L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

La Grotte de Platon – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia
« Naître chaque matin à la naissance du jour. Joie »
III – Désir d’exotisme avec Victor Ségalen

Victor Ségalen (1904), par Louis Talbot
Le réveil des sens, après leur assoupissement provoqué par le confinement, n’aurait-elle pas dû être l’occasion où jamais de renouer avec cette diversité que la Modernité avait contribué à affaiblir sous l’empire de la Raison, confirmant la victoire de la démocratie sur les populismes ?
Le réveil des sens : la réappropriation de l’urbain
L’occasion manquée : le renversement de perspectives
Populisme versus démocratie
Le réveil des sens : la réappropriation de l’urbain
La propagation de l’infection une fois freinée, refusant de nous laisser enfermer d’un côté ou de l’autre de la barrière discriminante de la santé imposée par la norme, nous avons refermé les fenêtres ouvertes sur la contemplation d’un dehors pétrifié pour rouvrir en grand la porte qui nous tenait cloîtrés, rendant au seuil sa fonction de limite et de transition : véritable défi au dualisme du dehors et du dedans, dont, à force d’être reclus, nous avions cruellement ressenti les effets délétères sur notre santé physique et morale. Dualisme du fond, qui nous met en contact avec l’intime, et de la forme, qui nous enserre dans son carcan en nous séparant de l’extérieur ; de la chair vivante de nos congénères et du décor de pierre dans lequel ils évoluent. À nouveau immergés dans la ville, son effervescence, frustrés d’en avoir été privé, nous n’avons eu de cesse d’en explorer les moindres replis, « dérives urbaines » célébrées dans les années 1950 par les situationnistes1. Exploration tous azimuts d’agglomérats de pierre, de béton, de bitume et de végétal pour, de surprises en surprises, s’en émerveiller comme des plis et replis d’un drapé qui n’avaient plus rien à envier à ceux de la peinture baroque2. Tous azimuts sûrement, jusqu’en ses confins peut-être, mais non pas jusqu’en ces banlieues tenues pour suspectes, pourtant d’autant plus à redécouvrir que, jadis abusivement attirés par les séductions du centre-ville, nous les avions tenus à distance. C’eût sans doute été trop demandé. C’est tout le sens des frontières qu’il nous aurait alors fallu réinterpréter, de ces frontières qui nous relient autant qu’elles nous séparent : de la nature au sein de laquelle se ressourcer, de l’allogène auprès de qui se renouveler. Et cela, sans craindre de se mesurer à cette étrangeté qui est d’autant plus redoutée qu’elle prend la forme « dure » des grands ensembles des années 1960-1970 ; alors même qu’elle se révèle attractive quand elle se pare des couleurs et des parfums de l’exotisme3. Mais d’un exotisme authentique dont se réclame par ailleurs un Victor Ségalen, celui des « exotes », amoureux de la diversité ; tout le contraire de l’exotisme de pacotille de ces voyageurs impénitents, « pseudo-exotes », dont il dénonce la superficialité, simulacre de l’exotisme vrai qu’il a été cherché au loin (Polynésie, Chine…), mais que, relevant moins de la géographie que de l’altérité, il pouvait retrouver dans la proximité ; exotisme du divers se gardant toutefois du métissage, qui risquerait de conduire à l’uniformité. Ainsi en arrive-t-il
« à définir, à poser la sensation d’exotisme : qui n’est autre que la notion du différent ; la perception du Divers ; la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même ; et le pouvoir d’exotisme, qui n’est que le pouvoir de concevoir autre. »
« Exotisme : qu’il soit bien dit que je n’entends par là qu’une chose, mais universelle : le sentiment que j’ai du divers ; et par esthétique, l’exercice de ce même sentiment ; sa poursuite, son jeu, sa plus grande liberté ; sa plus grande acuité ; enfin sa plus claire et profonde beauté4. »
C’est que, contrepoint de l’idéoréalisme totalitaire de Saint-Pol-Roux, « c’est par la Différence, et dans le Divers, que s’exalte l’existence. » En conséquence de quoi, il faut bien se persuader que « ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une Individualité forte. » Différence – écart préfèrerait dire François Jullien – dans la diversité, mais différence aussi d’avec le folklore, celui d’un Pierre Loti, entre autres. Pourtant, au nom de la diversité même, ne peut-on pas adhérer intellectuellement à l’exotisme de Ségalen tout en restant « sensible » au charme quelque peu folklorique de l’auteur de Pêcheurs d’Islande et d’Azyiadé ? Remarque d’importance qui montre les limites de l’universalité dont se réclame Ségalen : la diversité exclut toute hybridité susceptible de la menacer (rejet des « voyages mécaniques » et du féminisme comme attentatoires à la diversité) ; point sur lequel son concept d’ « exotisme » se sépare de celui de « créolisation » promu par Édouard Glissant, lequel ne tarit néanmoins pas d’éloge à son endroit.
Exotisme qui serait également à rapprocher du décentrement préconisé par François Jullien (v. supra), si ce n’est qu’avec le Yin et le Yang, inspiré de la diversité du cosmos, du monde, de l’humain, on ne sort de la polarité que pour mieux accéder à l’harmonie. Pour l’auteur – qui se garde bien de parler d’exotisme – le détour par la Chine implique un dépaysement et en même temps, insiste-t-il, un retour ; retour sur soi. Loin de se fuir, de se perdre dans la diversité d’un exotisme de surface, il s’agirait bien plutôt de se retrouver, non dans l’extériorité mais dans l’altérité. Mais s’affronter à l’altérité, n’est-ce pas aussi prendre le risque de s’oublier dans l’Autre ? Risque qui n’échappe pas à l’entreprise de Ségalen.
Enfin, l’auteur des Immémoriaux va jusqu’à opposer l’Entropie à sa conception de l’Exotisme : « l’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie. » Et d’ajouter, selon une formule dont il dit ignorer l’origine, que « l’Entropie de l’Univers tend vers un maximum ». Aussi se la représente-t-il « comme un plus terrible monstre que le néant. Le néant est de glace et de froid. L’Entropie est tiède. Le néant est peut-être diamantin. L’Entropie est pâteuse. Une pâte tiède. » Sous la pression du progrès, qui tend à l’uniformisation, l’exotisme s’use, finit par se dégrader : « Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, – mourir peut-être avec la beauté. »
L’exotisme, à travers le “divers” de la diversité, ne serait-il pas alors l’alternative à cette entropie qui nous menace, encouragée par le mouvement MAGA, dont les vagues déferlent sur les rives de l’Occident. Exotisme vrai de ces « Banlieues chéries » opposé à l’exotisme falsifié du marché touristique autant qu’au style international normalisé des grands ensembles en rupture d’ « urbanité ». N’aurait-il pas dès lors fallu que le réveil des sens fût accompagné par une nouvelle façon de penser, une sensibilité étayée sur une raison non plus repliée sur le « dur » de la rationalité du verbe mais ouverte au « doux » du sensible, échappant à cette « entropie pâteuse » dans laquelle le trumpisme voudrait nous étouffer. C’est Michel Serres, encore, qui nous y aurait invité : « Doux du dur et dur du doux, seuil transitionnel. » On en conviendra, « l’unité retrouvée d’un même lieu exceptionnel et familier donne une grande joie : le monde se donne pour beau, nous avons besoin de la beauté pour vivre ». Alors les portes, d’abord prudemment entrouvertes de nos foyers, auraient pu s’ouvrir en grand pour nous mettre en contact avec une architecture non de formes nues qui enserrent jusqu’à l’étouffement, mais de paysages qui enveloppent, nous protègent tout en facilitant la mise en relation avec « les autres » ; mise en relation néanmoins d’autant plus problématique que « ces autres » proviennent de loin, d’une culture dont l’extériorité nous a fait perdre le sens humain qu’elle recèle.
La sortie du confinement était une opportunité pour faire une nouvelle révolution mentale impliquant une quatrième blessure narcissique qui serait venue s’ajouter à celles précédemment infligées à l’humanité par Copernic (cosmologique), Darwin (biologique) et Freud (psychologique)5 : blessure de nature anthropologique, associée à une révolution éthique, propre à inverser notre rapport à autrui, qui, non plus considéré comme devant tourner autour de soi, serait amené au centre, lieu nodal autour duquel ce « moi haïssable », selon Pascal, graviterait désormais. Décentrement sans doute nécessaire pour échapper à la solitude arrogante des puissants sans, pour autant, craindre de se laisser déborder par l’altérité.
Poussant alors l’exigence morale à l’extrême, faudrait-il donc se déporter dans les marges de la société, entre inclus et exclus, entre centre et périphérie, aux frontières de l’espace national où se massent aujourd’hui les migrants, pour renouer avec un idéal communautaire perdu de vue, sinon avec un universalisme dissout dans la société atomisée du troisième millénaire, afin d’y puiser la force de rompre avec la tentation du repli identitaire, lequel nous menace toujours d’étiolement ?
