de tout ce qui est droit et beau, elle qui dans le visible a engendré la lumière et le seigneur de la lumière ; elle qui dans l’intelligible, étant elle-même souveraine, procure vérité et intellect […]1. »
Le confinement en nous cloîtrant nous laissait malgré tout libres de nos mouvements. Différence cruciale. En revanche, les prisonniers de la caverne, bien que pieds et poings liés, gardaient la faculté de converser entre eux. Mais de quoi ? En quoi être condamnés à cogiter sur des ombres était-il plus enviable que d’être éloignés de ses semblables et privés de leur conversation par le confinement ? Le renfermement imposé était suffisant pour que soit reléguée dans un avenir incertain rien de moins qu’une certaine sensibilité aux choses du dehors et, par leur intermédiaire, le contact avec les autres. Le coronavirus nous privait même des ombres que la caverne de Platon nous laissait encore entrevoir ! Sauf que la situation était inversée par rapport à celle du dialogue de la République puisque si l’accès à la réalité des idées était interdit aux prisonniers de la caverne, réduits à appréhender avec leur sensibilité le monde des apparences se profilant sur les parois de la caverne, c’est d’une sensibilité mutilée du fait de leur isolement que les confinés du Covid étaient victimes ; la réalité extérieure qui leur était réservée étant réduite à une abstraction matérielle. Dans une opposition dogmatique, quand l’apparence est du côté de la sensibilité la réalité est le privilège de la Raison, et inversement.
Puis, à la faveur d’un premier déconfinement, la « multiple splendeur » de l’animation du dehors, qui nous avait échappé par la force de l’habitude, nous a été révélée à nouveau, progressivement dévoilée par les sens recouvrés. Hélas ! confrontés à l’émergence d’incessants variants, il nous a fallu bientôt déchanter avant de trouver la parade à force de vaccinations, tests antigéniques et autres, pass sanitaires, etc. Avons-nous, dès lors, assisté au final du sabbat des sorcières pour voir définitivement se dresser, sur fond de révolution numérique persistante, nos corps « sensibles », antithèses du corps « glorieux » de nos catéchismes ? Corps sensibles ressuscités du désert des abstractions dans lequel la science, la philosophie et les arts les avaient laissés des siècles durant : accomplissement, dans leur plénitude, des corps mêlés, entre eux et aux choses, témoignage irréfutable de l’unité charnelle des sens et de l’esprit que la science promue par les Modernes avait abusivement dissociés. Rien n’est moins sûr !
L’épreuve avait pourtant été rude pour le citadin, tenté de fuir la ville, menacée et menaçante, nouvelle Babylone, afin d’échapper au confinement et, dans le même temps, renouer avec une nature idéalisée pour la circonstance. L’écart s’était creusé entre la ville et nous, entre la malédiction qu’elle incarnait et la campagne idyllique où renaître. Fallait-il en passer par là pour faire prendre conscience de ce qu’elle pouvait nous manquer et de combien elle le pouvait ? Qu’il n’y avait pas d’un côté le monde inférieur, celui du « bruit et de la fureur », et de l’autre un monde édénique de béatitudes, mais que les deux coexistaient à proportion de leurs mérites respectifs ; « société urbaine » telle que la concevait Henri Lefebvre, qui écrivait en 1970, soit à un demi-siècle de distance, dans La Révolution urbaine : « l’urbain rassemble des différences et fait différer ce qu’il rassemble ».
Le coronavirus a bien failli sonner la fin de la récréation, ville en fête, ouverte sur le monde, contraignant provisoirement à nous replier sur nos identités, à rentrer dans nos très sophistiquées et trop confortables cavernes, afin de nous soustraire à la contamination et de de permettre à chacun de persévérer dans son être (mais en la compagnie obligée du portable, maigre compensation, avec ses conséquences préjudiciables). Bien triste destin auquel Platon invitait à échapper par la grâce du roi-philosophe qu’il appelait à la tête de la Cité, composée selon ses vues. Grande était, en effet, la tentation, pour le quidam inspiré, prisonnier de la caverne, après s’être libéré de ses chaînes et avoir entrevu la Réalité sous l’éclat du Bien-Soleil, de se perdre en cette contemplation, non sans s’être donné, il est vrai, le temps de l’accommodation à tant de clarté éblouissante. Mais Platon, si dualiste soit-il, c’est-à-dire insatisfait de ce bas monde jusqu’à imaginer un au-delà lumineux dont il serait l’obscur reflet, n’en restait pas moins solidaire de ses congénères du royaume des ombres – sursaut moral, héroïque, dans le désert de la théorie ! Comment, en effet, l’heureux philosophe n’aurait-il pas eu pitié d’eux et, sensible à leur sort, ne se serait-il pas fait un devoir de redescendre dans la caverne pour leur faire partager sa vision du Bien, du Beau, du Vrai, du Juste ; et ce, à ses risques et périls, tant il devait redouter leur incompréhension et leur ressentiment. S’adressant dans le dialogue du VIIe Livre de La République aux philosophes ayant vocation à devenir gardiens de la Cité, il fait dire à Socrate, interlocuteur de Glaucon, son disciple en compagnie duquel il avait l’habitude d’accomplir ses devoirs de piété :
