XX – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (2. L’impensé de la société urbaine)

Chère lectrice, cher lecteur

En 1913, Charles Péguy s’en prenait au parti intellectuel en ces termes : « La méthode, […], l’invention moderne, la nouveauté moderne, ce n’est point l’exactitude, c’est l’épuisement du détail indéfini, c’est l’épuisement de la documentation et de la littérature sur un sujet, et même sur tous les sujets. » Et un paragraphe plus loin il précisait : « L’exactitude n’est ni la vérité ni la réalité. […] C’est la perfection du discernement. » ( L’argent suite)

Sans doute ne peut-on parler aujourd’hui de « parti intellectuel » comme Péguy au temps de l’affaire Dreyfus, mais d’un entre-soi d’intellectuels, oui, parmi nombre d’autres entre-soi : de chercheurs, d’experts, de techniciens, d’acteurs de terrain, d’habitants, ou de résidents plutôt, qui n’en sont pas moins acteurs, si ce n’est qu’ils ne jouent pas la scène qui leur est dévolue mais la vivent. On n’échappe pas à l’entre-soi, tellement les extrêmes que sont le solipsisme et l’universalisme sont hors de portée. Et, s‘il est une leçon que l’on a pu tirer des conditions d’exécution de notre enquête, plus encore que de ses résultats, c’est bien celle-là. 

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir prévenu, en tant que praticiens, retraités de surcroît, que nous ne pouvions prétendre faire un travail de chercheurs avec ce qu’il impliquerait d’exhaustivité, d’ « épuisement de la documentation », de poursuite du « détail infini », mais oeuvre de témoins. D’aucuns nous ont reproché de n’avoir pas de méthode [*], d’enfoncer des portes ouvertes. Mais c’était, d’une part, sans compter avec le cadre de réalisation de l’étude, ses contraintes, les tracasseries administratives et les aléas de santé en ayant rendu l’exécution acrobatique avec sa part d’improvisation, d’autre part, feindre d’ignorer que lesdites portes avaient été entrouvertes, sinon ouvertes, par nos interlocuteurs mêmes, expérimentés s’il en fut, et certaines depuis belle lurette, mais sans que les seuils en aient été franchis pour autant. A croire qu’il ne suffit pas qu’une porte soit ouverte pour accéder au domaine et qu’il faille encore que le seuil n’en soit pas trop élevé.

 Filons la métaphore, histoire de marquer sa distance avec la science, si « humaine » soit-elle : n’avons-nous pas, jusqu’à récemment encore, occupé la planète comme des squatters, en refermant les portes derrières nous tout en veillant pour celles qui restaient malgré tout ouvertes à en relever le seuil afin d’en limiter le franchissement. Cloisonnements et dénivelés sans doute historiquement nécessaires à l’affermissement de nos identités, mais que les technologies de communication modernes ont rendu vains, pour le meilleur et pour le pire. Au point qu’aujourd’hui il n’y aurait plus de salut que dans l’érection de murs derrière lesquels se réfugier pour échapper à la dilution ou dans des zones à défendre (dernier avatar des zones d’aménagement différé) en marge du contrat social qui nous lie, pour le meilleur et le pire toujours. 

Faudrait-il donc se résigner à renvoyer chacun à sa position statutaire, à sa corporation, à son corps constitué, à sa famille disciplinaire, à sa catégorie ethnique, à sa classe sociale…, en bref à son entre-soi, assigné à un territoire ? Faut-il craindre de transgresser les frontières ? Sans doute est-il souhaitable de laisser les portes ouvertes pour permettre les échanges, tout en maintenant des seuils pour préserver les identités (la platitude n’ayant jamais été un gage d’harmonie).

Ayant, au cours de notre enquête, affronté l’épreuve des cloisonnements disciplinaires et des corporatismes, nous avons pris le parti d’ignorer la spécificité des disciplines et de défier l’esprit de corps des acteurs de la politique urbaine pour privilégier, dusse la rigueur en souffrir, le croisement des regards et l’enchevêtrement des voix entre praticiens et théoriciens, tenants des différentes disciplines, maîtres d’oeuvre et maîtres d’ouvrage, experts et politiques, administratifs et usagers, professionnels et habitants…, laissant les lectrices et les lecteurs seuls juges de la qualité (nous n’osons dire de la « perfection ») de notre « discernement » appliqué à  la « réalité » (la « vérité » étant une autre affaire) urbaine.

C’est donc « sciemment » que nous avons opté pour l’ouverture au risque de sacrifier l’exhaustivité, peut-être aussi la rigueur, mais en sauvegardant l’exactitude (ou du moins en s’efforçant de l’approcher au plus près).

Après les préalables sémantiques et avant d’aborder la question de la forme urbaine, qu’en est-il de la société urbaine à propos de laquelle Thomas Kirszbaum a parlé d’un « impensé de son articulation » ?

Bonne lecture. 

[*] C’est plus de 60 ans après Péguy, en 1975, que Paul Feyerabend s’est attaché a fustiger l’esprit de méthode et à démythifier la science dans son livre intitulé Contre la méthode, sous-titré : Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance.

