C’est, l’heure de la retraite venue, pour ne pas entrer en errance oisive que j’avais, voici cinq ans déjà, entrepris cette pérégrination dans la littérature de la ville. Pérégrination au gré de retrouvailles au fond de ma bibliothèque ou de nouvelles rencontres, parfois inopinées. L’itinéraire ainsi reconstruit depuis les célèbres enquêtes de Villermé en France et Engels en Angleterre m’ont permis de vous faire partager ma passion pour ces « urbanités » qui, traversant toutes les disciplines, les transcendent pour rejoindre les « humanités ». Convergence qui ne tient nullement au hasard mais bien plutôt d’un destin qui nous a progressivement fait passer de la vie campagnarde à la vie urbaine, laquelle n’a pas fini de se renouveler pour tantôt nous rebuter tantôt nous attirer, nous séduire ; bref, toujours nous surprendre.
Puis, délaissant quelque peu nos livres, nous avons renoué avec le terrain pour vous livrer le témoignage d’une enquête portant sur trois sites en rénovation : Les Quatre mille de La Courneuve, La Duchère à Lyon et les Quartiers nord de Marseille. Enquête au cours de laquelle nous avons cherché à comprendre les errements d’une reconquête urbaine doublée d’une thérapie sociale à travers une centaine d’entretiens auprès de professionnels et d’acteurs associatifs ainsi que d’habitants, non moins acteurs de la transformation de leurs lieux de vie.
De notre parcours livresque à l’enquête de terrain, aucune rupture, tant l’un de l’autre se sont réciproquement nourris. Et il n’y a pas moins continuité avec ces séminaires d’«analyse et politique de la ville» que nous publions à partir d’aujourd’hui. Riches d’interventions pluridisciplinaires et de débats, ils sont animés par Guy Burgel depuis plusieurs années en partenariat avec le LGU de l’université Paris Nanterre, la FMSH, l’EHESS et le Comité d’Histoire des ministères de l’Ecologie et de l’Habitat. Pour l’année 2017-2018, consacrée à « La ville dans le débat public », le premier de ces séminaires, dont la session s’est tenue le 15 décembre dernier portait sur « La ville dans l’action publique : un demi-siècle d’expériences », dont vous pouvez lire le compte rendu ci-dessous.
Ville nouvelle de Marne-la-Vallée : Les Espaces d’Abraxas (vue de l’Arche) de Ricardo Bofill ; lequel, dans une interview au Journal Le Monde du 8 février 2014, avouait « Je n’ai pas réussi à changer la ville » (Photo Marcus/ Flickr) :
« Le projet est né d’une utopie théorique, en Espagne, dans les années 60. “Ville dans l’espace” consistait à considérer la ville comme un processus et non comme un objet fini. L’objectif était de mélanger les catégories sociales et de créer des modules qui peuvent être investis de différentes manières. […] Ma démarche est opposée à celle de Le Corbusier. »
« Mon modèle n’a pas été pris en exemple pour construire d’autres villes. Je me suis trompé dans la temporalité. La période, la fin des années 60, n’était pas propice au changement car après moi, on a continué à faire des barres. Le malheur qui règne dans les banlieues françaises n’a pas été aboli. »
« Il s’agit d’un espace unique qui a pâti du manque d’esprit communautaire propre à la France : les populations ne se sont pas mélangées. Mais les Espaces d’Abraxas ont été abandonnés : à l’époque, on disait que pour que ça marche il fallait y faire vivre au maximum 20 % d’immigrés, afin de réussir à réellement mélanger les populations. Ça n’a pas été appliqué. Le manque également d’équipements et de commerces et le fait que l’espace soit fermé sur lui-même pose des problèmes à certains. Pour moi, c’est une expérience unique et finie et je ne la répéterai jamais car j’ai vu les difficultés que ça entraîne. »
Avant les vacances j’avais publié de larges extraits d’une étude réalisée en collaboration avec trois autres collègues, retraités de l’aménagement comme moi, dans le cadre et avec le soutien d’un partenariat rassemblant l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET, filiale opérationnelle de la CDC, et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.
Les conditions de réalisation de cette étude ne nous ont pas permis de la mener avec toute la rigueur souhaitée. Ayant dû adapter notre démarche en conséquence, l’étude que nous avons rendue fin 2016 après plusieurs avaries – accidents de santé, tracas d’intendance – relève de ce fait plus du témoignage que d’une véritable recherche.
D’une durée programmée initialement sur deux ans, notre travail, dont le projet avait été déposé à l’automne 2011, s’est en fait déroulé sur plus de cinq en raison de ces vicissitudes. Sans doute n’avons-nous pas su faire comprendre aux membres du partenariat le sens de notre travail tel que nous l’envisagions à un tournant de la politique de la ville impulsé par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion Urbaine du 21 février 2014. Les conclusions arrivent un peu tard – encore que ce ne le soit jamais pour infléchir un mouvement, à défaut d’en renverser le sens – et ce serait à présent un autre chapitre à ouvrir, alors même qu’un nouveau gouvernement, formé sous une présidence élue dans l’enthousiasme des uns et le scepticisme des autres, reprend les choses en main sans que l’on connaisse encore bien ses orientations.