« Il vous faut donc redescendre, chacun à votre tour, vers l’habitation commune des autres, et vous habituer à voir les choses qui sont dans l’obscurité. Quand vous y serez habitués, en effet, vous verrez dix mille fois mieux que ceux de là-bas, et vous aurez identifié chacune des figures : ce qu’elles sont, de quoi elles sont les figures, parce que vous aurez vu le vrai concernant les choses belles, justes et bonnes. De cette manière, la Cité sera administrée en état de vigilance par vous et par nous, et non en rêve, comme à présent, alors que la plupart sont administrées par des gens qui se combattent les uns les autres pour des ombres et qui deviennent factieux afin de prendre le pouvoir, comme s’il y avait là un bien de quelque importance. »
N’était-ce pas, malgré tout, reconnaître par là une certaine communication entre les deux mondes, celui de la lumière et celui des ombres, celui de l’intellect et celui du sensible, leur interpénétration subtile – toutefois encore loin de leur osmose avec laquelle joue Michel Serres dans Les Cinq Sens. Entrebâillement, dont les détenteurs du savoir pourraient tirer profit pour le plus grand bien de la multitude, tenue en servitude ? Le confinement non plus n’était pas si hermétique : par médias interposés il maintenait une communication avec ce monde des vivants qui nous était interdit d’accès direct, médias à travers lesquels les pseudo-philosophes-rois qui nous gouvernent pouvaient intervenir pour tenter de lever le voile sur la réalité du fléau qui nous éprouvait et nous prodiguer des conseils de prudence, non dépourvus de relents de collapsologie ou de transhumanisme, bien éloignés des préceptes de la sagesse antique.
Si la verticale conduit au monde inaccessible des idées, unilatéralement, dans une relation de cause à effet, ce n’est pas sans que, par analogie, nous puissions établir des rapports entre les choses de ce monde et les idées de l’autre, transcendant. La philosophie de Platon n’est pas un « platonisme », vulgarisé à la Renaissance par Marsile Ficin ; dans les termes du Banquet l’amour y est conçu dans la variété de ses dimensions culminant dans le sens suprême, celui de la Beauté accessible à l’homme sensible. De même, Thomas d’Aquin, à côté de l’analogie d’attribution, verticale, recourra à l’analogie de proportionnalité (entre éléments différents mis en rapport deux à deux) pour signifier que la transcendance ne saurait fermer hermétiquement l’accès des habitants de la planète Terre au Divin. L’univocité de la raison hégémonique, s’oppose à l’équivocité des sens, des cinq sens ; entre les deux l’analogie établit des correspondances. Outre que la raison n’est pas unique, sa verticale croise les sens pour en dompter l’exubérance. Comme quoi, rien ne saurait être définitivement tranché : si la raison ramène le désordre des sens au « bon sens », ceux-là, toujours, tendent à échapper à l’emprise totalitaire de celui-ci. Les ordres que Pascal distinguait sont, comme les corps de Michel Serres, plus ou moins mêlés. D’où l’ambivalence qui peut s’attacher à la perception que nous en avons généralement. Ambivalence qui peut être recherchée dans la symbolisation lorsque, insatisfait de notre condition humaine par trop terre à terre, nous recourons à cette transcendance dans l’immanence qu’est la poésie, et l’art en général.
Comment ne pas entendre aussi, dans ce passage de La République de Platon, un écho de l’imbroglio social et politique qui s’est refermé sur la France depuis la dissolution de l’Assemblée nationale (juin 2024) et sur le monde occidental depuis le retour de Donald Trump au pouvoir (janvier 2025). Imbroglio exploité par des politiciens sans scrupules, dont l’égo est d’autant plus dépourvu de conscience qu’il est surdimensionné. Que ce soit par inconscience ou perfidie, le but est le même : semer le trouble dans le débat public pour mieux conforter le pouvoir du thaumaturge et le pérenniser. Avec quel dessein : celui de promouvoir une paix favorable à l’expansion d’une économie désinhibée au service d’un État décervelé. Formellement, la symétrie serait patente avec le maître du Kremlin, engagé dans des guerres de reconquête à l’ouest, accoudé sur son flanc est à l’Empire du milieu, si la force déployée n’avait pas en contrepartie une économie à bout de souffle. Libertarianisme pacifique d’un côté, despotisme guerrier de l’autre. Et entre les deux, une Europe qui compte d’autant moins qu’elle s’enferre dans les contradictions d’une démocratie déclinante. Europe prise en tenaille entre deux violences : celle de la force (Poutine), celle de l’affairisme (Trump) ; violence sanguinaire d’un côté (à l’état mythique, primitive), violence mortelle de l’autre (culturelle), pour reprendre une formulation de Walter Benjamin. Europe exsangue, sauf sursaut encore imprévisible à ce jour, susceptible de retourner le cours de l’histoire en son contraire : boucle rétroactive du faible sur le fort, de l’influence sur la puissance, vu qu’en matière de géopolitique l’asymétrie entre puissances dépend de la teneur du ressort censé l’emporter : la force sur le versant géographique, la raison et le calcul sur celui de la géométrie.
- VIIe Livre de la République de Platon, op. cit. ↩︎
À Suivre : « II – Le divers de la diversité », samedi 31 octobre 2026
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