XI – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : rénovation urbaine et renouveau social confrontés à la métropolisation

Chères lectrices, chers lecteurs

Après plus de six mois, le président de la République sort de son silence sur ce qu’il est convenu d’appeler « les quartiers » au risque de paraitre, tel Janus, comme ayant alternativement – et non « en même temps » – une double face : celle d’un président des riches et celle d’un président des défavorisés « assignés en résidence » dans ces quartiers relégués à la périphérie des villes, qui, parfois, n’osent même plus dire leur nom.

En appelant à la « mobilisation générale » de « toute la nation » selon un « plan de bataille » engageant « tout le gouvernement » en faveur de « l’émancipation » et du « retour du droit commun » dans lesdits quartiers, l’ambition n’en est pas moins généreuse, mais pose une série d’interrogations :

1) Dans quelle mesure s’inscrit-on toujours dans la loi de Programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014 qui avait engagé un rééquilibrage entre rénovation urbaine et action sociale ?

2) Que signifie, dans ce cadre, le retour de l’ex-ministre de la ville J.-L. Borloo, partisan de la thérapie de choc en matière de rénovation ?

3) Que devient dans cette perspective la réorientation de la politique de peuplement engagée par le gouvernement Valls suite aux attentats de 2015 ?

4) Comment mettre les gens en situation de mobilité sans qu’ils perdent pour autant leurs repères, indissociables de la structuration des identités ?

5) Ce que l’on appelle, peut-être improprement, « radicalisation » ne serait-il pas,  plutôt que la conséquence de la « démission de la République », le symptôme de la perte de sens de la vie en société, qui doit amener les institutions à se remettre en cause pour donner du contenu à la laïcité, compatible avec la liberté de conscience inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme ?

6) Au-delà d’une série de mesures concrètes à court terme, bienvenues, qu’en est-il fondamentalement du « changement de méthode » annoncé ?

« Je veux que le visage de nos quartiers aient changé à la fin du quinquennat, a dit le président de la République, non pas parce qu’on aura atteint du chiffre mais parce qu’on aura réussi la rénovation morale. Le défi de civilisation se joue dans les quartiers. Je ne veux pas tant proposer des outils et des mesures que construire ensemble pour donner aux villes des résultats. C’est une fierté. Les habitants de la ville doivent être considérés comme des habitants de la République, des citoyens à part entière. »

On ne peut qu’approuver l’exigence d’une évaluation fondée sur des éléments qualitatifs, affranchie de la dictature des chiffres ; ce qui pose une ultime question : celle de l’ « articulation de l’urbain et du social » dans une politique de rénovation visant délibérément l’intégration dans la ville et la réduction des fractures sociales, sans tabou ; ce qui n’ira pas  sans un infléchissement, voire un renversement, des approches esquissé par le président le 14 novembre dernier à Tourcoing, non plus sans que soit revue la part des dotations affectées au social par rapport à celles qui le sont à l’urbain, sachant que l’accompagnement social de la rénovation urbaine sera d’autant moins requis et plus efficace que celle-ci se sera pliée aux besoins et aspirations de la société locale, émancipée (inversion des priorités : la société urbaine d’abord).

Répondre à cette ultime question, c’est aussi répondre aux préoccupations des acteurs de la politique de la ville des trois sites de rénovation/renouvellement urbain, objet de notre enquête : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille, dont nous poursuivons aujourd’hui l’exposé synthétique, avant de se risquer à interpréter – avec une part de subjectivité inévitable – les propos recueillis auprès d’une centaine d’acteurs, habitants compris.

Bonne lecture.

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5.  A la charnière de la rénovation urbaine et du renouveau social

Pour Christian Devillers, l’architecte-urbaniste de Malpassé dans les quartiers nord de Marseille, l’articulation de l’urbain avec le social se joue dans l’accompagnement du relogement qui précède les démolitions. Lesquelles peuvent être motivées par des considérations tenant à l’état des bâtiments et des logements, urbanistiques ou sociales. Selon les situations, mais aussi les idéologies, les positions varient, accordant plus ou moins de poids à l’un ou l’autre de ces motifs.

La Courneuve
Secteur Nord des 4000
A l’arrière fond, la barre Robespierre destinée à la démolition

a)   Le traumatisme des démolitions

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XII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : du peuplement des grands ensembles à la société urbaine

Chères lectrices, chers lecteurs

Après un bref rappel historique et des enjeux de la rénovation urbaine ainsi que de son avatar, le renouvellement urbain ; après analyse des sites pris comme exemple et des objectifs et démarches mises en oeuvre depuis la promulgation de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion Urbaine du 21 février 2014, nous abordons à partir d’aujourd’hui la présentation de la scène urbaine et de ses acteurs.

