« Paradoxalement, et contrairement à l’opinion commune, la ville européenne apparaît plus menacée dans ses fondements sociaux que dans ses cadres matériels. Le sursaut salvateur ne saurait venir que du politique ou du citoyen », écrit Guy Burgel dans La ville contemporaine après 1945 ( 6e volume de l’Histoire de l’Europe urbaine éditée sous la direction de Jean-Luc Pinol).
C’est bien ce que révèle la crise des politiques urbaines de la seconde moitié du XXe siècle, qu’une politique de la ville mise en place dans le dernier tiers du siècle n’a jusqu’à présent pas su endiguer en raison de la dissociation opérée entre l’urbain et le social.
Après l’analyse fondée sur le recueil de données complétées d’entretiens auprès d’acteurs et d’habitants des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille, après un bilan des programmes et réalisations de la rénovation de ces trois grands ensembles assorti d’une esquisse de typologie, la synthèse s’impose d’autant plus que la ville elle-même, avec son humanité plurielle inséparable de son environnement sensible, est synthèse. Synthèse comme l’est la réalité mise en pièces par l’intellect avant que l’action ne la reconstruise selon les principes et les normes de la culture de référence. Mais, synthèse urbaine de plus en plus difficilement saisissable dans sa mouvance : ville de flux, comme en a bien rendu compte Olivier Mongin dans son dernier ouvrage [*], indéfiniment extensible, dans la dimension horizontale comme dans la verticale. Et pour cette raison même, en crise.
Or, c’est dans les marges que tout se joue. On a trop abusé de la mise en exergue de l’opposition entre centre et périphérie pour ne pas, paradoxalement, devoir recentrer le débat sur ces frontières qui, plutôt que lier, fracturent l’espace. Les grands ensembles des années 60 ne sont plus à la périphérie, mais n’en restent pas moins isolés d’un contexte urbain qui les ignore et de centres-villes qui les redoutent, quand ils ne les rejettent pas.
Après l’analyse des sites que nous avons retenus pour leur exemplarité, nous entamons aujourd’hui cette synthèse, pleine d’embuches, qui se déclinera en cinq séquences :
Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques,
L’impensé de la société urbaine,
Le déni de la forme urbaine,
Du projet urbain au projet social-urbain,
La politique de la ville en question,
Synthèse, au terme de laquelle nous proposerons une conclusion – provisoire – sous le « signe du lien ». Conclusion intégrant l’urgence d’un repositionnement politique.
Bonne lecture.
[*] La ville des flux sous-titré L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine (2013).
Les 4000 de La Courneuve – Secteur Sud (frères Goldstein, architectes)
C. Synthèse urbaine : de l’impensé de la société urbaine à l’énigme de son articulation
C’est le moment de revenir sur le rapport du Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de janvier 2010 rédigé par Thomas Kirszbaum.
1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques
En 1913, Charles Péguy s’en prenait au parti intellectuel en ces termes : « La méthode, […], l’invention moderne, la nouveauté moderne, ce n’est point l’exactitude, c’est l’épuisement du détail indéfini, c’est l’épuisement de la documentation et de la littérature sur un sujet, et même sur tous les sujets. » Et un paragraphe plus loin il précisait : « L’exactitude n’est ni la vérité ni la réalité. […] C’est la perfection du discernement. » ( L’argent suite)
Sans doute ne peut-on parler aujourd’hui de « parti intellectuel » comme Péguy au temps de l’affaire Dreyfus, mais d’un entre-soi d’intellectuels, oui, parmi nombre d’autres entre-soi : de chercheurs, d’experts, de techniciens, d’acteurs de terrain, d’habitants, ou de résidents plutôt, qui n’en sont pas moins acteurs, si ce n’est qu’ils ne jouent pas la scène qui leur est dévolue mais la vivent. On n’échappe pas à l’entre-soi, tellement les extrêmes que sont le solipsisme et l’universalisme sont hors de portée. Et, s‘il est une leçon que l’on a pu tirer des conditions d’exécution de notre enquête, plus encore que de ses résultats, c’est bien celle-là.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir prévenu, en tant que praticiens, retraités de surcroît, que nous ne pouvions prétendre faire un travail de chercheurs avec ce qu’il impliquerait d’exhaustivité, d’ « épuisement de la documentation », de poursuite du « détail infini », mais oeuvre de témoins. D’aucuns nous ont reproché de n’avoir pas de méthode [*], d’enfoncer des portes ouvertes. Mais c’était, d’une part, sans compter avec le cadre de réalisation de l’étude, ses contraintes, les tracasseries administratives et les aléas de santé en ayant rendu l’exécution acrobatique avec sa part d’improvisation, d’autre part, feindre d’ignorer que lesdites portes avaient été entrouvertes, sinon ouvertes, par nos interlocuteurs mêmes, expérimentés s’il en fut, et certaines depuis belle lurette, mais sans que les seuils en aient été franchis pour autant. A croire qu’il ne suffit pas qu’une porte soit ouverte pour accéder au domaine et qu’il faille encore que le seuil n’en soit pas trop élevé.