Foin d’un idéalisme hors de saison, d’un altruisme hors de portée ! Mais, face au péril d’un retour de l’épidémie nous n’en restons pas moins confrontés au problème de la liberté. Non celle brandie, sans conscience, par les « antivax », mais celle du choix entre repli sur soi ou ouverture aux autres, enfermement dans la pénombre de la caverne ou exposition à la pleine lumière de la raison et des sens – condition de réalisation de la fraternité. « C’est ma responsabilité en face d’un visage me regardant comme absolument étranger […] qui constitue le fait originel de la fraternité » écrit Lévinas6 pour qui « le statut même de l’humain implique la fraternité et l’idée du genre humain ». Encore aurait-il fallu recouvrer notre corporéité dans sa plénitude, non seulement en tant qu’individus, mais – avant même que d’être sociables – en tant qu’êtres sociaux. Ce n’est pas en vain que nous aurions alors refermé les fenêtres et ouvert la porte de nos maisons : pour nous transporter corps et âme au dehors. Qu’est-ce qui nous soude, en effet, les uns aux autres, si ce ne sont ces sens que nous avons en commun dans un rapport à l’espace-temps instrumentalisé pour le meilleur et pour le pire, du bas en haut de l’échelle sociale, transversalement à la stratification des statuts, de la droite à la gauche de l’échiquier politique ? D’où l’impératif de réinvestir le corps social tel qu’il se déploie sur le territoire, marquèterie mouvante, peau ou voile sur lesquels s’impriment des disparités en recomposition incessante, au gré de mouvements de fond qui, pour être contingents, n’en sont que plus l’objet de spéculations contre lesquelles mettre en garde. « … il n’y a pas de conception différentielle de l’âme, c’est du corps et de ses fonctions qu’on peut déduire des différences entre les manières de vivre […] », écrit Jacques Deschamps7, ce qui vaut pour l’âme de la personne humaine comme pour l’esprit de la ville.
De sorte que, passé le temps des confinements à répétition, le souci de l’intégration aurait dû l’emporter sur le séparatisme géographique et social, témoignant de notre capacité à vivre ensemble, sans rejeter ceux dont la différence est susceptible de nous porter ombrage. C’est l’esprit de la ville, rendue responsable de la contagion, un moment discrédité derrière les murs de nos foyers, qu’il eut fallu retrouver pour le conforter, en réintégrant le corps sensible et animé dans l’espace urbain. Car, nous dit Georg Simmel8, « la ville est le haut lieu de la liberté intérieure et extérieure » et « un aspect fondamental de la vie urbaine est qu’elle transforme la lutte de l’homme contre la nature pour trouver sa nourriture en une lutte pour trouver d’autres hommes, si bien que le gain obtenu à force de lutte n’est pas accordé par la nature mais par l’homme ». Non qu’il faille opposer la nature et l’humain, le rural et l’urbain, mais considérer avec Aristote que la ville – a fortiori la Cité et l’État – est « un fait de nature » en tant qu’elle regroupe des hommes en association, et ce, au moins autant sinon plus, mais différemment, que la campagne artificialisée par nos techniques culturales9. Or, « la nature de chaque chose est précisément sa fin ; et ce qu’est chacun des êtres quand il est parvenu à son entier développement, on dit que c’est là sa nature propre […]10 ». C’est en ce sens que la ville est indissociablement matière et forme, œuvre de l’homme, agglomération matérielle animée du souffle l’esprit. « En elle nous ne pouvons distinguer le sujet de l’objet, la fin des moyens, la conception de l’exécution. Si elle résulte manifestement d’un amas de faits techniques, elle semble, prise dans son ensemble, relever bien plus d’un fait de nature11. » Nature, non pas réduite par une certaine philosophie idéaliste (naturphilosophie allemande, dont Schelling fut le porte-étendard) à une abstraction uniformisante, mais conçue comme réalité faite de diversité – culture comme seconde nature. Plutôt que gommer l’un des termes de la polarité dont la tension est constitutive de toute vie, s’efforcer donc de penser les relations de l’urbain et du rural autrement : un tel privilégiera la ville, plus assuré d’y faire des rencontres, quitte à se laisser surprendre, tel autre fera, au contraire, valoir que la campagne est plus propice à se retrouver avec soi-même en communiquant seul à seul avec la nature. Qui se permettra d’en juger ? Sur le constat de l’évolution des mœurs sanctionnée au XIXe siècle par l’idéologie libérale, « ce n’est plus “l’homme en général” qui fait maintenant la valeur de l’individu, écrit Georg Simmel12, mais justement l’unicité et l’originalité des qualités de chacun. L’histoire de notre temps est celle de la lutte entre ces deux manières de définir le rôle du sujet à l’intérieur de l’ensemble, celle de leurs imbrications variables. » Ainsi, « la fonction de la ville est de faire place à la querelle et aux tentatives d’unification de ces deux tendances dans la mesure où le contexte particulier qu’elle représente leur donne à toutes deux des occasions et des raisons de se développer. »
S’il y a un « esprit de la ville », si cet esprit a été ébranlé par la pandémie, sa réassurance passe donc par le réinvestissement du corps de la ville, corps sensible ; non pas en opposition à la campagne mais en solidarité avec elle – pas de ville sans hinterland. Il ne faudrait pas, en effet, qu’ayant risqué la contagion nous en imputions la cause à la ville, laissant accroire qu’en la fuyant nous renouerions avec une nature dont la vocation pourrait être purgative. « La nature, écrit Jacques Deschamps13, peut nous aider à guérir de certains de nos maux, physiques ou psychiques, mais elle ne peut pas transformer les sociétés dont les contradictions économiques et politiques sont à l’origine de la plus grande partie des souffrances qui rongent le cœur même de ce qui fait notre humanité. » Ce serait tomber dans un mirage qui nous ferait bientôt regretter le port d’attache que constitue l’urbain, habitat aggloméré, nous rendant nostalgique de cet air de la ville qui nous relie aux autres comme nulle autre institution humaine. Pourtant, de même qu’en agriculture la monoculture favorise la transmission des parasites, en milieu urbain, fait singulièrement observer Richard Sennett14, « les plans composés d’une addition de parties reproduites sur une échelle infinie sont particulièrement menacés par des maladies sociales et économiques, car une fois que l’un des éléments se dégrade, il n’y a aucune raison pour que les autres, de construction identique, ne subissent pas le même sort. » Mais, ce n’est pas sans solution de rechange : « associer des types de bâtiments différents, des gens différents et des activités différentes ; visuellement et socialement, l’ensemble aura certes l’air désordonné mais, à long terme, il résistera bien mieux qu’un environnement uniforme. » Pour s’en convaincre, on peut renvoyer à l’urbanisme progressiste de l’espagnol Ildefons Cerdà et au culturalisme de l’urbaniste viennois Camillo Sitte ou, plus près de nous, dans un autre registre, à l’anarchisme local de Jane Jacobs et au naturalisme esthétique de Lewis Mumford, néanmoins d’inspirations antagonistes. Syncrétismes revendiqués ou assumés.
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Le “séparatisme” est la tare dont nous héritons de toute une tradition occidentale : séparatisme non seulement social, mais religieux, non seulement culturel mais idéologique et politique, séparatisme physique autant que spirituel ; séparatismes que le temps n’a fait que renforcer et la géographie cristalliser, conséquence d’une politique urbaine relevant d’une conception sélective de l’aménagement du territoire, pour ne pas dire ségrégative, tant au niveau national qu’européen – étant précisé que l’accession de la société à plus de justice dépendra à l’avenir du rapiéçage du tissu qui la constitue15. Dans un entretien d’octobre 2019 sur RTL, le président Macron avait bien cerné le problème : « Dans certains endroits de notre République, il y a un séparatisme qui s’est installé, c’est-à-dire la volonté de ne plus vivre ensemble, de ne plus être dans la République. » De la “lutte contre le communautarisme” à la “guerre au séparatisme », le vocabulaire présidentiel avait évolué afin de contourner ce que la première expression pouvait avoir de stigmatisant pour les citoyens de confession musulmane. Hélas ! la loi du 24 août 2021 “confortant le respect des principes de la République”, pourtant dite “sur le séparatisme”, ne traitait plus que de lutte contre certaines formes de communautarisme, évacuant la question du séparatisme urbain. Séparatisme des quartiers défavorisés, pourtant dits sensibles, d’avec la ville ; mais aussi séparatisme social/urbain intrinsèque à la ville, autrement dit, dissociation de la composition urbaine, physique, d’avec l’esprit qui anime la société locale ; conception d’une ville uniformément imposée aux citadins, sans tenir compte de la variété des sensibilités exprimées ou latentes. C’est pourtant l’enjeu humain d’une unité spatiale – agencement du bâti, des réseaux et des services qui leur sont liés – que de répondre aux attentes, d’assurer une répartition des catégories de population sur le territoire qui, sans chercher à tendre vers un équilibre improbable, réalise l’adéquation entre besoins et aspirations, d’une part, formes urbaines et équipements, d’autre part. Tout le contraire d’une uniformisation, soit : la recherche des conditions d’une consonance de la matérialité urbaine et du social à travers la promotion du paysage urbain dont l’hétérogénéité serait la clé.
Bernard Lassus l’a montré à travers l’exemple de la ceinture verte de Francfort, laquelle lui fait dire16 : « L’hétérogénéité est plus accueillante que l’homogénéité. » Hétérogénéité paysagère, reflet de la diversité humaine que l’on appréhende, alors même que l’on déplore la baisse du niveau de biodiversité. Diversité par ailleurs brocardée quand elle est revendiquée pour compenser à peu de frais une carence de « vivre-ensemble », sollicitée comme contrepartie d’un défaut de considération, d’indifférence envers ses semblables, ou quand l’objectif inavoué est de masquer une discrimination sous-jacente dont l’éradication porterait atteinte à des privilèges. Pourtant, diversité inhérente à notre commune humanité à l’instar de ce qu’elle est dans la nature animale et végétale, diversité néanmoins spécifique au genre Homo.