***

 

X
Quartiers Nord de Marseille

 

2. L’impensé de la société urbaine

Lire la suite « XX – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (2. L’impensé de la société urbaine) »

XXII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : du projet urbain au projet social-urbain

De qui Macron est-il le président ?

C’était à la fin de l’année dernière (six mois après son élection) : Macron président des riches en vadrouille les 13 et 14 novembre dans les banlieues des Hauts-de-France et de Seine-Saint-Denis pour redresser son image. D’aucuns avaient alors estimé que ce n’était pas trop tôt !

C’était le mois dernier (soit, dans les deux mois qui ont suivi) : après une échappée à Davos, Macron président des villes battant  la campagne les 25 et 26 janvier en Auvergne pour, une fois de plus, tenter de faire mentir une réputation qui pouvait nuire à son ambition de transcender les clivages. D’aucuns se sont étonnés qu’après le long intervalle consécutif aux élections, nourri de polémiques sur une présidence par trop favorable aux riches, les deux déplacements aient été si rapprochés – mais séparés par le grand show de Davos –, brouillant la cartographie d’implantation de la richesse et de la pauvreté, entre lesquelles la classe moyenne, toujours aussi difficile à cerner, serait prise en étau. D’où l’abcès de fixation du monde politique sur son déclin supposé (et à sa relégation progressive dans les périphéries urbaines) en proportion de l’accroissement relatif de ses effectifs, enjeu électoral.

Macron équilibriste, faisant alternativement pencher à droite, à gauche le balancier pour se maintenir sur le fil le reliant à ses  concitoyens les plus éloignés  de la situation moyenne : entre richesse et pauvreté, centralité urbaine et périphérie, urbanité et ruralité.

Macron semblant découvrir que le « en même temps » est un sport d’autant plus périlleux que les riches ne sont pas les seuls en ville (ce qui a motivé une immersion en banlieues deux jours durant) et que les pauvres sont aussi à la campagne (d’où l’escapade de même durée en Auvergne). Sans doute, comme le pressentait déjà Henri Lefebvre il y a une soixantaine d’années prenant acte de ce qu’il n’y avait plus de société qu’urbaine – ce qui n’a pas empêché les inégalités de s’accroître depuis – y trouvera-t-il une justification de la création d’un ministère de la cohésion des territoires. L’hégémonie de la culture urbaine n’a pas gommé, bien au contraire, les différences de mentalité et les disparités de conditions sociales, avec leur conséquence en termes d’attitudes politiques : la polarisation. Paradoxe qui impose de remettre à plat les territoires pour rechercher le bon angle par lequel aborder les problèmes socio-économiques – et leur traduction spatiale – affectés par la mondialisation, elle-même produit de l’universalité et de l’irréversibilité du progrès technologique emporté par la contagion du numérique.

Reste à en tirer les conséquences et à démontrer qu’une politique équilibrée – économiquement efficace, socialement juste – est, dans un monde écartelé entre les extrêmes, encore possible ; à apporter la preuve, également, que la cure de rigueur budgétaire, dans un contexte d’urbanisation extensif autant, sinon plus, qu’intensif est compatible avec le progrès social ; à poser en conséquence le principe d’un « pouvoir d’agir citoyen » à l’encontre des tendances bureaucratiques et technocratiques d’une gouvernance à la dérive. Si transcender les clivages est bien dans la philosophie politique d’Emmanuel Macron, encore ne faudrait-il pas que le focus réglé par la gauche extrême (les Insoumis, pour ne pas les nommer) sur la minorité détenant une part disproportionnée de la richesse n’en vienne à masquer les mécanismes sous-jacents à la répartition des richesses (mondiaux plus encore que nationaux), qui ne sauraient se résumer à un problème de concentration entre quelques mains, lequel n’est qu’un épiphénomène ; de même que la concentration de la pauvreté sur certains territoires (grands ensembles des périphéries urbaines) n’est que l’expression spatialisée d’inégalités économiques autrement plus profondes.

Ce à quoi, pour nous en tenir à notre sujet d’étude, un projet urbain intégré devrait pouvoir contribuer en articulant les dimensions d’un renouvellement social inscrit dans un environnement bâti rénové avec l’objectif de restituer à la nature une place qu’on lui avait déniée au nom d’une certaine modernité. Sachant que c’est par la médiation du paysage que la société locale exprime son caractère et ses potentialités dans la forme urbaine dessinée par les hommes de l’art.

Bonne lecture.

***


4. Du projet urbain au projet social-urbain

La Courneuve
Maquette du projet de rénovation du secteur Sud des 4000 – Bernard Paurd, urbaniste

Lire la suite « XXII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : du projet urbain au projet social-urbain »

XXVII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : l’égalité et la citoyenneté au secours de la solidarité et du renouvellement urbain

Chères lectrices, chers lecteurs

Dans notre précédent article nous avons cherché à démontrer comment la résorption des écarts de développement entre les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV) et les autres quartiers impliquait à la fois plus d’investissement privé dans les premiers et plus d’Etat dans les seconds. Equilibre sans doute difficile à atteindre en période de restriction budgétaire et en raison du manque d’attractivité des quartiers dits prioritaires, sachant que l’attractivité dépend de l’investissement privé et en est « en même temps » la condition. C’est dire combien il importe de jouer sur tous les leviers du renouvellement urbain, relevant tant du cadre architectural et paysager que des équipements et du développement économique : cercle vertueux auquel est suspendue la réalisation d’une égalité des chances entre territoires, objectif désormais assigné au nouveau ministère de la cohésion des territoires concentrant les attributions des deux précédents ministères réciproquement en charge de l’aménagement du territoire et de la ville. Ce n’est pas parce que la ville s’efface derrière les territoires qu’elle disparaît ; bien au contraire puisque, de la ville ou de la campagne, nous sommes tous tributaires d’une civilisation urbaine, mais les inégalités économiques sont d’autant plus assurées de perdurer qu’elles se cristallisent dans les valeurs foncières.