Filons la métaphore, histoire de marquer sa distance avec la science, si « humaine » soit-elle : n’avons-nous pas, jusqu’à récemment encore, occupé la planète comme des squatters, en refermant les portes derrières nous tout en veillant pour celles qui restaient malgré tout ouvertes à en relever le seuil afin d’en limiter le franchissement. Cloisonnements et dénivelés sans doute historiquement nécessaires à l’affermissement de nos identités, mais que les technologies de communication modernes ont rendu vains, pour le meilleur et pour le pire. Au point qu’aujourd’hui il n’y aurait plus de salut que dans l’érection de murs derrière lesquels se réfugier pour échapper à la dilution ou dans des zones à défendre (dernier avatar des zones d’aménagement différé) en marge du contrat social qui nous lie, pour le meilleur et le pire toujours.
Faudrait-il donc se résigner à renvoyer chacun à sa position statutaire, à sa corporation, à son corps constitué, à sa famille disciplinaire, à sa catégorie ethnique, à sa classe sociale…, en bref à son entre-soi, assigné à un territoire ? Faut-il craindre de transgresser les frontières ? Sans doute est-il souhaitable de laisser les portes ouvertes pour permettre les échanges, tout en maintenant des seuils pour préserver les identités (la platitude n’ayant jamais été un gage d’harmonie).
Ayant, au cours de notre enquête, affronté l’épreuve des cloisonnements disciplinaires et des corporatismes, nous avons pris le parti d’ignorer la spécificité des disciplines et de défier l’esprit de corps des acteurs de la politique urbaine pour privilégier, dusse la rigueur en souffrir, le croisement des regards et l’enchevêtrement des voix entre praticiens et théoriciens, tenants des différentes disciplines, maîtres d’oeuvre et maîtres d’ouvrage, experts et politiques, administratifs et usagers, professionnels et habitants…, laissant les lectrices et les lecteurs seuls juges de la qualité (nous n’osons dire de la « perfection ») de notre « discernement » appliqué à la « réalité » (la « vérité » étant une autre affaire) urbaine.
C’est donc « sciemment » que nous avons opté pour l’ouverture au risque de sacrifier l’exhaustivité, peut-être aussi la rigueur, mais en sauvegardant l’exactitude (ou du moins en s’efforçant de l’approcher au plus près).
Après les préalables sémantiques et avant d’aborder la question de la forme urbaine, qu’en est-il de la société urbaine à propos de laquelle Thomas Kirszbaum a parlé d’un « impensé de son articulation » ?
Bonne lecture.
[*] C’est plus de 60 ans après Péguy, en 1975, que Paul Feyerabend s’est attaché a fustiger l’esprit de méthode et à démythifier la science dans son livre intitulé Contre la méthode, sous-titré : Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance.
Et si la réalisation d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes n’était, pour les zadistes s’entend, qu’un prétexte ?
Et si une Zone A Défendre – véritable anti-ville, mais dont l’antagonisme avec le monde rural contemporain n’est pas moindre – n’était qu’un alibi ?
Ce qui est sûr, c’est qu’elle est un détournement de procédure, celle des Zones d’Aménagement Différé ; si bien différé que c’est grâce à elle que la zone humide a pu être protégée, renforçant après coup la légitimité de la Zone A Défendre. Mais la question devient alors celle de savoir dans quel but et au profit de qui elle a été détournée ?
La motivation de ses occupants ne serait-elle pas de fuir la ville pour se retrouverentre-soi ? Mais quelle sorte d’entre-soi ? Ni ethnique, ni de classe, ni de genre. De marginaux en mal de communauté, de casseurs potentiels prêts à en découdre ? Entre-soi de circonstance en tous cas, qui n’exclut certes pas la diversité, mais dont la solidarité, passée l’exaltation de l’union dans la contestation, doit encore être mise à l’épreuve de la durée et de la banalité de la vie quotidienne avec ses contraintes « hors normes ». Entre-soi non de statut mais territorial, qui peine à s’enraciner.