Symptomatique est, à cet égard, la plasticité de son régime alimentaire : si loin qu’ont pu remonter les préhistoriens, ses espèces auraient toujours été plus ou moins omnivores, privilège qu’elles partagent avec peu d’autres du règne animal, dont les grands singes comme le chimpanzé, plus proche cousin d’Homo sapiens. Le rapprochement entre diversité culturelle et alimentaire peut paraître grossier, il n’en a pas moins inspiré un matérialiste comme Ludwig Feuerbach17. Selon la même règle de proportionnalité, la pensée serait à l’esprit comme la nourriture est au corps. Remontant vers les origines de notre humanité, marquées du sceau de l’animisme, on constate que « le monde est une symbiose d’êtres différents par leur apparence extérieure mais semblables par leur nature » rappelle Jacques Deschamps18 ; à telle enseigne que « l’inné et l’acquis, le naturel et le culturel, ne sont pas séparés mais pris dans un entrelacs morphologique et fonctionnel qui varie selon les groupes zoologiques. » Ainsi, « à la différence de l’animal, mieux équipé pour vivre que pour penser, l’homme est mieux disposé pour penser que pour vivre. » Darwin l’a exposé dans son œuvre19 : universalité de la diversité, et de tout temps ; fond sur lequel se détache notre humanité, en continuité avec l’animalité, exception faite de l’esprit, saut qualitatif qui nous sépare même des grands singes, quoi que voudraient nous persuader du contraire certains. « D’abord le travail ; après lui, puis en même temps que lui, le langage : tels sont les deux stimulants essentiels sous l’influence desquels le cerveau d’un singe s’est peu à peu transformé en un cerveau d’homme », résumait Engels dans Dialectique de la nature, cité par Stephen Jay Gould qui précisait : « C’est l’histoire, beaucoup plus que la génétique, qui doit être le point de départ de notre recherche pour comprendre la diversité et l’évolution des cultures20. » Sans néanmoins faire observer que « sous le déploiement de diversité, on trouve lois et régularités21 », objet de la génétique et des sciences de l’évolution. Pas de diversité sans unité sous-jacente, mais pour le biologiste évolutionniste qu’est Gould il semble bien que la diversité de la réalité concrète que nous avons sous les yeux l’emporte sur l’unité que nous reconstituons avec notre esprit par abstraction. Ainsi, écrit-il : « Les biologistes évolutionnistes (dont je fais partie) tendent à valoriser ce qu’ils considèrent comme l’agent et le résultat du changement évolutionniste : la corrélation entre l’innovation dans des proportions réduites […] et la diversité exubérante de la vie. Si un évolutionniste croit en un bien suprême, ce ne peut être qu’en la diversité même22. » Primauté de l’être de chair et d’os sur le savant, sans laquelle ce dernier ne serait pas ! Raisonnement de scientifique ou prédisposition affective ? Si banal que ce soit de le rappeler, il faut bien disposer de la capacité de voir, d’entendre et de sentir avant que de prétendre comprendre le monde. Non seulement le comprendre, mais le contempler également : « Le hasard et la contingence historique sont les deux principales raisons qui rendent le monde vivant si beau et si passionnant23. »
Diversité associée à l’hybridité dans l’espace, dans le temps aussi. Alain Testart24 en a apporté la démonstration : la sédentarisation liée à l’urbanisation ne l’a pas toujours été à l’agriculture et à l’élevage, comme on l’a cru longtemps, des chasseurs-cueilleurs ont connu des phases de sédentarisation ; d’autre part, au Moyen Orient notamment, des villes ont décliné pour céder la place à un mode de vie rurale. Enfin, « L’importance jouée par l’hétérogénéité et l’hybridité culturelle dans le processus de formation des civilisations » a également été soulignée par Shin’ishi Nakamura25, écrivain japonais d’inspiration proustienne. Hybridité culturelle ou naturelle ? En sociologie, on ne pourra manquer d’observer que la « gentrification » de quartiers populaires, encouragée par artifice, conduit à leur uniformisation par éviction insensible des catégories allogènes par la bourgeoisie nouvelle venue. La diversité ne s’improvise pas, c’est dans le « peuple » qu’elle réside et mute, originellement ; la bourgeoisie uniformise tout en séparant, tendanciellement. Ce n’est pas pour autant que le métissage, forme d’hybridation culturelle, conduirait à terme à l’uniformisation comme le craint Victor Ségalen, parmi d’autres plus pervers ; plutôt à un renouvellement de la diversité, dépendant du degré d’imbrication spatiale du local dans le global. Quand les mariages consanguins conduisent à la dégénérescence, le métissage s’enrichit des différences, dont l’abâtardissement ne serait qu’une caricature dégradante. Le métissage ethnique n’est pas la reproduction de l’hybridation biologique, il ne se réduit pas à un hasard de rencontres, déterminismes géographiques y croisent contingences historiques.
Il y a longtemps que l’on ne voue plus aux gémonies Edward Osborn Wilson, le père de la sociobiologie, qui a interprété l’évolution des sociétés humaines par transposition de l’évolutionnisme de Darwin. Critiqué sur la méthode, à savoir l’alignement de l’évolution culturelle sur l’évolution biologique, le rapprochement sur le fond, c’est-à-dire d’un point de vue strictement structurel, de la biologie et de la sociologie est plus que jamais à l’ordre du jour. Biodiversité et diversité culturelle ne se recoupent-elles pas ? Ainsi que l’a exposé John Baird Callicott, auteur d’Éthique de la terre, le modèle linguistique appliqué à la biologie (structure de l’ADN) et à la sociologie (théorie de l’information), validerait les analogies que l’on peut faire entre les domaines du vivant et du social. Leur dynamique serait non seulement parallèle, mais intriquée. En témoigne Wittgenstein qui a finalement renoncé à l’étude systématique du langage, sujet de son Tractatus logico-philosophicus, pour, dans ses Recherches philosophiques, s’immerger dans les « jeux de langage », reflet de la diversité du monde. « Combien existe-t-il de catégories de phrases » se demande-t-il ? « Il en est d’innombrables sortes […]. Et cette diversité n’est rien de fixe, rien de donné une fois pour toutes. » Il poursuit : « L’expression « jeu de langage » doit ici faire ressortir que parler un langage fait partie d’une activité, ou d’une forme de vie26. » À telle enseigne qu’« on peut considérer notre langage comme une ville ancienne, comme un labyrinthe fait de ruelles et de petites places, de maisons anciennes et de maisons neuves, et d’autres que l’on a agrandies à différentes époques, le tout environné d’une multitude de nouveaux faubourgs avec leurs rues tracées de façon rectiligne et régulière, et bordées de maisons uniformes27. » Variété des centres-villes opposée à la monotonie des banlieues ou diversité intégrant l’uniformité comme partie prenante ? Les artifices ne seraient pas plus plaqués sur une nature qui leur resterait extérieure que la technique ne serait dissociable du vivant dont elle prolonge les gestes, ont fait observer le préhistorien Leroi-Gourhan28 et le philosophe Gilbert Simondon29 en mettant l’accent sur la relation au milieu. “Milieu” que ce dernier a traduit, s’agissant de l’individuation, en termes de « transduction », emprunté à la physique (électromagnétisme).
Quoi qu’il en soit, il résulte de ces rapprochements concernant la diversité – entre la langue, la vie et la société – que l’on ne peut penser l’environnement sans le resituer dans les cultures qui en affectent le sens et que, inversement, l’on ne peut nier l’influence de l’environnement sur les cultures. De même que derrière la diversité des expressions un langage commun permet la communication ; que derrière la pluralité des langues, la traduction postule une structure langagière commune ; de même par-delà les barrières entre espèces la biodiversité réfère à la nature et, par-delà les frontières entre sociétés humaines, les cultures renvoient à la culture. Mais une nature et une culture jamais closes sur elles-mêmes, toujours ouvertes sur un avenir de possibles imprévisibles, justifiant la conduite de politiques qui relient – par l’intermédiaire de « jeux de langage » – le social au biologique dans une vision globale, une perspective planétaire, celle d’une terre indissociablement humaine et non humaine (animale et végétale), vivante et minérale (avec ses quatre éléments). Écologie politique adossée à la science, mais centrée sur le partage équitable des ressources : « L’identité culturelle fait le lien entre l’environnemental et le social. Là où l’approche en termes d’intérêts tend à masquer la dimension environnementale des problèmes sociaux, l’appréhension culturelle non seulement fait émerger la dimension environnementale mais permet de se regrouper autour de celle-ci30. » S’il y a un impératif, c’est bien de mettre la justice au cœur du vivant. D’autant plus que les êtres vivants sont tributaires d’un territoire dont la diversité – géologique, climatique, végétale, faunistique – est à la source de disparités auxquelles se superposent des inégalités sociales qu’il contribue à cristalliser. « Nous pouvons nous délecter de la grande et belle diversité des galets sur une plage, tout en conservant une vision réaliste de leur état », autrement dit une vision d’ensemble, écrit Stephen Jay Gould dans la préface à son recueil d’articles, Un hérisson dans la tempête (op. cit.) – ouvrage portant sur la biologie, la géologie et la phylogénie – car, « comme je suis membre titulaire de la confrérie des évolutionnistes, je me dois de réaffirmer notre éthique fondamentale qui consiste à apprécier la diversité sous toutes ses formes. » Sciences de l’évolution et sciences du développement (toutes deux plurielles) se conjuguent pour constituer la phylogénétique. Ainsi que l’a énoncé Jean Deutsch, biologiste et généticien (v. infra), si le temps de l’évolution est le même pour tous (verticalité), celui du développement des caractères – physiques et psychologiques – est sujet à variations (horizontalité). Variations non pas infinies, mais bornées par la nature. Arbre généalogique qui jamais ne meurt.