Il est, toutefois, un autre enjeu que les attentats de 2015 et 2016 ont  contribué à mettre en avant : celui de la « mixité » censée pallier les méfaits de disparités sociales redoublées par les fractures territoriales. D’un problème de nature économique on est passé brutalement à un problème de peuplement impliquant la sélectivité, au risque d’occulter le premier,        pourtant  déterminant  :  d’où  l’accent  désormais  mis  sur  la « cohésion » plutôt  que  sur  l’ « aménagement ».

Tel est le sujet de l’article que nous vous proposons cette semaine, avant d’aborder la semaine prochaine la question, qui fait polémique, de la place de la religion dans l’espace public, laquelle fera l’objet du dernier article de notre feuilleton sur le « renouvellement urbain » appréhendé à travers les Quatre mille de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille.

Bonne lecture.

X
La Courneuve – Quatre mille Sud
Ecole Joséphine Baker

4. L’égalité et la citoyenneté au secours du la solidarité et du renouvellement urbain

Lire la suite « XXVII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : l’égalité et la citoyenneté au secours de la solidarité et du renouvellement urbain »

XVIII – D’UN GHETTO L’AUTRE — 11) La loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014 à la lumière des analyses et propositions d’Eric Maurin, Laurent Davezies, Jacques Donzelot et Milena Doytcheva

imagesPalais Bourbon : façade nord dessinée par Bernard Poyet sous Napoléon 1er – Photo Wikimedia Commons

Lire la suite « XVIII – D’UN GHETTO L’AUTRE — 11) La loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014 à la lumière des analyses et propositions d’Eric Maurin, Laurent Davezies, Jacques Donzelot et Milena Doytcheva »

XVIII – D’UN GHETTO L’AUTRE — 8) Jacques Donzelot et la ville à trois vitesses (suite)

Jacques Donzelot et la ville à trois vitesses (suite)

Pour comprendre la situation actuelle des zones sensibles, J. Donzelot prend appui sur les analyses d’Alain Touraine, d’une part, et de Robert Castel, d’autre part.

En février 1991, Alain Touraine dans un article paru dans la revue Esprit intitulé Face à l’exclusion avait opposé la société de type pyramidale des Trente glorieuses, hiérarchisée, permettant à l’ascenseur social de fonctionner, et la société postindustrielle, horizontale, de type réticulaire, ne laissant pas d’autres possibilités que d’être « dedans » ou « dehors », c’est-à-dire exclu par déconnexion du système de production.

Pour Robert Castel, auteur des Métamorphoses de la question sociale (1994), la société contemporaine n’a pas changé dans sa nature, qui reste fondamentalement la même, mais dans sa forme par l’effet de la décomposition de la condition salariale. Ce n’est pas en termes statiques d’inclusion et d’exclusion qu’il faut analyser la société actuelle mais de « désaffiliation ». La société est appréhendée dans son dynamisme autour de deux axes : le rapport au travail et aux autres, permettant de  découper l’espace social en trois secteurs : un secteur d’intégration où les gens disposent d’un travail permanent garanti et de relations sociales stables, un secteur de vulnérabilité associant précarité et fragilité relationnelle, un secteur de désaffiliation, enfin, stigmatisé par le chômage et l’isolement social, justifiant l’assistance.

Donzelot reprend ces analyses, mais soutient que les transformations auxquelles on a assisté au terme des trente glorieuses ne sont pas que de pure forme mais bien structurelles en ce sens que la décomposition de la condition salariale et ses conséquences en termes d’effritement de la société a conduit à déporter les populations les plus fragilisées vers les territoires de relégation et vice-versa pour les plus favorisés qui tendent aujourd’hui à revenir vers les centres-villes. On est donc bien dans une logique de séparation, telle qu’analysée statistiquement par Eric Maurin[1], débouchant sur la ségrégation spatiale.