Où l’on voit que le fond du problème (The heart of the matter comme aurait dit Graham Greene) pour être bien enfoui n’en est que plus explosif : les pouvoirs publics ayant renoncé à la destination initiale de la ZAD, la question de son évacuation est suspendue à sa nouvelle vocation. Et si l’évacuation est ordonnée et exécutée, quel sort sera réservé aux zadistes, sachant que la plupart ne réintègreront ni la ville ni la campagne, qui, d’ailleurs n’en ont que faire.
C’est que la ZAD – Zone A Défendre, mais contre quoi : la ville et ses nuisances, la ruralité soumise à la compétition économique ? Contre qui : les citadins et les agriculteurs grands consommateurs de nouvelles technologies et de pesticides ? – est leur dernier refuge. On peut bien, au vu de l’état d’entretien actuel de la zone, s’interroger sur leur capacité à la mettre en valeur selon les principes de l’écologie ; en revanche, on ne saurait assimiler, comme on le fait souvent, la ZAD à une « zone de non-droit », et on peut au moins faire confiance à ses occupants pour édicter des normes à leur mesure, quitte à ce que ce soit sur le dos des autres : urbains et ruraux. Mais si la qualificatif de zone de non-droit est abusif, c’est bien en présence d’une zone d’exclusion volontaire que l’on se trouve, car les zadistes sont des sécessionnistes, doublement urbaphobes si l’on considère l’hégémonie de la culture urbaine sur la ville et désormais sur le monde rural, hégémonie qu’Henri Lefebvre avait anticipée en son temps.
Ne reste plus alors aux squatters de la zone qu’à se réinstaller sur d’autres ZAD, qui n’attendent que leur renfort (on en compterait une douzaine dans notre Hexagone). Et la question demeure de savoir jusqu’où la société – de culture urbaine généralisée – est prête à tolérer leur séparatisme et leur exclusivisme ?
La tragédie des zadistes est de se situer délibérément en marge du pacte social. « Si donc, écrit Rousseau dans Du contrat social, il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils n’y soient compris ; ce sont des étrangers parmi les citoyens. » Avec quelles conséquences ?
On aimerait suivre Marielle Macé lorsque dans Le Monde du 25 janvier elle en appelle à Ovide, l’auteur des Métamorphoses, pour investir ces espaces émergents que sont Notre-Dame-des-Landes, Sivens, la forêt de Bure, Lampedusa… « parce que ce qu’il y a à imaginer, ce sont toujours d’autres idées de vie, d’autres formes de vie ; et parce que dans certains lieux les vies sont effectivement déjà autres, changeantes et imaginatives : elles se risquent, elles s’inventent et, en s’inventant, elles se prouvent. »
Aussi est-on fondé à poser la question : à quand Ovide en ville ? La forme urbaine, dans ses métamorphoses, peut-elle encore nous retenir ? Et derrière la forme matérielle, ou au-delà, n’y a-t-il pas beaucoup plus encore et même mieux pour nous attirer, nous séduire, avant que de nous retenir ? « Oui, s’écrie Marielle Macé, notre imagination politique, nos pratiques politiques (nos 1968 à nous), nous les jouons en grande partie dans ces paysages ovidiens, ces espaces métamorphiques que la lutte consiste à occuper, mais surtout à réhabiter, et où lutter revient à protéger et augmenter la vie elle-même […]. » Et pourquoi pas dans la ville, lieu de l’urbanité par définition, son essence !
Tel est après « l’impensé de la société urbaine » et avant « la construction du projet urbain » le sujet de ce jour de notre feuilleton sur nos « trois sites emblématiques de renouvellement urbain » : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille ; compte rendu d’enquête réalisée en 2012-2016 sur la base d’une centaine d’entretiens dans le cadre d’un partenariat entre l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.
Bonne lecture.
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3. Le déni de la forme urbaine
La Duchère L’avenue du Plateau vue de la place Abbé Pierre
C’était à la fin de l’année dernière (six mois après son élection) : Macron président des riches en vadrouille les 13 et 14 novembre dans les banlieues des Hauts-de-France et de Seine-Saint-Denis pour redresser son image. D’aucuns avaient alors estimé que ce n’était pas trop tôt !