Mais gare ! Si l’hybridité se renouvelant sans cesse ne risque pas de générer l’uniformité que redoutait Victor Ségalen (v. infra), trop de diversité tue la diversité, pouvant rendre impossible les choix. La diversité dans la dispersion n’est pas sans risque, celui de se perdre dans l’extériorité où se dissout l’identité ; où s’effacent, même, les frontières spatiales entre l’intérieur et l’extérieur. Il n’empêche, s’il peut bien y avoir simultanéité dans l’espace et contiguïté dans le temps, et inversement, « … pour “entrer”, il faut sortir… » (François Jullien, supra). Commentant Foucault interprétant Blanchot, Deleuze31 s’attachera à distinguer l’opposition de l’ « intérieur » et de l’ « extérieur » avec celle du « dedans » et du « dehors » : opposition formelle de la première, purement spatiale ; opposition de forces de la seconde (i.e. en termes de rapport). La question qui reste alors posée est celle de savoir ce que devient le « milieu », effacement des frontières rendant d’autant plus problématiques les rapports de force. Question d’importance pour qui cherche à échapper à l’attraction des extrêmes pour se recentrer, sans s’enfermer dans une identité immuable : la diversité, espace de dispersion ; l’intimité, temps du repli, celui d’un retour sur soi, mais réversible. C’est en ce sens que l’on peut dire que le milieu se nourrit de la « pensée du dehors » ; quitte à s’écarter de l’interprétation de Foucault et à surinterpréter Blanchot. Une pensée du dehors d’où nous puisons tout le divers, lequel, loin d’exclure le « sujet », lui ferait prendre conscience de ses limites et, partant, de celles du réel auquel, bon grès mal grès, il reste assujetti ; laissant dans la nuit un au-delà hypothétique, mais source d’inspiration infinie. Paradoxe dédoublé : « La nuit est inaccessible, parce qu’avoir accès à elle, c’est accéder au dehors, c’est rester hors d’elle et c’est perdre à jamais la possibilité de sortir d’elle », écrit Blanchot32. Sauf, serions-nous tentés d’ajouter si ce n’était pas trahir la pensée de l’auteur de Thomas l’obscur, à se réfugier dans l’art, l’espace d’un temps.
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La « pensée du milieu », d’où nous pouvons penser le dehors, sans illusions, nous ramène à une réalité sociale et territoriale dont les enjeux nous échappent encore : l’espace que la ville partage avec le rural, le temps qui les différencie et dont les rythmes scandent les existences, le lien social qui nous fait vivre ensemble. Enjeu d’une politique urbaine confrontée à l’aménagement du territoire : cinq sens, dont un sens interne, le goût, surnuméraire, pour quatre points cardinaux. Il n’en fallait pas plus pour imposer un sixième sens, bon sens parce que commun, intégrateur. Lassés de contourner les champs disséminés de nos campagnes, les chemins finissent par converger vers la ville pour se démultiplier dans sa densité minérale ? Aussi, à rebours des avertissements alarmistes des collapsologues, dont les urbaphobes sont une variété, n’y a-t-il rien de mieux à faire que de « prendre la mesure du réel » pour, avec Corine Pelluchon33, « passer de la sidération » dans laquelle nous plonge l’éventualité d’un effondrement de la planète à la « considération ». C’est que, poursuit l’autrice, « dans la considération, la rationalité exerce son action sur l’infra-rationnel sans le réprimer. […] L’ancrage du sujet dans la corporéité et le travail sur la matérialité de ses sensations lui permettent d’être à la fois plus lucide et créatif. » Or, où ce travail trouverait-il mieux les conditions de son accomplissement, si ce n’est dans le corps de la ville ? Une ville exonérée du travail de la terre, réduite à un sol support. Libéré de cette contrainte, le citadin redevient nomade, tandis que l’agriculteur, soulagé par la mécanisation et la numérisation n’en reste pas moins solidaire de sa terre. Une terre qui reste lui appartenir en propre, alors que le citadin est astreint à la partager. Il n’empêche, malgré ces spécificités, « la société entière devient urbaine » écrivait Henri Lefebvre dès 1972, avant les autres, dans Espace et politique.
L’occasion manquée : renversement de perspectives
Par la fenêtre de nos intérieurs confinés, la ville, dégagée des pollutions sonores qui la submergeaient, se révélait être un décor figé que seuls venaient troubler le frémissement du feuillage des arbres et le pépiement des oiseaux. Déconfinés, nous avons refusé de voir qu’un autre confinement perdurait silencieusement – pour un temps indéfini – aux limites de l’urbain : celui des territoires négligés, délaissés, que sont, aux deux extrêmes d’une géographie fragmentée, les banlieues défavorisées et les campagnes désertées. Pourquoi détournons-nous les yeux de ces confins du monde urbain et rural, si ce n’est qu’ils nous révèlent par trop nos travers, les accusant comme un miroir grossissant et déformant. Isolement de la campagne opposé à la promiscuité de la banlieue, lieu de relégation, où même la police censée y faire régner l’ordre, sinon le droit, répugne à intervenir. Police redoutée en centre-ville, quand elle n’est pas détestée, à laquelle on fait reproche de ne pas sévir quand il le faudrait en ses périphéries ou dans ces noyaux durs que sont les grands ensembles. Les “émeutes urbaines” d’octobre 2026 pourraient bien, à cet égard, avoir marqué un tournant, celui d’un débordement de la violence des banlieues sur les centres-villes. Fureur destructive contre laquelle, du coup, on déplore l’impréparation ou l’impuissance des forces de l’ordre déployées. Revanche des exclus de la prospérité rejetés dans les marges ? Réaction brutale au consumérisme des bénéficiaires de cette prospérité ? Convergence des luttes, légitimes et délictueuses. Malaise social, prélude à une insurrection ? Échec à la fonction intégratrice des villes, conséquence d’une urbanisation fractionnée, façonnée après-guerre aux dépens d’une ruralité périphérique condamnée par le déclin de l’agriculture traditionnelle. Les habitants des grands ensembles, réalisés en lisière des agglomérations, se sont retrouvés isolés malgré eux, représentant « les autres », ceux que l’on repousse comme inassimilables au regard des standards de la société urbaine. Refus de la différence ethnique, économique, sociale, culturelle…, dont les marqueurs sont autant physiques, mentaux que comportementaux. De sorte que la diversité humaine projetée sur l’espace éclate en une grossière mosaïque dont les fragments, à force d’être dispersés, finissent par se heurter. Nulle besoin d’être confrontés à l’immigration pour se sentir « étrangers », le qualificatif est extensible à volonté ; les Américains d’aujourd’hui en font cruellement l’expérience avec Trump, qui licencie à tour de bras ceux de ses compatriotes réfractaires à son idéologie, et qui, dans le même temps, pratique le « dégagisme » à grande échelle, mais sous d’autres formes, en faisant poursuivre les migrants par l’ICE34 ; laquelle lui est entièrement dévouée.
Il y va ainsi d’une société fractionnée : l’individu recherchant en vain son semblable, rêve d’une harmonie originelle qu’il ne pourrait retrouver que dans le cloisonnement de sa communauté d’appartenance et au prix de l’exclusion de l’« étranger ». Et si la promiscuité est tant redoutée, n’est-ce pas en raison de cette incapacité à ménager l’« écart » nécessaire à la reconnaissance de l’« Autre », compris dans sa concrétude, sa chair ? Irréductible écart à l’horizon d’une évolution sociale allant dans le sens d’une hybridation (phénomène naturel avant d’être artificiel) ou créolisation (son pendant culturel, revendiqué par Edouard Glissant35), antidote au « grand remplacement » ; créolisation indûment récupérée par un Jean-Luc Mélenchon (avant le lancement de la nouvelle France), coutumier des revirements opportunistes et des dérives antisémites verbales dont il n’hésite plus à émailler ses discours. Attitude en contradiction avec la philosophie du mouvement des “Insoumis” (le φ de LFI), mais l’instrumentalisation de l’antisémitisme et des “jeunes des banlieues” à des fins électoralistes l’emporte sur le fond ; le tribun de l’extrême gauche ne manifestant aucun état d’âme à risquer de faire prendre à son mouvement le relai du Rassemblement national qui, sous la houlette de la fille du fondateur, à opéré un transfert de boucs émissaires sur d’autres catégories, fondues dans celle des immigrés, pour légitimer sa politique d’exclusion des “indisérables”. On ne substitue pas impunément les Arabes, les musulmans, les Roms… aux Juifs. La Shoah hante-t-elle encore l’Europe ? Quoi qu’il en soit, la question ne hante pas le contempteur du capitalisme, qui joue de l’antisémitisme, contribuant à le banaliser alors qu’il n’est pas un racisme comme les autres, mais un racisme emblématique d’une tare civilisationnelle. Antisémitisme d’autant plus pervers et redoutable qu’il est reporté sur d’autres cibles humaines au gré des dévoiements de la vie politique et des relations internationales.