C’est pourquoi notre travail a aujourd’hui plus valeur de bilan que d’orientations, ces dernières suggérées par nos interlocuteurs alors que s’esquissaient le nouveau PNRU. Aussi, bien que datée, est-ce à la demande de plusieurs d’entre vous que nous nous sommes résolus malgré tout à publier en feuilleton la synthèse de cette étude dans son intégralité.
Étant bien conscients des imperfections et de l’inachèvement de cette enquête dont les données auraient, pour le moins, gagné à être actualisées, c’est à vous aujourd’hui de juger du résultat et d’en tirer, s’il y a lieu, des leçons pour la poursuite du renouvellement urbain.
Pour commencer nous vous livrons un résumé des conclusions auxquelles nous sommes parvenus et qui nous ont été soufflées par nos interlocuteurs, acteurs du développement urbain, habitants inclus, une centaine en tout, de provenance aussi diverse que les thèmes abordés l’exigeaient.
Si vous le souhaitez, vous pouvez, pour obtenir toutes informations complémentaires sur ce travail ou me communiquer vos observations, toujours bien venues, m’écrire à l’adresse e-mail suivante : jeanfran.serre@gmail.com.
Dans l’espoir de susciter votre intérêt, même et surtout critique, bonne lecture.
Cité idéale, attribué à Fra Carnevale (XVe siècle) – Walters Art Museum de Baltimore (cliché Wikipédia)
Résumé d’une étude-témoignage
Unconstat est à l’origine de l’étude. Depuis plus de trente ans la politiquede la ville alterne les politiques : immobilières, urbaines, sociales, en faveur de l’emploi…
Uneinterrogation vient se superposer à ce constat : comment se fait-il que le rapport de l’Observatoire National des Zones Urbains Sensibles (ONZUS) pour 2014 conclue à une accentuation des écarts entre les quartiers politique de la ville et les autres ? Constat non contredit par les rapports pour 2015 et 2016 de l’Observatoire National de la Politique de la Ville (ONPV) qui a succédé à l’ONZUS.
D’où l’hypothèse que cette situation pourrait être imputable à la difficulté des acteurs de la politique de la ville à articuler – pour nous en tenir aux quatre thèmes que nous avons choisi de placer sous le projecteur – les aspects urbains, sociaux, économiques et culturels ; difficulté recouvrant une impuissance à se donner une représentation intégrée de la ville et de ses quartiers dans leur environnement à la fois physique et humain ; l’alternance des politiques cherchant à compenser, bien en vain, ce déficit de vision globale, l’inconstance dans la stratégie se payant du prix de la pérennisation de politiques d’exception et temporaires basées sur des mesures de discriminations positives hésitant entre leur application aux territoires et aux gens.
Si, alléchés par le résumé de l’étude-témoignage du renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille posté le 10 septembre dernier, ou, plus sérieusement, attiré par intérêt intellectuel ou professionnel, vous ne craignez pas de vous lancer dans la lecture de ce feuilleton, nous vous invitons, en préalable, à prendre aujourd’hui connaissance des motivations de ses auteurs (une équipe de cinq retraités prématurément amputée d’un de ses membres pour raison de santé) et de l’esprit – à défaut de méthode rigoureuse – qui ont présidé à la réalisation d’une aventure émaillée d’imprévus et de quelques contrariétés.
Sachant que la semaine prochaine, nous rentrerons de plain-pied dans notre sujet par l’inscription des sites étudiés dans leur contexte géographique et historique.
Bonne lecture
Les 4000 de La Courneuve : quartier de La Tour
Marseille : quartiers Nord – Secteur du Merlan
La Duchère : place Abbé Pierre
A la mémoire de Marcel Hénaff, qui a si bien su relier, avec autant de sobriété que de pénétration, dans son ouvrage, La ville qui vient (Editions de L’Herne, 2008), joyau de la littérature de l’urbanité, l’avenir pressenti des villes à leur fondement anthropologique, indissociable de leur fondation matérielle. La ville qui vient, source d’inspiration de ce qui fut au coeur de cette enquête.
Préambule : état des lieux, objectif, démarche
« Il ne s’agit plus seulement de livrer des logements en plus grand nombre possible. Il s’agit de faire naître des quartiers nouveaux composés avec tous les équipements publics et les activités commerciales, artisanales ou industrielles nécessaires pour qu’ils aient eux-mêmes une vie collective propre tout en s’intégrant dans un ensemble urbain ou régional plus vaste.»
Pierre Sudreau, ministre de la construction de 1958 à 1962
Selon une enquête conduite par Paul Clerc dans 53 grands ensembles d’agglomérations d’au moins 30 000 habitants en 1965, 88% des habitants d’immeubles collectifs se déclaraient satisfaits de leur logement… comparé à celui occupé précédemment.