Ainsi, au terme de l’évolution historique tracée dans La ville à trois vitesses (2009), J. Donzelot, constatant que « la ville ne fait plus société », perçoit l’agglomération du XXIe siècle sous la forme de trois configurations, dont la dynamique ne préjuge pas d’évolutions futures :

  • La relégation s’applique aux grands ensembles, stigmatisés, qui, après avoir connu une première phase de mixité relative, quelque peu idéalisée, sont affectés aux plus démunis, victimes de la mondialisation, refoulés de la ville-centre et qui subissent différentes formes de discriminations sociales et de ségrégation spatiale. La relégation est l’aboutissement d’un processus qui s’inscrit dans l’histoire récente et l’évolution de la société industrielle vers une société où le tertiaire est devenu dominant, avec cette conséquence que les nouveaux emplois se sont éloignés spatialement et en termes de qualification de ce que la population pouvait escompter. L’auteur distingue trois étapes de cette relégation : les années 80 marquées par l’échec d’une intégration que la marche des beurs de 1983 avait laissé espérer, les années 90 caractérisées par la montée des trafics illégaux et l’augmentation concomitante des faits de délinquance, les années 2000, enfin, durant lesquelles se sont, en réaction, accentuées les manifestations identitaires liées au prosélytisme islamique. De sorte que le décalage s’est accru entre une population assignée à ses territoires de relégation et une société exigeant de la part de ses ressortissants d’autant plus de mobilité que les emplois se précarisaient : société de flux confrontée à ses enclaves.
  • La périurbanisation correspond à l’émergence et à la généralisation de la maison individuelle à la périphérie des villes (phénomène de « rurbanisation » selon un mot valise forgé en 1976 par Gérard Bauer et Jean-Michel Roux co-auteurs de La rurbanisation ou la ville éparpillée). Le pavillonnaire anti-urbain est le refuge d’une classe moyenne se sentant agressée par la grande ville et ses affres, mais dont les membres restent dépendants pour le travail, attirée aussi par les charmes de la campagne. En même temps elle se sent menacée par les cités, qui ont en partage avec elle la localisation périphérique, mais dont elle tient à distance la population, stigmatisée, réputée pour les incivilités de sa jeunesse. A la contrainte de l’immobilité à laquelle sont astreints les habitants des cités, de par leur enclavement géographique et isolement social, se substitue une contrainte de l’hypermobilité en raison de la distance séparant les résidents des emplois, urbains en général, et des commerces et services dispersés entre la proximité relative pour les plus quotidiens et le centre-ville pour les autres.
  • La gentrification est le fait de la classe moyenne supérieure, émergente, pure produit de la société libérale et de la mondialisation de l’économie, qui faute de pouvoir accéder à la propriété dans les quartiers à valeur foncière élevée se rabattent sur les centres-villes dégradés pour les rénover. Qualifiés souvent de « bobos », ses membres font le chemin inverse des périurbains après avoir souvent fait la même expérience qu’eux. Les charmes d’un environnement campagnard, l’attrait de la propriété individuelle, du pavillon de banlieue, ils en sont d’autant plus revenus qu’ils ont eu le temps d’en mesurer les inconvénients : l’isolement, l’insécurité et la servitude d’une mobilité contrainte.  Faisant d’autre part partie de ces relatifs privilégiés qui ont tiré bénéfice de la mondialisation, leur ascension sociale leur a d’autant plus permis d’investir dans des travaux de rénovation que le foncier restait abordable dans un environnement urbain en voie de transformation. Fort de leur statut, acquis souvent au prix de lourds sacrifices, et d’une culture qu’ils partagent avec leurs semblables, ils peuvent même se permettre, débarrassés des préventions et préjugés des classes fragilisées par la précarité, une ouverture aux autres qu’ils côtoient plus qu’ils ne les fréquentent ; sachant qu’ils s’accommodent d’autant mieux de la mixité qu’ils escomptent une valorisation du quartier, qui aura pour conséquence à terme d’en évincer les populations « allogènes ».

C’est à cette ville à trois vitesses, que Jacques Donzelot fait correspondre trois catégories d’entre-soi, dont Olivier Mongin a développé l’analyse dans La condition urbaine (2005)[2] :

  • Un entre-soi contraint correspondant à la relégation dans des zones qualifiées abusivement d’exclusion, parfois dites de non-droit, conséquence du rejet des classes populaires dans les grands ensembles de banlieue regroupant l’habitat social (cf. notion de ville résiduelle). Subissant la stigmatisation, les habitants des grands ensembles, captifs de leur territoire, n’ont même pas la faculté, qui leur est déniée au non de l’idéal républicain, « de constituer un nous qui donnerait trop à voir ce qu’ils ont en commun. » D’où le développement de réflexes identitaires qui ce sont exprimés dans le port du voile d’abord avant que le halal ne vienne aujourd’hui prendre le relai.
  • Un entre-soi protecteur correspondant à la périurbanisation,  propre à cette classe moyenne à la recherche d’une tranquillité qu’elle paye d’une insécurité, conséquence de la dispersion de son habitat, de son éloignement des centres-villes et des services urbains. « Ce qui est protecteur, c’est d’abord et surtout ceci que l’installation dans le périurbain vaut garantie de voisinage et de tranquillité comparée aux périls des cités et à l’intranquillité des villes-centres. » D’où la tendance à renforcer la clôture des espaces privés, d’une part, à privatiser les espaces communs, d’autre part. Mais, cette extension périphérique sous sa forme pavillonnaire ou ville satellite, typique du phénomène de rurbanisation, a aussi sa contrepartie obligée, à savoir la mobilité. Cet entre-soi protecteur est mis en correspondance, par l’auteur, avec le vote protestataire séduit par le discours sécuritaire de l’extrême droite. Comme si, fait-il observer dans un raccourci saisissant, un « activisme sécuritaire » devait répondre à l’« insécurité civile » à droite et la « prévention » à l’« insécurité sociale » à gauche.
  • Un entre-soi sélectif, recherché par la couche supérieure de la classe moyenne, dont le « bobo » constitue la caricature ; forme d’élitisme qui se flatte d’être ouvert aux autres et au monde. A cet entre-soi correspond le phénomène de gentrification : reconquête des centres-villes par la bourgeoisie intellectuelle, qui a remplacé la bourgeoisie industrielle, adepte d’une mixité sociale à tonalité plus folklorique qu’authentique (cf. notion de ville dans la ville). Grace aux travaux de rénovation et au développement des circulations piétonnes et des transports en commun « la gentrification est ce processus qui permet de jouir des avantages de la ville sans avoir à en redouter les inconvénients. » Conséquence de la sélectivité : « Ce sont partout les hypercadres de la mondialisation, les professions intellectuelles supérieures qui peuplent ses espaces rénovés. »