Aussi bien, est-ce – pour le moins – un réenchantement qui s’impose après le désenchantement wébérien, un retissage en profondeur des liens entre citoyens et, par-delà les frontières, des liens de fraternité entre les habitants d’une terre commune, nourricière, source de vie. Quand, dans L’Immoraliste d’André Gide, Ménalque posant la question désenchantée : « savez-vous ce qui fait de la poésie aujourd’hui et de la philosophie surtout, lettres mortes ? » répond : « c’est qu’elles sont séparées de la vie », Poutine, à mille lieux, croit consoler une mère éplorée par la mort au combat de son fils en lui assénant que si la vie ne vaut que par le ”sens” qu’on lui donne, elle peut être fière d’un sacrifice consenti pour la reconquête de la Russie éternelle. Sauf que faute de ”vie” il n’y a plus de ”sens” qui tienne. « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie » résumait Garine dans Les Conquérants de Malraux.
N’avons-nous pas présumé des pouvoirs de la dialectique censée surmonter les contradictions ? Revenus des illusions d’un avenir idyllique fondé sur leur dépassement, n’est-il pas temps de renouer avec une dialogique les assumant ainsi que nous y invite Edgar Morin au travers du concept de complexité36 : « Le principe dialogique nous permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes. » Complexité dont la politique est partie prenante – son sens en étant tributaire – mais que la tentation est d’évacuer. Le « trumpisme » ne s’en est pas privé, qui l’a réduite à sa portion congrue, à savoir un affairisme d’autant plus florissant que la paix sera imposée même au prix des plus grandes injustices. Politique de dupes, dont les européens sont les victimes passives sinon consentantes ; comme si, par un jeu de vases communicants, ils devaient en supporter d’autant mieux les travers qu’ils vidaient leurs politiques de toute substance. Coupable lâcheté, malgré quelques voix discordantes, démission face aux problèmes cruciaux que posent l’existence sociale et les rapports de force internationaux.
Complexité que nous avions sous-estimée dans le passé, aveuglés que nous étions par un messianisme venu du fond des âges (le messianisme juif), réactivé à la faveur d’un historicisme doublé de romantisme (le marxisme) dans l’espoir de vaincre la misère, même si ce devait être au prix d’une violence (révolution d’octobre) dont on ne soupçonnait pas alors qu’elle pourrait un jour se concentrer aux deux pôles de l’axe structurant la vie politique : à droite et à gauche, extrema qui tendent à converger dans le populisme en un apex vertigineux sur ses deux faces. Scandale que d’assister, impuissants, aux insanités et dérives langagières de politiques qui, confrontés à des massacres de masse, passent leur temps à discuter de leur qualification : crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocides, faute de savoir, ou de pouvoir, y mettre un terme ; qualifications juridiques sur lesquelles il appartiendrait à un juge unanimement reconnu par les nations – ce qui n’est pas encore le cas de la Cour Pénale Internationale (CPI) – de se prononcer, et non aux justiciables de la défense et de l’accusation, tentés d’y rechercher des circonstances atténuantes ou aggravantes. Un crime reste un crime malgré tout !
Aurions-nous oublié que les grands-parents et parents de la génération des milléniaux ont, en résistant au péril de leur vie pour les uns, en attentistes prudents pour les autres, vaincu le nazisme et le fascisme en 1945, avant de triompher – en spectateurs passifs, tous les uns autant que les autres – du communisme en 1989. Les nostalgiques de l’idéal communiste comme Alain Badiou, qui ont passé sous silence, quand ils n’ont pas cautionné, l’hécatombe des Khmers rouges, se comptent aujourd’hui sur les doigts de la main. Ce n’est pas stigmatiser les baby-boomers que de reconnaître qu’ils ont été trop heureux de vivre après-guerre les Trente Glorieuses de leurs parents dans l’insouciance des lendemains, ceux qui ne chantent plus. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir été bien lotis par le sort (rapport à la grande loterie des naissances) : selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), à peine 1 % des enfants nés en 2000 dans les pays à indice de développement humain (IDH) très élevé mourront avant 20 ans contre 17 % dans les pays à indice de développement faible, et plus de 50 % des jeunes de 20 ans des pays à IDH élevé font des études supérieures, contre 3 % seulement dans les pays à développement faible37. Mais nous, Occidentaux, ne connaissons pas notre bonheur et encore moins les atouts dont nous disposons pour l’élever à la hauteur d’une sagesse.
Avoir rêvé la révolution en mai 68 – dans le chambard, en jetant des pavés contre les forces d’un ordre honni – au lieu de la faire n’engageait à rien. Elle n’en révélait pas moins une réaction violente contre l’hypocrisie d’une éducation moralisante associée à la trahison d’idéaux qu’un christianisme authentique n’aurait pas reniés et dont une bourgeoisie rassise se réclamait contre toute pudeur. La révolution n’a pas eu lieu, mais le rêve a persisté, récupéré par les pouvoirs économiques – aujourd’hui confondus dans le système, terminologie chère aux avant-gardes de gauche – qui n’ont eu dès lors de cesse de libéraliser à outrance, de déréguler à tout va, de compenser les ratés des politiques de revenu par des réformes plus sociétales que sociales (cf. la présidence de Giscard d’Estaing). Il n’en fallait pas plus pour faire croire que les rêves de mai 68 se réaliseraient ou seraient oubliés. Face aux effets déflationnistes d’une politique économique monétariste confrontée à la stagflation, à l’insuffisance des politiques d’assouplissement quantitatif mises en œuvre après la crise des subprimes de 2008, il ne restait plus au président Hollande, dans le sillage du social-démocrate allemand Schröder, qu’à annoncer en 2012 un pacte de compétitivité pour rallier une grande partie de la gauche, la gauche dite socialiste, à la politique de l’offre. C’était reconnaître l’interchangeabilité des notions d’offre et de demande. Selon que l’on se situe sur le versant économique (la maison domestique avec ses règles, suivant l’étymologie) ou culturel (la maison commune, dérégulée) le rapport, en effet, tend à s’inverser.
Sur le versant culturel, d’abord, la droite donnera la priorité à la demande en fonction de sa solvabilité, s’alignant sur elle pour rentabiliser les équipements de centre-ville (phares de la culture traditionnelle) ou les Maisons de la culture chères à Malraux ; au risque de se voir reprocher de favoriser un certain élitisme. Inversement, la gauche privilégiera la promotion de l’offre culturelle en direction des classes populaires, au cœur des quartiers, en s’appuyant notamment sur les Maisons des jeunes et de la culture initiées par André Philip à la Libération. Ce que, sans se rallier pour autant à l’Éducation populaire, une ministre de droite, Rachida Dati, avait bien senti, non sans arrières pensées électorales et budgétaires. Démocratie culturelle fondée sur l’offre (décentralisée), envers de la démocratie économique fondée sur la demande (solvable) ? Cependant, signe des temps, le capital culturel s’est peu à peu dissocié du capital financier : la culture, autrefois privilège des classes supérieures, se démocratise, tendant à se déplacer de la droite vers la gauche ; ce qui n’empêche pas l’extrême droite, à l’instar de l’extrême gauche, de chercher à la récupérer, chacun pour son compte avec un objectif commun, celui de battre en brèche l’élitisme, démagogie oblige ! C’est dans cette perspective que, défiant la polarisation, l’ « écologie » entend contribuer à l’hybridation de l’économique et du culturel dans le social (l’écologie partageant avec l’économie la même étymologie). Ainsi en va-t-il du design, qui a l’ambition de concilier le beau et l’utile dans une économie soucieuse d’insérer l’objet – quasi-objet dirait Michel Serres – dans son environnement naturel et humain38 ? Ce qui pose la question de la « valeur » et de l’articulation entre les fonctions d’échange et d’utilité ainsi que la question, cruciale, de la domination de l’économique sur le culturel, risque est inhérent au développement de l’économie de la connaissance, « économie de l’immatériel », telle qu’exposée par André Gorz dans son ouvrage L’immatériel39. Nouvelle économie, numérisable, appelant son propre dépassement.