« En quoi le passé, ses réussites comme ses erreurs, peut aider pour éclairer les actions à venir ? »
Jacques Jullien, ancien directeur régional de la SCET
Nous entamons aujourd’hui, après le préalable introductif publié la semaine dernière 17 septembre, l’analyse des sites enquêtés par un bref exposé historique permettant de remonter aux raisons d’une déshérence et à la gestation des remèdes qui seront appliqués en conséquence.
Jointe à l’étude de l’insertion des sites dans leur agglomération respective et à ses ratés, l’analyse, espérons-nous, permettra d’apporter les clefs indispensables à la compréhension des opérations de rénovation ou de renouvellement – selon les périodes – qui seront engagées dans des contextes politiques et économiques alternant interventions sur l’urbain, le social et l’économique sans guère d’esprit de suite.
Bonne lecture
A. Trois histoires urbaines parallèles et néanmoins singulières : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille
Partout on retrouve les mêmes ingrédients : un paysage de béton, des tours et des barres disposées orthogonalement, des dégradations dues à des défauts de préfabrication et à une construction hâtive, la fragmentation de l’espace indissociable de l’enclavement, des drames humains, et la pauvreté encore et toujours. Pourtant les gens changent plus vite que les pierres malgré quelques démolitions et reconstructions ça et là, mais la pauvreté et les difficultés de la vie, qui ne sont pas l’apanage des grands ensembles loin de là, elles, demeurent, diffuses. Pire, alors qu’on efface tant bien que mal les plaies de la pierre, les drames humains laissent une empreinte que la succession des générations peine à transformer en espoir faute d’entrevoir un avenir où se régénérer. Et le travail de mémoire engagé dans ces quartiers trop longtemps en déshérence, une fois décanté de ses scories, risque d’être vain s’il n’est pas susceptible de faire éclore les promesses du futur.
Nous poursuivons cette semaine notre compte rendu d’enquête dont nous avons publié un résumé le 10 septembre dernier.
C’est parce que la politique urbaine des années 50-60 n’a pas su prendre en compte dans sa complexité la société urbaine qu’on lui a appliqué l’emplâtre de la politique de la ville à partir des années 80. C’est parce que la politique de la ville a échoué à résorber les écarts de développement, à réduire les inégalités économiques, à promouvoir une culture commune à même de neutraliser les extrémismes religieux qu’on s’est résolu à recourir à une politique de « peuplement » poursuivant un objectif d’équilibre sociodémographique territorial dont l’enjeu est, au minimum, d’éviter que la concentration dans l’espace des handicaps sociaux et situations de précarité ne constitue un facteur aggravant, ne favorise la délinquance ou ne dégénère en manifestations de violence.
A l’heure où la politique de la ville est, sinon remise en question, intégrée dans un nouveau ministère de la cohésion des territoires et par ce fait même menacée de dilution, le moment est venu de se pencher sur son bilan. Ce que nous avons tenté, très concrètement, à travers l’étude de ces trois sites emblématiques en posant comme hypothèse que la fracture urbaine doublée d’une fracture sociale dont souffre les grands ensembles pourrait bien refléter une fracture plus générale de civilisation dont ces grands ensembles ne seraient l’avant-garde. D’où l’urgence de conjurer les risques de propagation des fêlures du corps social qu’ils préfigureraient par la mobilisation des énergies mises en oeuvre dans une rénovation urbaine dont la pertinence est parfois mise en cause, mais non la nécessité. Le grand ensemble comme métaphore d’un entre-deux monde dont la diversité ouvre sur des potentialités ambivalentes qu’il importe de savoir regarder en face lucidement avant tout engagement, aussi gros de risques que d’espoirs !
Après avoir resitué dans leur environnement et l’histoire de leur développement nos trois sites, et exposé les objectifs de la rénovation des Quatre mille et de La Duchère, nous poursuivons en présentant ceux des quartiers Nord de Marseille à travers Saint-Barthélemy et Malpassé.
Bonne lecture.
Quartier du Canet (XIVe arrondissement) Station Alexandre : ancienne gare de triage reconvertie après rénovation en centre d’affaires dans le cadre d’une ZFU
c. Les quartiers Nord de Marseille : la recomposition urbaine et la paix sociale
Après un bref rappel historique et des enjeux de la rénovation urbaine ainsi que de son avatar, le renouvellement urbain ; après analyse des sites pris comme exemple et des objectifs et démarches mises en oeuvre depuis la promulgation de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion Urbaine du 21 février 2014, nous abordons à partir d’aujourd’hui la présentation de la scène urbaine et de ses acteurs.
Avec en premier lieu la question du peuplement, objet du présent article.
La démarche adoptée pour l’étude peut-être schématisée sous forme de deux axes:
– Un premier axe, vertical, figurant les étapes de l’étude : l’analyse du projet de rénovation (l’urbain), l’enquête de terrain (le peuplement), les entretiens auprès des acteurs (l’exploration de la gouvernance) ;
– Un second axe, horizontal, figurant les trois entrées thématiques abordées : l’économique (à partir de l’investissement), le social (la question du peuplement, qui renvoie à celle de la mixité et des parcours résidentiels), la culture (l’animation culturelle et artistique de la rénovation).
