Chères lectrices, chers lecteurs
La tenue du Salon de l’agriculture est l’occasion pour la presse de relancer le débat sur les rapports ville–campagne, sur la misère des campagnes face à la prospérité des villes, sur le parti pris d’un président de la République pour la ville, en rappelant que les ruraux n’avaient représenté que 22,3% des électeurs de Macron, ce qui a fait dire à Jérôme Fourquet de l’IFOP qu’ « il avait gagné en s’appuyant sur une France qui va bien, des cadres éduqués vivant dans les grandes villes » [*]. De quoi désespérer de la politique si elle n’a d’autre justification que de se préoccuper de ce qui va bien, sans chercher à remédier à ce qui va mal !
L’actualité ferait-elle démentir la vision de la société qu’Henri Lefebvre décrivait prémonitoirement, il y a un demi-siècle, quand il écrivait « la société entière devient urbaine », « la société urbaine ne peut se définir que comme planétaire », « le phénomène urbain manifeste son universalité » ; précisant : « … les contradictions ne se situent plus entre la ville et la campagne. La contradiction principale se déplace et se situe à l’intérieur du phénomène urbain : entre la centralité du pouvoir et les autres formes de centralité, entre le centre richesse-pouvoir et les périphéries, entre l’intégration et la ségrégation. »[**]
La circonstance que le Salon de l’agriculture se tienne, Porte de Versailles, dans la ville capitale, aurait-elle échappé à la perspicacité des observateurs ? Il y a pourtant longtemps qu’il a supplanté les comices agricoles (c’est en 1925 que le Concours général agricole déménage au parc des expositions de Versailles, qui accueillera en 1964 le premier Salon international de l’agriculture). Le fait ne témoigne-t-il pas de la domination de la culture urbaine, y compris sur le monde rural, ses activités et les loisirs qu’il offre par campagne interposée. Pour le meilleur et le pire observeront certains, ce qui n’enlève rien à la réalité du phénomène ; mais l’emprise des nouvelles technologies (numériques) sur les techniques agricoles pose dans de nouveaux termes les contradictions internes d’une société pliant sous l’hégémonie urbaine : de nature plus économique que sociale, et de nature plus sociale que culturelle. Si les contradictions se déplacent, c’est bien à l’intérieur de la société urbaine qu’il faut chercher à les élucider pour les résoudre et non dans une opposition stérile de la ville et de la campagne, d’un esprit de la ville (urbanité) et d’un prétendu esprit de la campagne (ruralité).
Hasard du calendrier, l’étude annuelle des Métiers de l’immobilier et de la ville révèle qu’ils ont connu une croissance de 3% entre 2015 et 2016, soit 2,5 fois supérieure à celle de l’économie dans son ensemble. Or, il s’avère que les entreprises, confrontées à des difficultés de recrutement, se retrouvent piégées par cette euphorie du fait de la concurrence d’activités, jugées plus attractives, des autres secteurs de l’économie nationale : près de la moitié des étudiants estimant plus valorisant de se tourner vers les secteurs touchés par la révolution numérique que vers les métiers de la ville qui ont encore du mal à l’intégrer. L’étude met en cause la fragmentation du secteur en France, la formation et des instruments financiers peu favorables à l’innovation [***].
C’est dans cette conjoncture que, après avoir retracé les évolutions parallèles de la législation et de la littérature de l’urbanisme, nous publions aujourd’hui le deuxième volet de nos conclusions portant sur le frein que constitue le foncier à un développement urbain équilibré. Sur ce point également la question est plus que jamais d’actualité après que Didier Mingaud, premier président de la Cour des Comptes auditionné par la Commission des finances de l’Assemblée nationale ait dénoncé la dérive supérieure à 50% du coût des travaux du Grand Paris Express (aujourd’hui estimé à 38,5 milliards au lieu de 25,5 en 2013). Mais que dire des coûts fonciers ? Déjà en novembre 2015 la CCI Paris Ile-de-France tirait la sonnette d’alarme sur les risques de « renchérissement des coûts du foncier et des niveaux de loyers, incompatibles avec les modèles financiers des TPE-PME et de certains secteurs d’activités productives », par ailleurs pourvoyeurs d’emplois. Elle notait à ce sujet que « le foncier économique souffre d’un manque de visibilité et d’un manque de volonté politique ». La note de conjoncture de l’Observatoire Régional du Foncier en Ile-de-France (ORF) de février 2018 a eu beau déclarer qu’il n’y avait pas « à ce jour d’effet gare du Grand Paris sur les prix de l’immobilier » d’un département comme celui des Hauts-de-Seine cité en exemple, elle n’en notait pas moins que d’une manière générale « de plus en plus de propriétaires tentent de capter une partie de la plus-value supposée qu’apporteront les projets d’aménagement. »
Mais, s’agissant de cette question du foncier, à laquelle une ville comme La Courneuve, siège d’une des gares du Grand Paris Express, va être confrontée, revenons aux enseignements que notre enquête sur le renouvellement urbain nous a livrés.
Bonne lecture.
_____________________________
[*] Cité par Solenn de Royer dans Le Monde du 23 février 2018.
[**] In Le droit à la ville (1968), La révolution urbaine (1970) et Espace et politique (1972).
[***] Cf. supplément Eco & Entreprises du Monde du 17 février.
_____________________________