Sur le versant économique, ensuite, c’est par son ralliement, pondéré, à la théorie de l’offre que la gauche reconnaît, à présent, la dépendance réciproque de l’offre et de la demande, à savoir qu’il ne saurait pas plus y avoir de débouchés sans consommateurs que de consommateurs sans production de biens et services. Évidence incontournable. Pourtant, la symétrie n’allait pas de soi et si l’automatisme de la loi des débouchés de notre gloire nationale en économie, Jean-Baptiste Say, fut déjà contesté en son temps, le rôle attribué dans l’entre-deux guerres par Keynes à la demande (propension à épargner, voire à thésauriser, mise à part), se trouva à son tour mis en échec par la stagflation des années 1970 ; les corrections apportées par un dosage approprié de politiques budgétaire et monétaire (policy mix) se révélant impuissantes à relancer l’économie. Indissociabilité de l’offre et de la demande, comme des dons et contre-dons, base primitive de nos contrats d’hier et d’aujourd’hui40. Le tournant stratégique du parti socialiste des années 2010 doit-il être considéré comme un compromis entre un libéralisme de droite et un étatisme de gauche ou comme une prise de conscience tardive des conséquences à long terme des chocs pétroliers des années 1973-1979 et de la crise des subprimes de 2008 ? Dans un cas comme dans l’autre, ce fut bien faire preuve d’un aveuglement – que les partis de droite n’ont pas à lui envier – sur l’enchainement des désordres internationaux qui se sont ensuivis : appauvrissement du « Sud global », accru en 1990 par le consensus de Washington, malgré les bienfaits attendus de la libération des échanges ; extension du terrorisme sur le territoire national ; guerres menées par procuration à l’extérieur ? Et pour couronner le tout : le soupçon jeté sur la démocratie, incapable de s’assurer la maîtrise des marchés. Autant de désordres que le passage à un nouveau millénaire n’a pas interrompus, a peut-être même accentués par défaut d’anticipation. Retrait du politique au profit de la politique, dirait Marcel Gauchet41, mais au détriment de la démocratie.
Populisme versus démocratie
Faut-il désespérer de la gauche, sachant qu’elle ne peut prétendre ni au monopole de la justice ni à celui de la représentation populaire ? La démocratie, pour s’opposer au populisme des extrêmes, n’est-elle pas autant de gauche que de droite, se différenciant moins par le politique, base largement partagée, que par l’économique et le social, disciplines discriminantes ; la fracture culturelle se trouvant reportée aux deux extrémités de l’échiquier, entre lesquelles gauche et droite partisanes se distingueraient plutôt par une manière spécifique d’articuler des idéaux, valeurs universelles, à des intérêts de classe, existentiels – articulation du culturel et de l’économique.
Ainsi en va-t-il de la valeur travail – concept, économique à la base, hérité d’Adam Smith, fondateur de l’économie libérale au XVIIIe siècle, renié au profit de l’utilitarisme par le néoclassicisme et réapproprié par Marx au XIXe siècle – aujourd’hui réhabilitée économiquement par la droite, remise en cause politiquement par la gauche, laquelle tend à privilégier le non-travail sur le travail : s’opposer obstinément au recul de l’âge de la retraite, lors-même que les progrès de l’hygiène et de la médecine tendent à la prolongation de la vie, ne constitue-t-il pas une trahison des valeurs de gauche ? Encore faudrait-il se garder de mettre sur le même plan la question de l’âge de départ à la retraite avec celle de la durée hebdomadaire du travail, le parallèle étant trompeur, sachant que la réduction de la journée de travail peut être justifiée par des progrès de productivité. De même la gauche ne serait-elle pas plus fidèle à ses valeurs en accordant la priorité à l’amélioration des conditions de travail sur le temps de loisirs (dont la qualité n’est pas meilleure, mais peu importe à la gauche qui reste obnubilée par l’opposition travail/loisirs) ; au XIXe siècle Paul Lafargue, le gendre de Marx, avait beau jeu de s’en prendre au droit du travail dans Le droit à la paresse, écrit en 1880, à une époque où le travail, compte tenu des conditions qui lui étaient faites, pouvait renvoyer à son étymologie – aujourd’hui contestée – d’instrument de torture (tripalium) ; le travail comme châtiment infligé par la bourgeoisie élue au peuple, souillé du péché originel ! Pourquoi, aujourd’hui, opposer le loisir au travail quand, le progrès des connaissances et des techniques aidant, ils pourraient être considérés aussi nobles l’un que l’autre en tant qu’ « activités » également promues par la morale sociale et l’éducation ? Dans les deux cas, question de remplissage d’un temps vide de sens, de sa qualité, dans le respect de la liberté que la revendication d’égalité, relative, autorise. Ce n’est pas en minimisant la valeur du travail au profit des loisirs que la gauche gagnera des galons au titre du progrès social, mais en contribuant, aux côtés des entrepreneurs, à investir de sens et le travail et le temps de loisir comme « activités » complémentaires d’épanouissement de soi.
Pourquoi, en outre, la revalorisation du travail devrait-elle passer par la dévalorisation de la richesse, qui en dépend ; de l’argent, son critère d’évaluation en régime capitaliste (richesse financière mise à part, qui n’est qu’une pseudo-richesse fondée sur le prêt à intérêt), dont le dépassement n’est pas encore à l’ordre du jour, même si on peut le regretter ? Constat navrant logiquement et moralement : en l’état (2023), sur les 47 % de contribuables imposables à l’impôt sur le revenu (se situant au-dessus du seuil minimal d’imposition, proche du SMIC), environ 60 % bénéficient de réductions d’impôts à divers titres, plus ou moins justifiés, quand ce n’est pas moins que plus42. D’où, pour plus de justice, objectif primordial de toute politique accompagnant le développement, la priorité à accorder à une meilleure répartition de l’impôt en ciblant les bénéfices non réinvestis et en supprimant les niches fiscales injustifiées. Programme autrement plus politique que celui préconisant la chasse aux riches ou aux oisifs comme on va à celle du gibier ; riches et oisifs, riches ou oisifs ; pauvres et travailleurs, oisifs ou travailleurs : recto et verso d’une même pièce, selon l’angle de vue. Objectif complexe que la fiscalité dans son articulation à l’économique et au social ! On en conviendra, mais pas compliqué dans ses formulations au point de ne pouvoir être débattu sereinement avec des arguments prenant en compte la sensibilité dont chacun est porteur en fonction de sa situation sociale ; laquelle n’est pas non plus indépendante du temps.
Incohérence ou lâcheté à gauche comme à droite : à gauche pour qui défendre les migrants n’empêche pas de préconiser un protectionnisme rassurant à l’adresse de ses congénères (protectionnisme sur les biens) ; à droite pour être réfractaire à tout effort fiscal et tenté par l’exil, tout en s’affichant comme défenseur des intérêts de la nation quand il s’agit de se protéger contre la concurrence étrangère – nationalisme déguisé en patriotisme pour la bonne cause. Contradictions insurmontables dans un univers de pensée enfermé dans un « binarisme » hostile à tout compromis raisonné, c’est-à-dire intégrant le temps de porter des fruits, celui du mûrissement. En témoigne, piteusement, l’Assemblée nationale sortie des urnes en 2024 où les débats budgétaires en sont réduits à opposer de manière caricaturale les politiques économiques prônant la diminution des dépenses à celles préconisant l’augmentation des impôts (sur la fortune), la défense des services publics au respect des intérêts particuliers ; à cibler les riches contre les pauvres, à ignorer les catégories entre-deux (les classes dites moyennes, silencieuses de surcroît). Et ce, au détriment de toute réflexion sur les incidences sociales d’une structure budgétaire plombée par la dette, cristallisant le conflit des générations ; structure financière accusant l’iniquité de l’organisation économique et sociale. D’où il ressort que l’équité, plutôt que le rendement, est le paramètre qui aurait exigé un débat de fond sur une répartition équilibrée des efforts à consentir, non seulement entre les jeunes et les vieux, mais aussi entre les actifs et les retraités, les entrepreneurs et les consommateurs, les riches et les pauvres ; tous citoyens, également acteurs sur la scène nationale. L’histoire ne nous enseigne-t-elle pas que si la collectivisation des moyens de production a fait la preuve de son incompatibilité avec l’initiative, motrice d’une économie progressiste, son échec appelle à renouer avec la privatisation tout en sachant que, vivant en collectivité, il nous faut aussi composer avec le collectif. Mais, on ne passe pas impunément d’un régime à l’autre, de l’individuel au collectif et inversement ; de l’un à l’autre il y a la distance du singulier au particulier, sinon à l’universel, deux, voire trois, plans distendus. Au-delà du nombre, c’est d’une différence de nature qu’il s’agit, qui est aussi une différence de qualité. Condorcet en avait apporté politiquement la preuve43, ce que Kenneth Arrow, à sa suite, a démontré sur le plan économique44. Comme si on devait inéluctablement perdre en homogénéité ce que l’on gagnait en diversité.
Travail contre loisir, richesse contre pauvreté, intérêt général contre initiative privée, équité contre justice… autant d’exemples de ces oppositions binaires stériles au service de rivalités intéressées qui brident l’initiative des politiques. Tout s’opposerait à tout, sans nuances, dans l’économique comme dans le social, dans le social comme dans le culturel ; à l’instar de ce qui se passe dans le paysage, où les jardins à la française, géométriques, s’opposent au fatras des jardins à l’anglaise, censés reproduire la nature ; où les formes « dures » du Mouvement moderne, celles des grands ensembles des années 60, s’opposent aux formes « douces » de l’architecture postmoderne45.
« Binarisme », dénoncé par Derrida à la même époque46, en lequel se résume la politique et l’économie, écartelées entre leurs alternatives : – privilège accordé à la stratégie, voire à la tactique, sur l’action politique de fond (rapport, diachronique, des moyens mis en œuvre à la poursuite de fins incertaines : légalité des moyens comparée à la légitimité des fins) ; – laisser-faire économique, considéré comme « naturel », ou interventionnisme politique, réaction à l’économisme (cf. la théorie de la régulation promue par Michel Aglietta et Robert Boyer, entre autres économistes) ; – protectionnisme ou libre-échange, différemment appliqué aux biens et aux personnes ; – engagement pour l’écologie, sensible aux externalités négatives de l’économie extractiviste, ou croyance aux vertus de la croissance, qui seraient propre à en compenser les effets nocifs (pollutions, réchauffement climatique, réduction de la biodiversité…) ; – compassion pour les « victimes » de la pauvreté, vouées à l’assistanat, ou considération pour les riches, taxables en raison de la profitabilité de leur activité.