Ainsi à la bipolarisation de la société industrielle à la fois sociale et spatiale provoquée par la condition salariale, la société postindustrielle, confrontée à précarisation du travail, a substitué une tripatition qui s’incarne dans trois figures idéales-typiques de la ville : la « ville résiduelle », la « ville satellite » et la « ville dans la ville ». Trois figures tiraillées entre la sclérose et la mise en mouvement pour survivre, sachant qu’un mouvement de périphérie à périphérie tend de plus en plus à prévaloir sur le mouvement de va-et-vient entre centre et périphérie du type de celui analysé jadis par l’école de Chicago. J. Donzelot est conscient des limites de cette conception : « Seule compte la tendance, et celle-ci porte bien à voir le travail d’une logique de séparation à l’oeuvre dans la ville au détriment des interdépendances […]. » C’est que la classe moyenne ne joue plus le rôle qu’elle jouait dans la société industrielle. « La ville de la mondialisation change la donne par les deux bouts. Il y a la mondialisation par le bas qui se traduit par la concentration de ces minorités visibles dans les territoires de relégation. Et puis la mondialisation par le haut qui correspond à la classe émergente associée à la gentrification. Entre ces deux pôles, aucune commune mesure ne permet l’établissement d’une relation, conflictuelle ou non. » Ainsi, « autant les classes moyennes ont constitué la solution de la ville industrielle, autant elles sont devenues le problème dans la ville mondialisée. »

Quelles conséquences en tirer pour une politique de la ville digne de ce nom ?

 
A suivre
 
Jacques Donzelot : une « politique pour la ville » conforme à « l’esprit de la ville » (suite et fin)

[1] Cf. Le ghetto français : enquête sur le séparatisme social (2004), dont nous avons rendu compte dans notre article du 9 mars 2014.

[2] Dont nous rendrons compte dans un prochain article avec La ville des Flux (2013).

_________________________________
 
 Chers lecteurs
 

Riches de vos savoirs, de vos expériences, ne passez pas votre chemin en dédaignant la sébile que je vous tends.Merci pour les commentaires, avis, rectifications… que vous voudrez bien y verser.  A moins que vous ne préfériez m’écrire à l’adresse suivante : jean.f.serre@gmail.com

XVIII – D’UN GHETTO L’AUTRE — 5) De la fracture sociale à la fracture territoriale : Laurent Davezies

Retour sur le séparatisme social d’Eric Maurin

Sans doute E. Maurin est-il plus statisticien que sociologue et même qu’économiste. Il n’empêche, ses analyses sur le séparatisme social reposent sur trois notions qui interrogent et le sociologue et l’économiste : le destin et les stratégies de classe, le voisinage et les effets de contexte.

Parler de destin résonne étrangement au XXIe siècle. Ou bien il faut comprendre que l’avenir des gens est tout tracé à l’avance, ce qui serait se condamner à l’impuissance, ou bien qu’il est lié au milieu dans lequel ils évoluent, position défendue par l’auteur, et dans cette dernière hypothèse la seule façon de les libérer consisterait, soit à changer le milieu pour réorienter du même coup les destins, soit à les sortir de leur milieu pour leur permettre d’échapper à son influence néfaste. Dans l’un et l’autre cas on incrimine le milieu, et c’est bien ce que fait l’auteur lorsqu’il appréhende les phénomènes de ségrégation en fonction de voisinages et qu’il met en avant des effets de contexte. Encore faudrait-il, d’une part, pouvoir établir des critères permettant de délimiter des voisinages pertinents au regard des phénomènes de ségrégation que l’on cherche à éliminer ou des objectifs de mixité social qu’on souhaite promouvoir, ce qui est différent, d’autre part, définir la nature des contextes en cause. L’auteur ne cache pas la difficulté. Etant précisé que ce sont les classes du bas de l’échelle sociale qui ont des destins, alors que les classes aisées, moyennes et supérieures, ont des stratégies ; stratégies d’évitement dont elles jouent d’autant mieux que les classes populaires sont prisonnières de leurs destins. Mais, sans sous-estimer la liberté de choix résidentiel des premières, ce n’est pour autant qu’elles échappent à leur destin, celui de la fortune, dans les deux sens du terme, et nous ne saurions faire fi du conditionnement des stratégies. On mesure toute l’ambiguïté du vocabulaire utilisé par E. Maurin. Les notions de voisinages et d’effets de contexte n’échappent pas plus à la critique.