Où l’on peut voir que les deux axes se croisent au niveau de la question du peuplement, lieu stratégique de l’articulation de l’urbain et du social, d’où dérivent tous les problèmes et où aboutissent toutes les décisions.
Si la question du peuplement est au coeur de notre problématique (et de l’actualité), la question ultime est bien celle de savoir comment passer de cette notion quantitative et sélective à celle qualitative de société urbaine (en termes de lien social ou de cohésion).
Bonne lecture.
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B. La scène urbaine et ses acteurs : de la conception à la réalisation
Ainsi les manières de pratiquer l’espace, échappent à la planification urbanistique : capable de créer une composition de lieux, de pleins et de creux, qui permettent ou qui interdisent des circulations, l’urbaniste est incapable d’articuler cette rationalité en béton sur les systèmes culturels, multiples et fluides, qui organisent l’habitation effective des espaces internes (appartements, escaliers, etc.) ou externes (rues, places, etc.) et qui les innervent d’itinéraires innombrables. Il pense et il fabrique une ville vide ; il se retire quand surviennent les habitants, comme devant des sauvages qui troubleront les plans élaborés sans eux.
Après la phase de présentation générale et de diagnostic des quartiers politique de la ville de La Courneuve (les 4000), Lyon (La Duchère) et Marseille (Malpassé et Saint-Barthélemy), nous avons abordé dans la dernière livraison de notre blog la scène urbaine à partir de la question du peuplement dont nous avons entamé la critique. Nous poursuivons aujourd’hui avec la question foncière avant de présenter la semaine prochaine l’aménagement spatial. Les acteurs du développement urbain et le problème posé par le partage des compétences entre disciplines, qui vient singulièrement compliquer ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui d’un terme vague : la gouvernance, seront abordés par la suite.
Certes, il faut compter avec la part de subjectivité – inévitable – de l’exercice. Néanmoins, il n’est rien, des conclusions que nous avons tirées de notre enquête, qui ne nous ait été suggéré par nos interlocuteurs. S’il ne faut donc pas rechercher de scoop dans cet exposé, qui ne prétend nullement se situer à la hauteur d’une recherche académique, nous n’en estimons pas moins que les témoignages recueillis à travers une centaine d’entretiens méritent d’autant plus attention que le président de la République, le 14 novembre dernier à Tourcoing, après s’être attaché à redéfinir les objectifs de la Politique de la ville et énumérer quelques unes des mesures concrètes de leur mise en oeuvre, s’est prononcé en faveur d’une « méthode différente ».
En attendant que le recadrage de la politique de la ville se précise, sans doute n’est-il pas vain de revenir, à travers trois sites « emblématiques » de renouvellement urbain, sur un bilan de 40 année d’atermoiements pour en tirer des enseignements susceptibles de guider les politiques à venir.
Bonne lecture.
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b) Quand la question foncière est mise sous le boisseau alors que la culture passe sur le devant de la scène
Les 4000 de La Courneuve : plan de masse d’origine – Secteurs Sud-Ouest et Nord séparés par le carrefour des Six Routes, lieu d’implantation de la future gare du Grand Paris Express
Si, pour passer du peuplement – impliquant des procédures de sélection – à la société urbaine – dont le concept est indissociable de la cohésion lui est inhérent – il faut introduire du lien social, encore faudra-t-il pour que la société urbaine prenne la consistance d’une ville que son architecture et sa forme urbaine soit accordée à ses aspirations, lesquelles dépassent de beaucoup ses besoins élémentaires pour prendre en compte la qualité des rapports sociaux et les perspectives d’ascension sociale de ses membres.
Entre le corps de la ville et l’esprit censé l’animer il faut de surcroît interposer l’élément qui assure l’adéquation entre la matérialité de l’urbain et la société. C’est ce qui a manqué au Mouvement moderne, obsédé par la fonctionnalité, pour faire vivre la ville. Cet élément, qui fait que la ville a une âme, est le paysage, seul à même d’introduire de l’émotion dans ce qui autrement risque de réduire l’urbain à un agencement de formes dénuées de repères et de sens.
Enfin, entre l’espace privé, espace de l’intimité investi par la personne, et l’espace public, espace anonyme du citoyen, c’est l’introduction de l’espace commun qui permet de garantir les solidarités sans lesquelles une ville ne serait qu’une coquille vide. Or, entre l’espace privé, l’espace commun et l’espace public, c’est bien le paysage avec ses gradations qui fait la différence.
Tout est, comme on le voit, affaire de transitions. De transitions et non, sous prétexte de séparer ce qui est incompatible, de ruptures comme trop souvent lorsqu’il s’agit de sortir de l’anomie et de mettre de l’ordre. C’est la déconnexion de l’urbanisme à société urbaine qui justifie le recours à l’art paysager pour renouer le lien affectif que le fonctionnalisme triomphant avait rompu au nom d’une conception purement formelle de l’environnement, réduit à un cadre de vie.