Prolongement social de ce binarisme : – primauté conféré au sociétal, qui tendrait à faire consensus (hors clivages religieux), sur le social, qui divise (selon l’air du temps) ; – naturalisme nostalgique de la wilderness (déconstructionnisme irresponsable) ou humanisme conquérant déniant tout droit d’existence à la nature (constructionnisme autosatisfait) ; – ; – justice, fondée sur l’égalité (commutative), ou équité, subordonnée au principe de proportionnalité (justice distributive) ; – justice rétributive (punitive) ou justice restauratrice (réparatrice) ; – laïcité fermée, défensive, voire militante, au risque de porter atteinte aux libertés publiques, ou laïcité ouverte, respectueuse de la vie privée ; – défense des valeurs de la République, universelles, ou repli, frileux, sur les questions identitaires.
Implications quant aux relations internationales : – principe de souveraineté, protecteur, ou droit d’ingérence se revendiquant d’une morale supérieure (principe et droit en conflit dans la pratique de la démocratie) ; – Multilatéralisme (diversité à l’échelle du monde, à somme variable) ou rapports de force bilatéraux (tendant vers la polarisation, conflictuelle)47.
Tout bien considéré, la pensée binaire conduit à la trahison des valeurs de la démocratie, sacrifiées à la compétition entre partis extrémistes, et ce, au nom de la défense des intérêts bien compris du peuple, instrumentalisé pour ce faire. C’est que, de sujet de la lutte des classes, le peuple est devenu objet de cette compétition, grand oublié des partis de gouvernement, alors que l’enjeu de la démocratie commanderait de faire prévaloir des valeurs universelles, sans préjudice de la diversité des intérêts représentés ; de redonner, en d’autres termes, un corps, une chair, à une entité dont la volonté générale est l’expression, mais désincarnée, promue par Rousseau. Valeurs universelles portées par une société inclusive sur la double base : 1° – d’une « économie mixte » alliant le libéralisme à la solidarité ; 2° – d’un activisme d’État protecteur composant avec l’impartialité du marché. Troisième voie articulant un keynésianisme actualisé et une économie de l’offre bienveillante répondant aux besoins de la transition entre : d’un côté, le monde d’hier fondé sur l’exploitation des ressources de la terre (limitées) et du travail humain (corvéable) ; de l’autre, le monde de demain privilégiant le bien-être à la croissance. Keynésianisme soucieux de la qualité de l’offre, ne cédant pas inconsidérément à la demande : économie sensible à la diversité culturelle. Économie de l’offre cherchant moins à imposer son format culturel à la demande et plus à respecter celle-ci dans sa pluralité. Bref, faire en sorte d’introduire plus de culture dans l’économie marchande et ne pas sous-estimer la valeur marchande des œuvres de l’esprit ; quitte à transférer un peu de la spéculation dont bénéficie l’art sur la littérature. Après tout Keynes était loin d’être insensible à la culture, qui fréquentait le Groupe de Bloomsbury réuni autour de Virginia Woolf.
Non qu’il faille mettre sur un même plan gauche et droite réunies dans un même pot mixant des idéologies politiquement plus ou moins indifférenciées, mais, au contraire, s’efforcer de dégager du magma qui menace de nous engloutir les valeurs à vocation universelle dont l’humanité est redevable, de les identifier indépendamment des intérêts particuliers qui gouvernent aveuglément nos conduites. Le populisme, dans lequel convergent extrême droite et extrême gauche, sur la forme sinon sur le fond, constitue à cet égard le contre-exemple. Mais, considérer les extrêmes de l’échiquier politique sur un pied d’égalité est un piège à un double titre : celui de sous-estimer, d’une part, la dangerosité d’une extrême droite en pôle position sur le plan international ; celui de feindre, d’autre part, de méconnaître ce qui sépare une mouvance aux racines fascistes profondément enfouies – bien que cherchant à faire bonne figure – d’un mouvement dont les traditions démocratiques remontent à Jaurès et ne peuvent lui être déniées, malgré les graves dérives qui ont entamé son crédit. Perversité des intentions des premiers contre idéalisme ou naïveté de celles des seconds ? Rivalité héritée d’une droite la plus bête, voire cynique, du monde (cf. déclaration48 de Guy Mollet en 1957) et d’une gauche pas moins bête, à défaut d’être méchante (cf. livre49 de Jean Dutour publié en 1992) ? Il n’empêche, sur la forme, le populisme est le dénominateur commun aux deux tendances : celui d’une « revendication politico-morale d’un monopole de la représentation » selon Jan-Werner Müller, politiste allemand50, pour qui il se distinguerait par un « anti-pluralisme farouche » ; posture d’extrême-droite que la gauche extrême (extrême mais pas radicale) ne serait pas loin de rejoindre, gouverner une masse uniforme étant autrement plus aisé que présider aux destinées d’une multiplicité diversifiée ! Périlleuse serait alors la tentation, par contagion, de réduire la politique à un « état d’esprit », gommant toute orientation idéologique, minimisant les enjeux politiques, en rupture avec les idéologies globalisantes du passé ; le vote à la tête du client tenant lieu de suffrage pour ne plus relever que d’une sensibilité dissociée de la faculté de juger. Le risque serait double : celui, d’une part, de se servir de la politique comme exutoire de nos frustrations refoulées, nos sympathies et nos inimitiés inavouables se parant opportunément des couleurs de la droite ou de la gauche pour régler ses comptes, exploser à moindre frais ; celui, d’autre part, de délaisser les idées au profit de l’action impulsive, dont les affinités avec le nihilisme nietzschéen déboucheraient sur une surestimation du pouvoir des sens, de ces cinq sens que la modernité avait tenté d’étouffer dans l’abstraction et le calcul.
Réductibles sur la forme à un état d’esprit, autoritaire et antidémocratique, les deux orientations du populisme – de droite et de gauche – le seraient-elles aussi sur les problèmes politiques de fond ? Peu s’en faut, à l’exception du positionnement sur l’immigration qui les démarque non sans ambiguïtés : pivot idéologique, fantasme discriminant. Mais, plus largement, peut-on définir un état d’esprit de gauche, un état d’esprit de droite ? Qu’est-ce, en effet, qu’un parti politique, sinon un état d’esprit accompagné d’un programme, un « parti pris ». Nonobstant, une fois au pouvoir, le programme en passe d’être réalisé ou oublié s’efface pour laisser place au seul état d’esprit. Ne reste plus dès lors qu’à faire aveuglément confiance ou contester en bloc. Jusqu’à ce que, face à un quelconque dérapage, tombe l’anathème : « C’est politique », applicable à quelque manoeuvre politicienne, qualificatif infamant qui dévalue l’action politique ; de ses motivations ne demeurent que les plus basses, les moins avouables, que l’affichage d’idéaux inaccessibles occulte opportunément. C’en est fait alors de la politique, « La Grande Politique » selon Nietzsche, jusqu’aux prochaines élections durant lesquelles on revient au programme, actualisé pour se conformer à l’air du temps. Alternance faute de mieux, c’est-à-dire de traitement simultané des problèmes liés par leur contiguïté (le fameux « en même temps » macroniste), contournement d’un synchronisme fécond en vertu duquel les valeurs composeraient avec les intérêts sans se renier. La vie politique peine à apprivoiser le temps à son profit, à faire en sorte que l’action épouse son temps en gardant un cap. Faculté d’adaptation aux circonstances n’est pas renoncement aux idéaux des origines, trahison de clercs assoiffés de pouvoir, mais sensibilité politique. Tout l’art du politique est d’articuler la gestion du présent, menacé d’épuisement, à l’alternance, remède à l’usure du pouvoir, saut qualitatif, évitement de la répétition. Politique sensible autant que faire se peut, sachant qu’on ne fait pas de politique avec des bons sentiments, mais encore moins sans passion. Ne pas se résigner à la sèche raison des réalistes. Règne des fins, la justice ne se fait pas attendre. Il n’empêche, sa mise en œuvre, apanage des moyens, reste tributaire du temps. D’où appel à un pragmatisme, art du compromis qui, subordonnant les moyens aux fins, ne sacrifie pas la Raison (voir infra, la philosophie politique de Richard Rorty).