S’agissant des voisinages, il s’en remet, pour des questions de méthode aux îlots résidentiels des enquêtes emploi de l’INSEE, sachant bien que les notions de ségrégation spatiale et de mixité sociale sont toutes relatives et liées précisément aux dimensions des voisinages auxquels on se réfère. Quant aux effets de contexte, le terme même employé est significatif de son embarras. Pour intervenir sur le contexte encore faudrait-il savoir de quoi l’on parle : milieu social ou quartier défini par sa morphologie ? Toute l’histoire de la politique de la ville est marquée par l’alternative, manifestation de son incapacité à appréhender les problèmes dans leur globalité et les phénomènes dans leur interaction[1].

C’est sans doute du fait de ces difficultés auxquelles il est confronté, qu’Eric Maurin, après avoir mis en cause les effets de contextes ne voit paradoxalement plus de remèdes que dans des interventions ciblées sur les individus. Mais par ce traitement, ne renvoie-t-il pas aux sources du séparatisme social, à savoir les inégalités économiques ?

C’est le mérite de Laurent Davezies que d’avoir recentré le problème sur l’économique en partant des deux crises bancaire et d’endettement qui en 2008 et 2011 ont contribué à creuser la fracture sociale et à lui superposer une fracture territoriale. Mais à la différence d’Eric Maurin, il se garde bien de trancher le dilemme entre interventions individualisées et territorialisées dans lequel se trouve enferré la politique de la ville depuis maintenant 40 ans.

Personne n’est dupe, Eric Maurin et Laurent Davezies moins que quiconque : ce n’est pas parce que l’on serait parvenu à résoudre les problèmes de ségrégation spatiale que l’on aurait, par ce fait même, contribué à réduire des inégalités sociales. La question est au mieux de savoir si la fracture territoriale participe à l’accroissement des inégalités sociales en les rendant plus visibles, auquel cas une politique territoriale est justifiée, ou si inversement la fracture de la société, en dégradant la cohésion sociale, débouche inéluctablement sur une ségrégation spatiale pouvant aller jusqu’à la constitution de ghettos, en conséquence de quoi ce serait à la source des inégalités qu’il faudrait remonter. La fracture territoriale n’aurait d’autre effet que de nous voiler une réalité beaucoup plus insaisissable.

Pour apporter une réponse, le détour par l’économique est indispensable. Mais ce n’est pas, semble nous dire Laurent Davezies, moins tranchant qu’Eric Maurin sur la question de la territorialisation des actions économiques et sociales, sans devoir tenir compte des mentalités et des contextes culturels qui pèsent sur les politiques.

320px-Þingvellir_faille_2003Faille de Pingvellir (Island) / Photo Laurent Deschodt / Wikimedia Commons

  

5)      De la fracture sociale à la fracture territoriale : Laurent Davezies

C’est à Emmanuel Todd, à la suite de Marcel Gauchet, que l’on doit l’expression de fracture sociale, caractéristique de l’ère post-démocratique selon le premier. L’expression fut reprise par Jacques Chirac à l’appui de sa campagne pour l’élection présidentielle de 1995. La réalité lui fut cruelle puisque dès octobre de la même année des émeutes embrasaient Vaulx-en-Velin avant de s’étendre dans la banlieue lyonnaise. En novembre 1997 la Duchère à Lyon était le théâtre de graves incidents. En janvier 1998, c’était au tour du centre commercial de la Part-Dieu d’être dévasté. En Juin 2005, Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur promettait de nettoyer la cité des 4000 de La Courneuve au kärcher après s’en être pris à la « racaille ». Enfin, en octobre 2005 les banlieues se soulevaient suite à la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, soulèvements auxquels le gouvernement d’alors répondait par l’état d’urgence. Il n’est guère d’années entre 1995 et 2005 qui n’aient été ponctuées par des incidents ou sinistres de plus ou moins grande ampleur. Et bien sûr, le décompte ne s’arrête pas à cette dernière année qui constitue seulement un sommet ; en 2007 Villiers-le-Bel était victime d’un soulèvement contagieux qui enflamma la banlieue et en août 2012 c’était au tour d’Amiens-Nord de connaître deux nuits d’affrontements.

Autant d’événements tragiques qui, comme une dérive de continents, sembleraient justifier, dans les analyses, le recouvrement de la fracture sociale par une fracture territoriale, à l’image de la tectonique des plaques. En 2010 déjà Christophe Guilluy titrait son livre : Fractures françaises. En 2013, sur un constat similaire, Jacques Lévy titrait le sien : Réinventer la France. Nous renvoyons nos lecteurs aux comptes rendus de ces deux ouvrages, qui ont fait l’objet de nos articles publiés les 12 et 13 septembre 2013 dans la série : L’espace géographique des villes. Nous rappellerons seulement que dès 1981 ‒ date aussi des premières émeutes de Vaulx-en-Velin ‒ Emmanuel Todd et Hervé Le Bras publiaient L’invention de la France et qu’en 1988 Todd récidivait en faisant paraître La nouvelle France. La convergence, durant ces dernières décennies, des titres, sinon des contenus, n’aurait pas dû manquer pas d’intriguer et devrait inciter à approfondir l’évolution parallèle des concepts et des réalités qu’ils sont censés saisir.