Peuplement, statut du foncier (articles XII et XIII de notre blog), paysage urbain (objet de notre livraison d’aujourd’hui) et espace commun (qui sera abordé la semaine prochaine), tels nous sont apparus les trois piliers susceptibles de rendre compte du phénomène urbain et de qualifier la ville, une fois dépassées les oppositions binaires.
« Il y a, écrit Julien Gracq dans Le rivage des Syrtes, des villes pour quelques-uns qui sont damnées, par cela seulement qu’elles semblent nées et bâties pour fermer ces lointains qui seuls leur permettraient d’y vivre ». C’est l’avantage du paysage que d’ouvrir aux habitants des perspectives au-delà d’eux-même, sur le monde.
« Etant donné l’origine historique du concept, on entendra donc par paysage urbain, le spectacle de la ville au quotidien, vu par le promeneur qui, sans hiérarchiser, prend en charge le réel non plus d’un regard circulaire et englobant dans une volonté de totalisation immédiate, mais au rythme de la marche, en intégrant le temps de la perception. Ce n’est plus le regard éloigné mais le regard de proximité tant spatiale qu’affective […] »
Cette synthèse sur le renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de La Duchère à Lyon et des quartiers de Saint-Barthélemy et Malpassé à Marseille, sites emblématiques de la politique de la ville, a été rédigée en 2015-2016. Mais le projet d’étude avait été déposé auprès de l’Institut CDC pour la Recherche et la problématique soulevée dès l’automne 2011. Depuis, un nouveau président de la République a été élu chamboulant l’échiquier politique et brouillant les cartes du jeu ; le « En même temps » est devenu un leitmotiv du discours présidentiel.
Aussi, pour prendre la mesure du saut qualitatif qu’a représenté cette nouvelle présidence, est-ce à la lumière du présent qu’il faut lire aujourd’hui cette synthèse ; laquelle, partant du constat de l’alternance de politiques de la ville (au pluriel) depuis 40 ans, posant en conséquence le diagnostic de leur impuissance à sortir de l’impasse où les déviations du Mouvement moderne avaient, après-guerre, précipité les politiques urbaines, suggère de réarticuler les stratégies touchant à l’urbanisme, à l’action sociale, à l’économie, à l’éducation et à la culture, ainsi qu’à l’environnement, dans une politique urbaine intégrée. Du moins sont-ce les enseignements tirés d’une centaine d’entretiens avec des acteurs et habitants rencontrés.
L’avenir dira si les promesses du « En même temps » seront tenues par le nouveau ministère de la cohésion des territoires, dont la dénomination aurait pu annoncer un abandon de la politique de la ville si, dans son discours de Tourcoing du 14 novembre dernier, le président de la République n’avait manifesté l’intention de la relancer. Et cela, alors même qu' »en même temps » son gouvernement projetait de ponctionner à hauteur de 1,5 milliards d’€ les organismes HLM (ponction dite réduction de loyer de solidarité) pour compenser la baisse des APL !
En tout état de cause, « une » politique de la ville refondée dans une politique urbaine intégrant les dimensions sociale, économique, culturelle… est la condition d’une sortie honorable des impasses dans lesquelles « les » précédentes politiques de la ville se sont fourvoyées. Condition pour que la politique appliquée à la rénovation des grands ensembles ou au renouvellement urbain en général ne se réduise pas au traitement des symptômes – comme la politique de peuplement – mais s’attaque aux problèmes de fond que pose l’articulation de l’aménagement et de l’équipement des territoires à la composition et aux caractéristiques de leur population.
Etant entendu, qu’il y faudra plus qu’un simple « accompagnement social » des opérations de rénovation, mais bien, toutes les tentatives de fonder le social sur l’économie ayant échoué, procéder à sa réinsertion dans l’économie à une échelle élargie (urbaine et rurale, donc nationale) qui permette les péréquations.
Sans doute est-ce là dessus que Macron et son gouvernement sont attendus par tous ceux qui ont pâti des politiques précédentes.
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Mais si la condition sociale est dépendante du développement économique, la qualification des espaces urbains n’est pas sans avoir un impact sur les pratiques sociales. Et si le paysage contribue à cette qualification, c’est toujours en fonction du statut qui est conféré à ces espaces.
Avec la distinction des espaces privés, publics et communs, nous clôturons aujourd’hui le chapitre consacré à l’articulation « disciplinaire » des dimensions urbaines. Et ce, avant d’aborder la semaine prochaine la question de la « gouvernance », notion d’autant plus contestée qu’elle s’est vulgarisée.
Bonne lecture.
La Duchère : l’esplanade « Compas-Raison » Aménagement sculptural de Serge Boyer
Suite à l’agression dont ont été victimes, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, deux policiers à Champigny-sur-Marne, Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur a déclaré au micro d’Europe 1 : « Lorsque l’on voit ces grandes barres on se dit qu’il y a un aspect inhumain qui ne peut générer que de la violence ». Comme s’il suffisait de raser des tours et barres, souvent qualifiées de criminogènes, pour résoudre les problèmes humains que posent ces quartiers ! C’est trop d’honneur fait au béton, trop peu consenti à la chair de l’urbain.