C’était le mois dernier (soit, dans les deux mois qui ont suivi) : après une échappée à Davos, Macron président des villes battant la campagne les 25 et 26 janvier en Auvergne pour, une fois de plus, tenter de faire mentir une réputation qui pouvait nuire à son ambition de transcender les clivages. D’aucuns se sont étonnés qu’après le long intervalle consécutif aux élections, nourri de polémiques sur une présidence par trop favorable aux riches, les deux déplacements aient été si rapprochés – mais séparés par le grand show de Davos –, brouillant la cartographie d’implantation de la richesse et de la pauvreté, entre lesquelles la classe moyenne, toujours aussi difficile à cerner, serait prise en étau. D’où l’abcès de fixation du monde politique sur son déclin supposé (et à sa relégation progressive dans les périphéries urbaines) en proportion de l’accroissement relatif de ses effectifs, enjeu électoral.
Macron équilibriste, faisant alternativement pencher à droite, à gauche le balancier pour se maintenir sur le fil le reliant à ses concitoyens les plus éloignés de la situation moyenne : entre richesse et pauvreté, centralité urbaine et périphérie, urbanité et ruralité.
Macron semblant découvrir que le « en même temps » est un sport d’autant plus périlleux que les riches ne sont pas les seuls en ville (ce qui a motivé une immersion en banlieues deux jours durant) et que les pauvres sont aussi à la campagne (d’où l’escapade de même durée en Auvergne). Sans doute, comme le pressentait déjà Henri Lefebvre il y a une soixantaine d’années prenant acte de ce qu’il n’y avait plus de société qu’urbaine – ce qui n’a pas empêché les inégalités de s’accroître depuis – y trouvera-t-il une justification de la création d’un ministère de la cohésion des territoires. L’hégémonie de la culture urbaine n’a pas gommé, bien au contraire, les différences de mentalité et les disparités de conditions sociales, avec leur conséquence en termes d’attitudes politiques : la polarisation. Paradoxe qui impose de remettre à plat les territoires pour rechercher le bon angle par lequel aborder les problèmes socio-économiques – et leur traduction spatiale – affectés par la mondialisation, elle-même produit de l’universalité et de l’irréversibilité du progrès technologique emporté par la contagion du numérique.
Reste à en tirer les conséquences et à démontrer qu’une politique équilibrée – économiquement efficace, socialement juste – est, dans un monde écartelé entre les extrêmes, encore possible ; à apporter la preuve, également, que la cure de rigueur budgétaire, dans un contexte d’urbanisation extensif autant, sinon plus, qu’intensif est compatible avec le progrès social ; à poser en conséquence le principe d’un « pouvoir d’agir citoyen » à l’encontre des tendances bureaucratiques et technocratiques d’une gouvernance à la dérive. Si transcender les clivages est bien dans la philosophie politique d’Emmanuel Macron, encore ne faudrait-il pas que le focus réglé par la gauche extrême (les Insoumis, pour ne pas les nommer) sur la minorité détenant une part disproportionnée de la richesse n’en vienne à masquer les mécanismes sous-jacents à la répartition des richesses (mondiaux plus encore que nationaux), qui ne sauraient se résumer à un problème de concentration entre quelques mains, lequel n’est qu’un épiphénomène ; de même que la concentration de la pauvreté sur certains territoires (grands ensembles des périphéries urbaines) n’est que l’expression spatialisée d’inégalités économiques autrement plus profondes.
Ce à quoi, pour nous en tenir à notre sujet d’étude, un projet urbain intégré devrait pouvoir contribuer en articulant les dimensions d’un renouvellement social inscrit dans un environnement bâti rénové avec l’objectif de restituer à la nature une place qu’on lui avait déniée au nom d’une certaine modernité. Sachant que c’est par la médiation du paysage que la société locale exprime son caractère et ses potentialités dans la forme urbaine dessinée par les hommes de l’art.
Bonne lecture.
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4. Du projet urbain au projet social-urbain
La Courneuve Maquette du projet de rénovation du secteur Sud des 4000 – Bernard Paurd, urbaniste
BE CAREFUL ! Cet article sur « La politique de la ville en question » a été rédigé à l’automne 2016 alors que notre enquête de terrain, émaillée de moult incidents, touchait à sa fin. Il ne vous aura pas échappé qu’une élection présidentielle s’est depuis déroulée, après une campagne prodigue en rebondissements et entachée de quelques scandales, dans un tumulte bien politicien reléguant quelque peu aux oubliettes, non la politique de la ville, qui n’a depuis longtemps plus rien à gagner à être mise sur le devant de la scène, mais la politique urbaine, laquelle aurait mérité mieux. Or, la question du devenir de la première n’en est pas moins inscrite en filigrane de la problématique de la seconde. D’autant que certains indices avaient à l’époque déjà attiré l’attention des observateurs avertis sur une évolution, discrète mais néanmoins sensible, relativement au rapport de la politique de la ville avec les politiques urbaines et des territoires en général. Prudents nous nous sommes refusé à jouer les Pythies, non sans subodorer une tendance que les élections ont précipitée, sachant que l’incertitude provenait moins d’une évolution interne au domaine en cause que du résultat des élections dont son sort était tributaire. C’est par conséquent en le resituant dans cette actualité que cet article doit aujourd’hui être lu pour juger du bienfondé de la création d’un ministère de la cohésion des territoires, flanqué d’un secrétariat d’Etat sans portefeuille, en lieu et place d’un ministère de la ville, de la jeunesse et des sports, doté d’un secrétariat d’Etat chargé spécifiquement de la ville.