Laurent Davezies n’est pas en reste, et ce n’est pas un hasard s’il a donné comme sous-titre La nouvelle fracture territoriale à son livre de 2012 : La crise qui vient. Il y soutient qu’au vu des deux dernières crises, bancaire en 2008 avec les subprimes, de la dette souveraine en 2011, on ne peut plus se contenter de raisonner globalement en mettant en cause le capitalisme, mais qu’il faut désormais affiner l’analyse à l’échelle des territoires : « Le territoire – c’est-à-dire les régions, les villes, les banlieues – ne constitue pas une dimension du réel, mais le réel lui-même. »

Il fait tout d’abord le constat que la crise révèle plus l’arrêt des créations d’emploi que leur destruction et, leitmotiv, que « la fracture territoriale est venue creuser la fracture sociale. »

Alors que les mécanismes de redistribution par le biais des prélèvements sociaux (budget de l’Etat et sécurité social) avaient eu pour effet, avant la crise de 2008, de transférer des revenus des régions bénéficiant d’un PIB élevé vers les autres moins favorisées, contribuant à réduire les inégalités territoriales, après cette première crise les mécanismes publics d’amortissement ont permis de soutenir la consommation dans les régions affectées de telle sorte que « ce sont les territoires les moins productifs du pays qui ont enregistré les meilleures progressions en termes de revenu, de peuplement, d’emploi et même de lutte contre la pauvreté », à savoir : le Sud et l’Ouest, contrairement au Nord-Est et à la diagonale du vide. Sachant que les grandes métropoles ont été relativement épargnées, il note : « les régions les plus touchées sont industrielles, mais elles sont aussi des régions sans véritable métropole. »

S’agissant plus précisément du chômage, il fait observer qu’avant la crise, il a affecté surtout le Nord, le littoral méditerranéen et l’axe de la Garonne, alors qu’après ces territoires s’en sont plutôt bien sortis et que c’est dans les plus productifs (régions industrielles de l’Ouest et anciennes régions industrielles de l’Est) qu’il a le plus progressé.

« Dès lors, force est de constater que la lutte contre les inégalités territoriales et la lutte contre les inégalités sociales se sont découplées. » Les premières tendant à se réduire pendant que les secondes augmentaient, au moins avant que la crise des dettes souveraines ne produise ses effets.

Mais avec l’accroissement de celles-ci, perçues comme insoutenables depuis 2011, les territoires dont la prospérité reposait sur la consommation stimulée par les dépenses publiques (territoires suburbains) sont entrés à leur tour en crise, le resserrement des budgets publics ayant affecté les régions déjà les plus déprimées.

En conséquence, selon l’auteur, « quatre France prennent forme sous nos yeux :

  • une France productive, marchande et dynamique, concentrée dans les plus grandes villes, où se forgent les nouveaux atouts de la compétitivité du pays (36% de la population) ;
  • une France non productive, non marchande et pourtant dynamique, située à l’ouest d’une ligne Cherbourg-Nice, qui vit d’une combinaison de tourisme, de retraites et de salaires publics (44% de la population) ;
  • une France productive, marchande et en difficulté, composée de bassins industriels déprimés, principalement dans la moitié nord du pays, dont le déclin semble difficile à enrayer (8% de la population) ;
  • une France non productive, non marchande et en difficulté, située également dans le nord-est du pays et faite de territoires si frappés par le déclin industriel qu’ils dépendent essentiellement des injections de revenus sociaux (12% de la population). »

Contrairement aux prévisions des experts ce sont les secteurs les plus exposés à la mondialisation qui ont le plus souffert (au nord-est d’une ligne reliant le Calvados à la Loire, soit ¼ du territoire occupé par 20% de la population) et les secteurs protégés qui s’en sont le mieux sortis (dualisation du développement et de la croissance). « Croissance (du PIB) et développement (de la population, de l’emploi, du revenu) ont ainsi divergé sur le territoire français. D’un côté, des métropoles assurent la croissance, mais sans développement ; de l’autre, des territoires se développent, mais sans croissance. »

Le constat, contesté, semble encore plus désabusé s’agissant de Paris qui depuis le début du millénaire verrait l’activité décliner, sa démographie baisser et l’emploi décrocher, ce dont, note-t-il, se satisfont et les parisiens qui, avec la bénédiction des écologistes, bénéficient d’une rente de situation sans développement, et la banlieue qui profite des délocalisations industrielles[2]. Ainsi, Paris ne serait plus en mesure de jouer son rôle de locomotive de la croissance nationale.