Ainsi va la politique, inconstante, masque du politique, évitement pusillanime des dangers que court l’action publique dans la tempête. La prégnance de la réalité sensible rendrait vaine la recherche de la vérité. À force de tomber d’un excès dans l’autre, de Charybde en Scylla, de la monotonie de la raison triomphante dans l’exubérance des sensations laissées à elles-mêmes, les temps qui courent seraient la préfiguration d’un apolitisme généralisé, fondé sur un libre-échange de valeurs numériques où tout se vaut qualitativement. Apolitisme que Trump annonçait dès son premier mandat : personnalisation à outrance du politique sur fond de populisme dégradé, aplatissement du régime des valeurs sous un brouillamini de façade qui en masque l’uniformité, reniement de la diversité du monde par le bas, individualisme forcené en guerre contre ce qui fait société51. Aussi bien, le moindre des paradoxes du trumpisme n’est-il pas d’opposer binairement la Great America aux autres pays, à tous les autres indifféremment – à l’exception des plus forts (Russie et Chine), respectés parce que forts – en faisant fi du multilatéralisme, alors qu’il a affaire à un monde polycentré dont il feint d’ignorer les différences (selon Deleuze) ou les écarts (selon Jullien), entraves à ses ambitions de domination commerciale. De sorte que le libertarisme (social) confine chez lui avec l’illibéralisme (politique) : confusionnisme qui l’a d’abord amené à rechercher la proximité du Russe Poutine pour mieux s’opposer au Chinois Xi Jinping, lors même que le premier cherchait à se rapprocher du second, et que les deux s’efforçaient de séduire, le plus cyniquement du monde, un « Sud global » que l’Américain avait tendance à sous-estimer, sinon à mépriser. C’était avant que ce dernier ne prenne conscience de l’inflexibilité du Russe et le conduise à rechercher une relation plus équilibrée, dictée par des intérêts commerciaux réciproques. Les États-Unis donnant généralement le ton à l’Europe pour ce qui est de l’évolution des mœurs et de la politique52, et Trump, le libertarien, faisant le lit du despotisme poutinien, il serait aisé de pronostiquer que le continent européen pourrait devenir à terme le lieu de convergence des régimes politiques américain, russe et chinois, lieu de convergence de nature agonistique dont l’Union Européenne ferait les frais. Comme si les trois grandes puissances partageant le même rapport à l‘autocratie et les mêmes ambitions internationales devaient s’entendre sur le dos du continent européen en projetant sur lui leurs conflits. Avec, à terme, la division du monde en trois zones d’influence entre lesquelles le sort de l’Europe serait suspendu : soit elle passerait sous dépendance russe à la faveur du lâchage américain, soit elle se retrouverait partagée entre les zones d’influence américaine ou russe en cas de sursaut américain ; dans les deux cas, l’Europe entraînant avec elle, dans la dépendance ou la décadence, un « Sud global » plus que jamais à la merci de la voracité des pays détenteurs de la puissance ou de la richesse. Clôture définitive du binarisme qui s’annulerait de lui-même avec la montée en puissance de la Chine sur laquelle la Russie pourrait s’adosser, faisant place à un impérialisme reposant sur un tripode plus ou moins stable, mais à coup sûr plus glaçant !
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- Internationale situationniste n° 2 (1958). Il s’agit d’une errance de nature psychogéographique par laquelle « une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent ». ↩︎
- Cf. François Jullien, op. cit. et Gilles Deleuze : Le Pli sous-titré Leibniz et le Baroque (1988). ↩︎
- V. l’exposition « Banlieues chéries » au Musée de l’histoire de l’immigration (avril-août 2025). ↩︎
- Cf. Essai sur l’exotisme sous-titré Une esthétique du divers de Victor Ségalen (1921, ébauche posthume d’un projet de livre que la mort prématurée de l’auteur, atteint d’une « neurasthénie aiguë », a empêché de mener à terme). ↩︎
- Cf. Freud : Une difficulté de la psychanalyse, article de 1917 extrait de Essais de psychanalyse appliquée (1933). Mais, c’est sans compter avec la révolution philosophique de Kant, dite copernicienne, et la révolution énergétique de James Watt (machine à vapeur), puis après les premières ébauches de la théorie psychanalytique, la révolution de la relativité d’Einstein et la révolution quantique en physique (Max Planck, entre autres). ↩︎
- Totalité et infini – Essai sur l’extériorité (1971). ↩︎
- Notre animalité perdue, op. cit. ↩︎
- Les grandes villes et la vie de l’esprit (op. cit.). ↩︎
- Cf. La “nature” de la ville – Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain de Stéphane Gruet (2017). ↩︎
- Aristote, La politique (Livre I). ↩︎
- Stéphane Gruet, op. cit. ↩︎
- Op. cit. ↩︎
- Notre animalité perdue, op. cit. ↩︎
- Bâtir et habiter sous-titré Pour une éthique de la ville (2018). ↩︎
- Sur cette question du séparatisme, avec ses deux volets : populaire et bourgeois, voir Le Ghetto français, enquête sur le séparatisme social d’Éric Maurin (2004). ↩︎
- « Une mutation de l’arbre taillé : la ceinture verte de Francfort » (Villes en parallèle 49-50 : Matériaux pour la ville de demain – 2020). ↩︎
- C’est Feuerbach qui a titré un de ses ouvrages : L’homme est ce qu’il mange : Le mystère du sacrifice, et qu’il a pu affirmer en bon matérialiste que : « La nourriture de l’homme est la base de la culture et de l’esprit de l’homme ». ↩︎
- Notre animalité perdue, op. cit. ↩︎
- Voir notamment : La vie et la correspondance de Charles Darwin publiée par son fils Francis en 1888. ↩︎
- La génétique appliquée au cerveau » dans le recueil d’essais intitulé : Un hérisson dans la tempête 1987). ↩︎
- « Exultation et explication », idem. ↩︎
- « Douces rêveries » op. cit. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Les chasseurs cueilleurs ou l’origine des inégalités (1982). ↩︎
- Le riz, le jade et la ville. Évolution des sociétés néolithiques du Yangzi (2005), cité par Thierry Paquot dans son commentaire de l’Histoire naturelle de l’urbanisation de Lewis Mumford (1956). ↩︎
- Aphorisme 23 des Recherches philosophiques. ↩︎
- Aphorisme 18 des mêmes Reherches philosophiques ↩︎
- Cf. Technique et langage, tome I de Le geste et la parole. ↩︎
- Cf. L’individuation psychique et collective. ↩︎
- Catherine Larrère et Raphaël Larrère, auteurs de l’ouvrage très argumenté et documenté Penser et agir avec la nature, sous-titré Une enquête philosophique (2015), dont les développements qui précèdent sont inspirés. ↩︎
- Cf. Cours du 22 avril 1986 sur « Foucault et le pouvoir ». ↩︎
- « Le dehors, la nuit » dans L‘Espace littéraire. ↩︎
- Les Lumières à l’âge du vivant (Seuil, 2021). ↩︎
- United States Immigration and Customs Enforcement. Voir le témoignage de Richard Ford, écrivain américain, dans Le Monde daté des 25 et 26 janvier 2026.I ↩︎
- Cf. Le discours antillais (1981). ↩︎
- Cf. Introduction à la pensée complexe (1990). ↩︎
- Chiffres repris par Guillaume Devin : Notre système international sous-titré Une approche politique des relations internationales (2025). ↩︎
- V. le Court traité de design de Stéphane Vial (2010). « Faire du design, écrit l’auteur, ce n’est pas seulement marquer quelque chose d’un signe (signifiant) mais aussi forger ce qui s’incarnera dans le signe, c’est-à-dire donner un sens (signifié). » ↩︎
- Édition originale de 2003, réédition revue et augmentée en 2026 avec une préface de Christophe Fourel et Cédric Villani, sous-titrée Connaissance, valeur et capital. ↩︎
- Cf. « Essai sur le don – Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » in L’ Année Sociologique, 1923-1924 (tome I). Voir également Le contrat naturel de Michel Serres (1990), recentrage du contrat social de Hobbes (Le Léviathan, 1650), Locke (Traité du gouvernement civil, 1690) et Rousseau (Du contrat social, 1762) sur la nature. ↩︎
- Le nœud démocratique, op. cit. ↩︎
- V. notamment l’analyse du 2 octobre 2025 de l’Observatoire des inégalités : Idée fausse : la moitié des Français ne paient pas d’impôts. ↩︎
- Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix (1785) : paradoxe illustrant l’intransitivité des préférences individuelles rapportées à la majorité. ↩︎
- Social choice and individual values (1951) : théorème généralisant et démontrant mathématiquement le paradoxe de Condorcet : impossibilité d’agréger les préférences individuelles. ↩︎
- Cf. Aldo Rossi : L’architecture de la villes (2001). ↩︎
- Cf. le recueil d’articles publié en 1967 sous le titre L’écriture et la différence. ↩︎
- Cf. Économie du désordre mondial de Jean Tirole et Karine Van der Straeten (2026). ↩︎
- Discours de Béthune du secrétaire général de la S.F.I.O. au sujet de la politique économique de la droite responsable de la limitation du pouvoir d’achat. ↩︎
- La gauche la plus bête du monde. ↩︎
- Qu’est-ce que le populisme ? sous-titré Définir enfin la menace (2025). ↩︎
- Cf. Jacques Donzelot : Faire société sous-titré La politique de la ville aux États-Unis et en France (2003). ↩︎
- Culture d’importation, la culture américaine n’a eu aucun mal à dépasser la culture européenne dont la progression a été interrompue par deux guerres mondiales gagnées avec l’aide des États-Unis. Mais, entre 1979, année d’investiture de Margaret Thacher comme première ministre, et 1981, année d’investiture de Ronald Reagan comme président, lequel des deux a influencé l’autre ? ↩︎
À Suivre : « IV – Histoire et répétition : Serres, Deleuze, Benjamin, Ricœur – Samedi 14 novembre 2026
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