Un peut court, Monsieur le ministre, surtout quand, en tant que maire de l’arrondissement de La Duchère, le IXe, on a contribué en profondeur au renouvellement urbain de ce quartier qui partait à vau-l’eau : « La Duchère, je lui ai consacré une grande partie de ma vie. Ce quartier est au fond de mon coeur. J’y ai construit mon schéma politique », déclariez-vous en juin 2016 lors d’une émission de Franc 3 Rhône-Alpes. Vous n’avez-certes pas lésiné sur les démolitions au début, mais la résistance des habitants a eu raison de votre volontarisme. Vous avez en fin de compte subordonné la table rase à un objectif supérieur : celui d’un équilibre démographique plus conforme à l’esprit de renouvellement urbain qui avait inspiré la loi SRU de l’an 2000 avec lequel renouera la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine de 2014.
On eut apprécié entendre, à cette occasion, Jacques Mézard, ministre de la cohésion des territoires, pour rappeler que l’ « urbain » ne saurait se laisser enfermer dans des formes géométriques qu’il déborde, tant il s’impose par son épaisseur sociale et culturelle. Mais depuis sa prise de fonction, monsieur Mézard, en charge de la cohésion des territoires, reste obstinément silencieux, tout comme Emmanuel Macron jusqu’à sa déclaration de Tourcoing le 14 novembre dernier. Comment interpréter ces pages blanches de l’agenda du pouvoir, par ailleurs atteint d’une frénésie de réformes ? Cela, alors même que la « marche » du président de la République est, de son propre aveu – doublement atténué par le recours à la prétérition et l’emploi de la double négation [*] – quelque peu boiteuse, appuyant, jusqu’à présent, plus souvent sur la jambe droite que sur la gauche.
Nous sommes d’autant plus conforté pour poursuivre la publication des résultats de notre enquête portant sur le renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de La Duchère et des quartiers Nord de Marseille. Après exposé du diagnostic sous toutes ses dimensions, nous abordons aujourd’hui le bilan que l’on peut dresser de 15 ans d’application de la loi Borloo ; bilan qui nous permet de mettre en exergue trois grandes tendances d’évolution, lesquelles, pour n’être pas représentatives de la diversité des quartiers prioritaires, ne nous apparaissent pas moins exemplaires des stratégies politique de la ville localement mises en oeuvre.
Ceci avant de récapituler, dans les semaines qui viennent, les orientations dégagées des entretiens menés auprès des habitants des quartiers et des acteurs de leur rénovation. Avec à l’arrière plan une question lancinante : comment relier ce que le progrès mal maîtrisé des sciences et techniques de l’urbain a délié, pour refonder la ville ? Et de se demander si les solutions aux maux de civilisation ne seraient pas susceptibles d’émerger de la rénovation en cours des grands ensembles, en tant qu’ils accusent, plus qu’ils ne reflètent, les fractures de la société dans son ensemble.
Les grands ensembles de banlieues ou de périphéries de centre-ville comme laboratoire social ou terres d’expérimentation des réformes à venir ?
[*] Propos rapportés par Le Monde du 4 janvier à l’issue du séminaire du 3 de ce mois : « Je ne vais pas vous dire que je ne me suis jamais senti boiter. »
Quartiers Nord de Marseille
4. Essai de typologie, limites d’une comparaison
Pour récapituler, la périodisation permettant de rendre compte de l’histoire des trois sites analysés est applicable aux grands ensembles en général. Cinq grandes périodes peuvent être distinguées, dont une dizaine d’années de construction, suivies d‘une décennie de mouvements sociaux urbains, avant que ne commence une longue période d’une quarantaine d’années, ponctuées d’explosions urbaines, vouées à la rénovation ; cinquante ans en y ajoutant le nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (PRU 2). Les dernières années écoulées depuis la promulgation de la dernière loi de programmation pour la ville en 2014 étant marquées par une accélération des réformes sous la pression des évènements :
fin des années 50-années 60: faisant suite à la période de reconstruction d’après-guerre, réalisation des « grands ensembles » ;
années 70: période de luttes urbaines (contre les hausses de charges, le défaut d’entretien, une gestion défectueuse, l’absence de prise en considération des besoins…), qui fut aussi celle des opérations Habitat et Vie Sociale (HVS) préludant au lancement d’une politique de la ville ;
années 1980-2000: expérimentation, après les émeutes des Minguettes dans la banlieue de Lyon, de politiques de la ville oscillant entre le quartier, la ville ou l’agglomération, d’une part, entre la réhabilitation ou rénovation urbaine et le traitement des problèmes sociaux d’autre part, à travers successivement les opérations Développement Social des Quartiers (DSQ), Développement Social Urbain (DSU), Grands Projets Urbains et Opérations de Rénovation Urbaine (GPU et ORU), Grands Projets de Ville (GPV) – sachant que le ministère de la ville est créé à mi-parcours, en 1990, après le soulèvement de Vaulx-en-Velin, à nouveau en région lyonnaise ;
années 2003-2013: mise en œuvre du programme de rénovation urbaine de la loi d’orientation et de programmation pour la ville du 1er août 2003, dite loi Borloo ;
années 2014 : lancement d’une nouvelle génération de programme pour la ville, celui de la loi Lamy renouant avec le renouvellement urbain, non sans que trois Comités Interministérielsà l’Egalité et à la Citoyenneté tirent en 2015 et 2016 les conséquences de deux années de terrorisme en mettant en avant les préoccupations de peuplementet que soient approuvés les protocoles de préfiguration d’un deuxième Programme National, désormais baptisé de Renouvellement Urbain.