Rappelons qu’au terme du décret du 24 mai 2017, le nouveau ministère de la cohésion des territoires « élabore et met en oeuvre la politique du Gouvernement en matière de développement et d’aménagement équilibrés de l’ensemble du territoire national et de solidarité entre les territoires ». C’est à ce titre qu’il a compétence en matière d’urbanisme et de logement. Outre ses attributions dans le domaine du « développement et de la mise en valeur des territoires et espaces ruraux, de montagne et littoraux », il « élabore et met en œuvre la politique du Gouvernement relative à la ville, notamment aux quartiers défavorisés, à l’intégration et à la lutte contre les discriminations ». En conséquence de quoi, « il exerce la tutelle de l’agence nationale pour la rénovation urbaine » et « définit et met en œuvre le programme national de renouvellement urbain ».
La politique de la ville, sur laquelle la campagne électorale avait tiré un voile pudique, n’est pas oubliée mais intégrée dans un vaste ministère chargé, selon les propres termes du décret d’attribution, de veiller « à l’accompagnement des territoires dans leur développement et à la réduction des inégalités territoriales ; il est à ce titre responsable de la politique de lutte contre les inégalités en faveur des quartiers défavorisés des zones urbaines et des territoires ruraux ».
Rééquilibrage opportun alors même que la mondialisation et les excès du libéralisme économique remettent en cause l’égalité des chances promue par l’Etat-providence des Trente Glorieuses. A condition de s’en donner les moyens à la mesure des enjeux, différenciés selon que l’on a affaire à des métropoles, villes moyennes, périphéries urbaines ou au monde rural avec ses bourgs.
Quoi qu’il advienne, on ne pourra plus faire grief aux quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), territoires défavorisés parmi d’autres, d’être plus particulièrement stigmatisés. En outre, les attributions du ministère gagnent en cohérence par rapport au précédent qui mettait dans un même panier la ville, la jeunesse et les sports comme si la jeunesse était un privilège de la ville et que la culture y était bannie. La « politique de la ville » n’a pas été détrônée par la « politique urbaine », qui n’est pas nommément citée alors que l’urbanisme l’est aux côtés de la planification urbaine, de l’aménagement foncier et de l’habitat. D’autre part, le développement de la « région capitale » ainsi que celui des métropoles sont explicitement mentionnés.
D’où l’intérêt présenté par la « grande mobilisation nationale pour les habitants des quartiers » lancée, entre autres initiatives touchant les villes et les territoires, par le président de la République les 13 et 14 novembre derniers lors de ses déplacements à Clichy-sous-Bois, Tourcoing et Roubaix.
A suivre, donc. Et en attendant nous soumettons à la sagacité de nos lectrices et lecteurs les interrogations, resituées dans leur contexte, que notre enquête sur la rénovation/renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille a soulevées. Et ce, avant de conclure, à partir de la semaine prochaine, sur les enseignements que nos interlocuteurs, acteurs et habitants des quartiers (une centaine d’entretiens), ont tiré de leurs expériences et de leur vécu.
Bonne lecture.
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Hôtel de Castries Siège du ministère de la cohésion des territoires 72 rue de Varennes Paris VIIe
Dans notre chronique introductive du 21 janvier dernier nous nous en prenions à cet « entre-soi » – parmi d’autres – qu’aiment à cultiver les intellectuels. Ce qui pose le problème de leur rôle dans la société contemporaine ; intellectuels alternativement qualifiés, de Gramsci à Foucault en passant par Sartre : d’organiques, de collectifs, d’engagés, de spécifiques…, toutes qualifications qui se recoupent peu ou prou.