Laurent Davezies en tire les conséquences, à savoir que « des économies locales en bonne santé conditionnent la croissance nationale. » Dans cette nouvelle conjoncture, le rôle des grandes villes lui apparaît primordial alors même que leurs performances ont été médiocres ces dernières décennies durant lesquelles ce sont les territoires périphériques (résidentiels), représentant 44% de la population, qui ont été les plus attractifs. Pour l’auteur, « le retour de la croissance, la reconversion audacieuse de certains bassins d’emploi, l’accélération des mobilités résidentielles, les mécanismes de solidarité horizontale en complément des solidarités verticales habituelles, peuvent préserver une France territorialement équitable. » Certes, « les ajustements à opérer impliquent de nombreux mécanismes non territorialisés. Mais ils doivent aussi compter avec les ressources évidentes ou latentes que recèlent les territoires français. » C’est que « la nouvelle grammaire de la croissance érige aujourd’hui le territoire en facteur de production […] ».

Le dilemme est dès lors le suivant : soutenir les territoires bénéficiant d’avantages comparatifs ou aider les plus désavantagés. En effet, les conditions du redressement productif, « fondé sur les zones d’emploi les plus performantes, impliquent un creusement des disparités territoriales. Faudra-t-il bientôt choisir entre l’égalité territoriale et l’efficacité économique », se demande notre auteur ?

C’est l’égalité territoriale qui est donc en question. Mais, résultat du placage de conceptions sociales sur l’espace, il note que cette expression est empreinte d’anthropomorphisme. Quant à l’équité territoriale, elle est la transposition bien peu légitime sur l’espace d’une théorie de la justice applicable à des individus ou groupes sociaux. Dans les deux cas c’est raisonner comme si les gens étaient pieds et poings liés à leur territoire.

Deux conceptions se dégagent pour échapper au dilemme :

  • Anglo-saxonne : aider les gens à quitter les territoires en crise (aide au déménagement et politique favorable aux migrations) ;
  • Celle des pays latins : aider les territoires à se développer. C’est la charge identitaire des territoires qui pèse sur les politiques de pays catholiques que la révolution industrielle a moins bouleversé et plus tardivement (politiques de relance d’économie du territoire accompagnées de mesures en faveur de la solidarité à caractère budgétaire).

Pour l’auteur, sans doute faut-il, entre les deux mécanismes d’ajustement que sont la solidarité nationale et la mobilité, privilégier celle-ci. Mais dans le contexte français et compte tenu du poids des traditions et mentalités, des compromis sont à rechercher. Les options sont, en effet, complémentaires et non exclusives : la solidarité verticale (entre l’Etat, les régions, les départements et les communes) doit être complétée par une solidarité horizontale (entre les collectivités de même niveau). « Demain, c’est un fait, le redressement productif sera fondé sur certains territoires et pas sur d’autres. L’accompagnement et l’organisation des mobilités interterritoriales en sont une modalité ; ils constituent aussi une occasion d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité. »

En novembre 2013, Davezies s’exprimait avec moins de nuances en déclarant[3], ainsi que nous le rapportions dans un compte rendu critique le 11 novembre au sujet de la rébellion des Bonnets rouges (Intermède 3) : « Le territoire est un instrument, pas une fin en soi, la question posée aujourd’hui n’est pas celle de l’égalité des territoires mais d’abord celle de l’égalité des gens. » Déclaration à confronter à l’avertissement de Maurin : « C’est en atteignant les individus que l’on transformera le territoire – et non l’inverse […]. »[4]

***

Hélas, la fracture sociale a beau avoir été recouverte par la fracture territoriale, nous en avons d’autant moins fini avec elles qu’une nouvelle fracture vient s’y superposer : celle de la religion.

A suivre :

Le retour du religieux avec Gilles Kepel 


[1] Avec la notion d’effets de lieux mise en rapport avec le concept d’habitus, Bourdieu dans  La misère du monde tente une explicitation théorique de la relation du social à l’espace. C’est par la médiation de l’habitus, ou disposition, que le sujet intériorise la dimension spatiale de ses pratiques et qu’en retour il peut se projeter dans l’espace pour avoir prise sur les événements (mouvement parallèle au processus dialectique de la socialisation) : « Si l’habitat contribue à faire l’habitus, l’habitus contribue aussi à faire l’habitat, à travers les usages sociaux, plus ou moins adéquats, qu’il incline à en faire. »

[2] V. la contribution de l’auteur au débat sur Paris à l’horizon 2025 dans Paris.fr de novembre 2010, et son article : Paris s’endort… dans  La vie des idées. Fr du 1er février 2008 et sur le même site les réponses de Jean-Louis Missika (Paris, ville-monde dans une France endormie : 12 février 2008), d’une part, Ariane Azéma et Denis Tersen (Economie francilienne : et si Laurent Davezies cauchemardait : 12 mars 2008), d’autre part.

[3] Cf. Le Point.fr du 9 novembre 2013.

[4] Le ghetto français, dont nous avons rendu compte dans notre précédent article.


 Chers lecteurs

Les sectateurs de l’universalisme républicain ne doutent jamais. C’est peut-être de trop douter que les communautaristes se replient sur leur pré carré mortifère. Exigeant pour rendre compte dans ce blog des ouvrages compulsés, il m’arrive parfois de douter.

Merci de bien vouloir me signaler toute erreur, omission ou mésinterprétation qui aurait échappé à ma vigilance. Soit en me laissant un commentaire, soit en m’écrivant à l’adresse suivante : jean.f.serre@gmail.com