Les moyens mis en œuvre par la politique de la ville ont, ainsi, oscillé au rythme de la variation de ses objectifs depuis plus de trente ans. En suivant sur le moyen terme les stratégies adoptées par les villes sur lesquelles nous avons enquêté on a pu observer une plus grande constance qui tient aussi au fait que dans les trois cas les équipes municipales ont été reconduites à plusieurs reprises. La comparaison entre les sites analysés n’en serait que plus aisée si elle ne s’avérait pas risquée pour la raison qu’il n’est pas de stratégie pure et que si les documents de planification ou programmes d’action expriment des positions fermes sur les principes, les situations locales appellent des infléchissements qui se traduisent sur le terrain par des résultats la plupart du temps imprévisibles.
Des trois exemples analysés on peut néanmoins dégager des enjeux, des objectifs et des moyens mis en œuvre pour les atteindre quelques dominantes, parmi les points forts du renouvellement urbain, qui ne préjugent malgré tout en rien de l’avenir, à savoir :
Pour Les Quatre-mille de La Courneuve, un enjeu de promotion sociale en facilitant les parcours résidentiels : objectif social prioritaire;
Pour les quartiers Nord de Marseille, un enjeu d’intégration urbaine par le désenclavement des quartiers et l’amélioration de la relation au centre-ville : objectif urbain prioritaire;
Pour La Duchère à Lyon, un enjeu de désenclavement et de mixité social à atteindre par la diversité de l’habitat : objectif social-urbain.
Mais si, schématiquement, on peut avancer qu’en ce qui concerne les quartiers Nord de Marseille le social est subordonné à l’urbain, c’est en prenant en considération l’avancement moindre du projet (en partie du fait de la mise en œuvre tardive de la loi Borloo) qui, du point de vue de ses promoteurs mêmes, rend prioritaire la rénovation, laquelle conditionne un développement social orienté vers la mixité. En revanche, pour les Quatre-mille de La Courneuve le développement social est bien une priorité politique à laquelle est subordonné l’objectif de mixité lié à la rénovation urbaine. La Duchère se situant, à cet égard, dans une situation intermédiaire, formellement plus équilibrée, compte tenu de l’avancement du projet urbain, qui s’est accompagné d’un renouvellement parallèle de la population.
La Duchère : place Abbé Pierre
Aussi bien, est-ce Cécile Geoffray, la nouvelle directrice du Centre social de La Sauvegarde à La Duchère, qui a le mieux défini pour nous, avec son regard neuf, la situation de ces quartiers dits « prioritaires » en évoquant un « entre-deux » ; car c’est justement de cela qu’il s’agit, d’un entre-deux à la fois spatial entre ville-centre et périphérie, temporel entre un avant et un après rénovation, générationnel entre les parents et leur descendance, social entre les anciens habitants issus de catégories plus ou moins défavorisées et les nouveaux issus des classes moyennes, etc. Un entre-deux physique doublé d’un entre-deux social, dont le décalage des temporalités exige un suivi au plus près par un partenariat institutionnel à même de coordonner les actions et d’ajuster les phases du développement dans une perspective à long terme ne sacrifiant pas la satisfaction dans l’urgence des besoins les plus impérieux. Entre-deux, également, entre les phases de conception, apanage des maîtres d’œuvre, et de réalisation, tâche des rénovateurs, où l’habitant-usager est justifié à intervenir au titre de la participation, coconstruction aujourd’hui. N’est-ce pas, en effet, le privilège de l’habitant-usager de pouvoir, en position intermédiaire, faire le lien, en se tenant par un apparent paradoxe à distance des uns et des autres – maîtres d’œuvre et rénovateurs – pour rester au plus près des besoins et les faire prévaloir ? Entre-deux fertilisé par les apports croisés des experts et des usagers, terreau propice à l’éclosion des initiatives des citadins-citoyens soutenues par les associations locales et centres sociaux qui en émanent, encouragées par les mouvements culturels et autres compagnies artistiques qui contribuent à l’animation en jouant de l’« effet catharsis »[1]. Entre-deux prometteur, à condition de savoir résister à la tentation, par réaction contre l’inconfort de la situation, de se refermer sur un entre-soi stérile et sclérosant.