A en croire les éditorialistes, toutes tendances confondues, après une éclipse relative les intellectuels seraient de retour sur la scène politique à la faveur du big-bang qu’a constitué la victoire de Macron à la présidentielle. Et ce n’est évidemment pas par hasard si ce retour, en force ou pas, intervient sur fond idéologique d’effacement du clivage gauche-droite. Comme si le vide politique ainsi créé était investi par ce « parti intellectuel », jadis raillé par Péguy. Au clivage politique se substituerait désormais un clivage par l’intelligence. Pour combien de temps et au profit de qui ? c’est toute la question.
Le propos est bien évidemment outrancier, les intellectuels n’ayant pas plus le monopole de l’intelligence et de la critique, que les politiques celui de l’action, les experts celui de la clairvoyance et les usagers celui de la contestation, mais il n’en reflète pas moins une opinion diffuse dont les médias se font l’écho, inquiètes à la perspective de voir ces intellectuels détrôner le quatrième pouvoir qui, en réaction, cherche à les récupérer à son profit. On aurait presque l’impression d’un jeu de pouvoirs communicants dans les deux sens du terme : le pouvoir politique se renforçant au détriment du pouvoir des médias, à l’encontre desquels on entretiendrait le soupçon dont profiteraient les intellectuels, trop heureux de l’occasion qui leur est ainsi donné de monter sur le devant de la scène. Sauf que leur marge de manoeuvre entre engagement politique et critique sociale est étroite, pour ne pas dire périlleuse.
Dans une tribune du Monde des 4 et 5 février dernier, Agathe Cagé, présidente de l’agence de conseil Compas Label déplore que depuis des lustres tant de propositions d’intellectuels soient restées lettres mortes. La politique de la ville a 40 ans si on prend comme point de départ le lancement des opérations Habitat et Vie Sociale (HVS) ; 35 ans depuis la création de la Commission nationale pour le développement social des quartiers ; 30 ans si on compte à partir des créations concomitantes du Conseil national des villes (CNV) ainsi que du Comité et de la Délégation interministériels à la ville et au développement social urbain (CIV et DIV) ; 27 ans à compter de la première nomination d’un ministre (d’Etat) chargé en propre de la politique de la ville. D’aucuns, à défaut de pouvoir plaider en sa faveur sous l’angle de l’efficacité, l’ont justifiée a minima en laissant entendre – tout en passant pudiquement sur les émeutes de 2005 – que sans elle le pire serait advenu. Ce n’est pourtant pas faute de mises en garde et de conseils prodigués par les chercheurs et universitaires qui se sont penché au chevet de la ville malade de ses banlieues et de ces dernières laissées pour compte par leurs villes-centres. Les remèdes suggérés par maints experts, confortés par les praticiens jamais avares de contre-propositions, se seraient-ils montrés défaillants, n’auraient-ils pas été administrés à bon escient ou n’auraient-ils plus simplement pas du tout été appliqués ? Trente ou quarante ans de politique de la ville qui a vu s’accumuler les rapports, se complexifier le millefeuille des zonages, s’empiler les strates du rapetassage d’un patrimoine malmené. Le temps de la politique de la ville perdure alors qu’une politique urbaine intégrée peine à prendre le relais.
« La grande mobilisation nationale en faveur des habitants des quartiers » lancée par le ministère de la cohésion des territoires et mise en oeuvre par le si bien nommé Commissariat Général à l’Egalité des Territoires permettra-t-elle auxdits intellectuels de se faire enfin entendre dans le concert des voix critiques, dont celle des praticiens et usagers de la ville ?
C’est, bien éloignés du monde des intellectuels et en retrait de cette mobilisation, que nous estimons très modestement apporter notre contribution en restituant au travers de ce rapport d’enquête sur les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille la parole des acteurs et des habitants impliqués dans le renouvellement urbain.
Nous abordons donc aujourd’hui le premier volet de notre conclusion placée « sous le signe du lien » consacré à un regard rétrospectif sur le chemin parcouru depuis la mise en oeuvre de la loi d’orientation foncière de 1967 mis en parallèle avec l’évolution de la littérature sur la ville. Car si chercheurs et essayistes partagent quelque peu le sentiment de parler dans le vide, ce n’est pas, comme on l’avance souvent, parce que leurs analyses et le fond de leur pensée ne serait pas en phase avec l’air du temps, mais bien plutôt faute d’être entendus, sinon écoutés. Et avec le recul, le décalage n’en apparait que plus instructif entre ce que dictent les évènements et les réponses apportées par la législation et la règlementation d’une part, la pensée critique d’autre part.
Bonne lecture.
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A. Conclusion et ouverture « sous le signe du lien » [*]
Littérature de l’urbanisme Du « tribu foncier urbain » à la « ville des flux »
Il n’y a pas d’idée, si ancienne et absurde soit-elle, qui ne soit capable de faire progresser notre connaissance. […] Les interventions politiques ne sont pas non plus à rejeter. On peut en avoir besoin pour vaincre le chauvinisme de la science qui résiste à tout changement du statut quo.
Palais de Tokyo et Musée d’Art moderne de la ville de Paris, vus des quais de la Seine
Par les temps qui courent, il n’est pas bon de s’ériger en censeur, pas plus moralement qu’esthétiquement parlant. Mais, s’agissant du projet d’implantation du Bouquet of tulips de Jeff Koons entre le Musée d’Art moderne de la ville de Paris et le Palais de Tokyo, l’enjeu est autre : politique ; entendu au sens originaire du terme en ce qu’il a à voir avec la Cité.
Certes tous les autres enjeux méritent examen : non seulement moral et esthétique, mais symbolique et médiatique, commercial et économique, cependant que l’enjeu politique les dépasse tous pour les englober.
Qu’est-ce à dire ? Sinon que, au risque de paraitre ringard tant la frontière entre l’art, le spectacle et la rue s’amenuise, l’œuvre d’art vaut par elle-même indépendamment du contexte où elle s’expose contrairement au monument. Et en écrivant cela, j’ai bien conscience de m’inscrire en faux par rapport à Thomas Clerc qui écrivait dans une tribune du Monde du 28 février : « Une œuvre – et plus précisément une sculpture – n’est pas seulement une pièce isolée mais appartient également à un contexte. » N’en déplaise à l’auteur de Poeasy, sauf à adopter une conception – bien dans l’air du temps – « transgressive » de l’art, selon l’expression de Nathalie Heinich [*], la valeur d’une sculpture, pas plus que celle d’un tableau, n’est dépendante du milieu qui l’accueille. Tout juste pourrait-on parler d’anachronisme dans le cas du Baloon dog et autres installations de Jeff Koons exposées en 2008 dans la galerie des glaces du Château de Versailles, sans que l’on sache bien si, par une ironie plus ou moins recherchée, c’est le décor baroque de Versailles qui met en valeur les œuvres de Koons ou l’inverse.
Considérées comme des œuvres d’art malgré la répétition du motif, marketing oblige, les Baloon dogs, Bouquet of tulips et autres, valent par elles-mêmes indépendamment de l’environnement de leur exposition. Et ce, quoiqu’il en soit du décrochage de leur valeur de marché par rapport à leur valeur esthétique. En revanche, qu’un de ces Bouquet of tulips soit implanté dans l’espace public change la donne : d’œuvre d’art, elle devient monument, appartenant à part entière de ce fait à la Cité qui l’accueille, monument commémoratif en l’espèce, ce qui lui confère une dimension encore plus politique, en ce sens qu’il réfère à un évènement, dont le tragique nous projette au-delà de l’actualité et même, par son retentissement international, au-delà de la communauté des citadins qu’elle affecte directement.
C’est dire que son érection ne saurait pas seulement concerner le cénacle réunissant autour de l’ « artiste industriel » qu’est Jeff Koons, des galeristes, conservateurs, mécènes et politiques, mais les citadins-citoyens dans leur ensemble. Ce n’est plus à un public que l’œuvre est confrontée mais au peuple de la cité. Quel que soit le jugement que l’on porte sur sa valeur ou sur la compétence de l’artiste, elle échappe à une logique d’appropriation pure et simple pour intégrer l’espace public urbain, espace commun des citadins. Raison pour laquelle il n’apparaitrait pas infondé qu’ils soient consultés et sur le motif et sur son emplacement. Ou, pour étendre les possibles et élargir l’éventail des choix, que la proposition de Koons soit intégrée dans un concours, afin d’être mise en concurrence, sous la condition que le choix du lauréat soit soumis à la population (concours participatif).
Dans la tribune susvisée, Thomas Clerc, après avoir traité Koons de « bon artiste » mais de « personnalité de savonnette », dont il vante « l’art de la joie », mais « un art rose de Goret (et non de porc) », aurait bien proposé de « mettre cette sculpture Bonux dans une zone vierge d’art, une banlieue de Fréjus (Var) ou un coin déshérité de Montmorillon (Vienne) », si, opposer la province profonde à la métropole, ne lui avait pas paru par trop simpliste – rappelant un âge qu’on croyait révolu, celui de Paris et du désert français. C’est pourquoi, il a en fin de compte estimé plus pertinent de proposer que ce bouquet soit planté à Paris, mais « dans un terreau plus ingrat, qu’il fera reluire par contraste », autrement dit dans le XVIIIe arrondissement, quartier de la Chapelle, « le quartier des humbles gens qui sauront, eux, apprécier l’offrande à sa juste mesure ».