Transposée sur le plan de l’urbanisme et de l’architecture à la banlieue, c’est cette situation qu’ont évoquée pour nous les frères Goldstein, architectes-urbanistes à La Courneuve, lors de l’entretien qu’ils nous ont accordé en avril 2015 : « Nous rejetons toute prétention de recomposition urbaine. La banlieue a sa raison d’être, façonnée par des décennies, marquée par l’empreinte des hommes. On ne peut impunément vouloir aller à l’encontre. » Autrement dit, la banlieue est de ces « entre-deux » dont l’ordonnancement reflète l’état d’esprit d’une société qu’il s’agit à présent d’accompagner dans son évolution ; et ce, en cherchant à tirer parti des potentialités d’un tissu urbain façonné par l’histoire pour laisser aux générations à venir la latitude de le remodeler en réponse à leurs besoins économiques et à leurs aspirations sociales. C’est ce tissu urbain que les grands ensembles ont bouleversé, au point d’en interdire toute transformation sans opération chirurgicale, qu’il s’agit de redécouvrir pour, étant convaincu de sa « raison d’être », le recoudre et rétablir sa continuité avec l’environnement au lieu de lui tourner le dos. Dans cet esprit, pour les frères Goldstein comme pour Bernard Paurd, il est primordial de se caler sur les traces héritées du passé, parcellaire et cheminements, la rénovation urbaine passant avant tout par la qualité architecturale. C’est en ce sens que si le renouvellement urbain implique la rénovation ce n’est pas sans préservation de la mémoire des lieux auxquels les habitants, anciens ou nouveaux, doivent pouvoir s’identifier : urbanisme et architecture fondus dans l’art du paysage, renouvellement urbain comme synthèse de protection et de rénovation.
Les trois sites emblématiques, que nous avons choisis comme objet d’enquête pour cette raison même, ne sauraient bien entendu prétendre être représentatifs. Il faut, d’autre part, tenir compte de l’état d’avancement des projets qui ne permettent pas, par exemple, de mettre sur le même plan que les autres un site comme Marseille. Il nous apparaît néanmoins qu’ils illustrent, à travers trois stratégies, moins tranchées que les sites ne sont contrastés, les alternatives auxquelles, sans être exclusives, sont très généralement confrontées les politiques locales. Dans les trois cas l’enjeu principal est bien la perception que les politiques se font et cherchent à faire prévaloir de la relation urbain/social, tributaire de la situation locale mais aussi d’options politiques, relation qui détermine dans une large mesure la stratégie d’intégration adoptée. C’est en cela que le caractère « exemplaire » des opérations analysées, sans se risquer à des prévisions sur leur devenir qui dépend de bien d’autres choses plus ou moins aléatoires, peut permettre de dégager des enseignements, à condition de les resituer dans leur contexte.
Précisons toutefois, notamment lorsque nous qualifions d’ « équilibrée » la stratégie du Grand Lyon, que nous ne portons pas de jugement de valeurs. Nous faisons simplement, pour ce dernier cas, le constat que, dans l’esprit des politiques, dont sont empreints les textes régissant les documents de planification urbaine et les contrats chargés de les mettre en œuvre, la rénovation urbaine et l’objectif de mixité sociale sont étroitement liés, sans primat accordé à l’une plutôt qu’à l’autre (la « primauté » − dont le poids serait la mesure − est du reste à distinguer de la « priorité », qui intègre le temps dans le raisonnement). Les déclarations du maire, pour qui les démolitions ne sont pas négociables, passage obligé pour la réalisation des objectifs de mixité tant fonctionnels que sociaux, sont à cet égard significatives. Pour porter un jugement de valeur sur les stratégies il eut fallu adopter d’autres critères, politiques, ce dont nous nous sommes bien gardés dans le cadre de ce modeste travail.
C’est aussi insister sur le fait qu’il n’est en la matière ni recette miracle, ni leçon définitive, ni solution purement locale faisant abstraction de la conjoncture et de la politique nationale, mais que des pistes n’en méritent pas moins d’être explorées pour, surtout en cette période de transition sociétale, législative et politique que nous vivons actuellement, affermir des positions qui autrement seraient vouées à l’instabilité.
BJ, JJ, BP, JFS – Juillet 2017
Réalisé avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET, l’IUAR d’Aix-en-Provence
La Courneuve : immeuble des frères Goldstein
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[1]Rendu à ce stade d’interprétation des données de notre enquête, difficile, malgré tout ce qui nous tient par ailleurs éloigné du contexte de l’œuvre et de la philosophie de son auteur, de résister à la tentation de citer Hermann Hesse : « … il y a des époques où toute génération se trouve coincée entre deux temps, entre deux genres de vie, tant et si bien qu’elle en perd toute spontanéité, toute moralité, toute fraicheur d’âme. » (Le Loup des steppes) Les urbanistes ne manqueront pas, par ailleurs, de noter avec intérêt, du moins ceux qui sont sensibles à la dimension sociale de l’urbain, qu’à Sainte-Anne l’équipe médicale utilise un logiciel de simulation de la ville pour aider les schizophrènes à sortir de leur enfermement psychologique : « Les premiers résultats montrent une amélioration de l’attention, de la sensation de bien être physique et de la qualité des interactions sociales », commente un psychiatre du service. (Le Monde, supplément « Science et Médecine » du 24 juin 2015)