Peut-être ne faut-il pas trop vite accuser Thomas Clerc de mépriser, par élitisme congénital, les classes populaires, et faire la part du sarcasme inhérent à son statut d’écrivain, mais on peut bien douter que les « pequenauds » de province ou les « prolos » des lisières de la capitale, qui n’ont pas l’habitude de s’en laisser compter, soient plus sensibles aux couleurs acidulées de l’art de Koons que les bourgeois du XVIe arrondissement, dont les tendances sont en symbiose avec l’univers marketing du consumérisme.
Or, il se trouve que l’exposition Fautrier : Matière et lumière, qui se tient actuellement au Musée d’art moderne de la ville de Paris, expose un tableau de l’artiste intitulé Bouquet de tulipes. On se prendrait à douter du hasard et à croire en l’intervention du surnaturel pour nous forcer à questionner l’art contemporain, à nous défier du populisme ambiant… et à rêver que le Bouquet de tulipes de Fautrier entouré de ses Figures d’Otage soit projeté sur les mieux exposés des murs aveugles de la capitale ; l’art de Fautrier, si informel soit-il, valant bien le pop’art revu par Koons, pour commémorer des actes de barbarie !
N’y va-t-il pas, en outre, de la fonction critique de l’art, déniée par Koons ?
Bouquet de tulipes de Jean Fautrier (1939)
Concernant cette « affaire » chacun a en tête des précédents célèbres : Guernica, les Nymphéas, parmi d’autres. Toutes œuvres réalisées dans des conjonctures et des contextes différents mais ayant en commun de l’avoir été pour commémorer des évènements, tragiques ou heureux, c’est selon. Petit rappel pour rester bien conscient qu’en commémorant ainsi par la médiation de l’art, c’est aussi un artiste que l’on honore.
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[*] C’est-à-dire se moquant des frontières. Cf. Le triple jeu de l’art contemporain. Sociologie des arts plastiques (1999).
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Les attentats de 2015 et 2016 n’ont pas laissé indifférente la population des grands ensembles, les jeunes notamment, sensibles aux sirènes du djihadisme. Bien que notre projet d’étude ait été déposé bien avant les attentats, nous ne pouvions pas passer sous silence la déferlante qui en a résulté mais nous a pris de court alors que notre enquête était déjà bien entamée. C’est l’objet de notre présent article, trop bref sur un sujet d’importance, mais sur lequel nous reviendrons prochainement dans une postface. Cet article clôturera la synthèse comparative de notre étude-témoigange sur les Quatre mille de La Courneuve, La Duchère à Lyon et les quartiers Nord de Marseille, réalisée avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET, filiale de la CDC, animatrice du réseau des sociétés d’économie mixte, et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.
Bonne lecture.
Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai
5. Espace public, espace privé : culture et religion
Nous avions consacré notre article du 12 février dernier à la figure de l’étranger à travers la parabole évangélique du bon Samaritain et Georg Simmel. Alors qu’il ne s’écoule plus guère de jours sans qu’on nous annonce la fin tragique de migrants cherchant à fuir la misère, les catastrophes d’origine climatique ou le terrorisme d’Etat, les quelques réflexions que nous avions alors esquissées sont plus que jamais à l’ordre du jour. Nous étions toutefois passé à côté d’une autre parabole évangélique, pas moins édifiante que celle de Luc, celle de Jean relatant la rencontre du Christ avec la Samaritaine, combien plus scandaleuse. Son importance nous a été révélée par un penseur aujourd’hui disparu qu’on ne saurait ignorer tant il bouscule nos préjugés : Michel de Certeau, auteur de L’étranger ou l’union dans la différence.
Ce fut pour nous l’occasion d’apporter un complément à notre article faisant ressortir ce qui peut relier, par delà leurs différences, des auteurs comme Simmel, Illich et Certeau.
En ces temps lourds de menaces, nous n’aurons jamais trop d’urbanité pour les affronter. Et si la nature, parcimonieuse, ne nous en a pas suffisamment pourvu, soyons bien sûr qu’il n’est jamais trop tard pour en compenser le manque.
7 janvier 2015: remplace une vue de Dubaï prise du golfe Arabo-Persique.