Avec en premier lieu la question du peuplement, objet du présent article.

La démarche adoptée pour l’étude peut-être schématisée sous forme de deux axes:

Un premier axe, vertical, figurant les étapes de l’étude : l’analyse du projet de rénovation (l’urbain), l’enquête de terrain (le peuplement), les entretiens auprès des acteurs (l’exploration de la gouvernance) ;

Un second axe, horizontal, figurant les trois entrées thématiques abordées : l’économique (à partir de l’investissement), le social (la question du peuplement, qui renvoie à celle de la mixité et des parcours résidentiels), la culture (l’animation culturelle et artistique de la rénovation).

Où l’on peut voir que les deux axes se croisent au niveau de la question du peuplement, lieu stratégique de l’articulation de l’urbain et du social, d’où dérivent tous les problèmes et où aboutissent toutes les décisions.  

Si la question du peuplement est au coeur de notre problématique (et de l’actualité), la question ultime est bien celle de savoir comment passer de cette notion quantitative et sélective à celle qualitative de société urbaine (en termes de lien social ou de cohésion).

Bonne lecture.

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B. La scène urbaine et ses acteurs : de la conception à la réalisation

Ainsi les manières de pratiquer l’espace, échappent à la planification urbanistique : capable de créer une composition de lieux, de pleins et de creux, qui permettent ou qui interdisent des circulations, l’urbaniste est incapable d’articuler cette rationalité en béton sur les systèmes culturels, multiples et fluides, qui organisent l’habitation effective des espaces internes (appartements, escaliers, etc.) ou externes (rues, places, etc.) et qui les innervent d’itinéraires innombrables. Il pense et il fabrique une ville vide ; il se retire quand surviennent les habitants, comme devant des sauvages qui troubleront les plans élaborés sans eux.
Michel de Certeau : La culture au pluriel[1]
Les 4000 de La Courneuve
Intérieur d’ilot dans le quartier de l’Orme Seul

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XIII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la question foncière et l’attraction de la culture

Chères lectrices, chers lecteurs

Après la phase de présentation générale et de diagnostic des quartiers politique de la ville de La Courneuve (les 4000), Lyon (La Duchère) et Marseille (Malpassé et Saint-Barthélemy), nous avons abordé dans la dernière livraison de notre blog la scène urbaine à partir de la question du peuplement dont nous avons entamé la critique. Nous poursuivons aujourd’hui avec la question foncière avant de présenter la semaine prochaine l’aménagement spatial. Les acteurs du développement urbain et le problème posé par le partage des compétences entre disciplines, qui vient singulièrement compliquer ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui d’un terme vague : la gouvernance, seront abordés par la suite.

Certes, il faut compter avec la part de subjectivité – inévitable – de l’exercice. Néanmoins, il n’est rien, des conclusions que nous avons tirées de notre enquête, qui ne nous ait été suggéré par nos interlocuteurs. S’il ne faut donc pas rechercher de scoop dans cet exposé, qui ne prétend nullement se situer à la hauteur d’une recherche académique, nous n’en estimons pas moins que les témoignages recueillis à travers une centaine d’entretiens méritent d’autant plus attention que le président de la République, le 14 novembre dernier à Tourcoing, après s’être attaché à redéfinir les objectifs de la Politique de la ville et énumérer quelques unes des mesures concrètes de leur mise en oeuvre, s’est prononcé en faveur d’une « méthode différente ».

En attendant que le recadrage de la politique de la ville se précise, sans doute n’est-il pas vain de revenir, à travers trois sites « emblématiques » de renouvellement urbain, sur un bilan de 40 année d’atermoiements pour en tirer des enseignements susceptibles de guider les politiques à venir.

Bonne lecture.

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b)   Quand la question foncière est mise sous le boisseau alors que la culture passe sur le devant de la scène

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Les 4000 de La Courneuve : plan de masse d’origine – Secteurs Sud-Ouest et Nord séparés par le carrefour des Six Routes, lieu d’implantation de la future gare du Grand Paris Express
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XIV – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : de la forme urbaine au paysage urbain

Chères lectrices, chers lecteurs

Si, pour passer du peuplement – impliquant des procédures de sélection – à la société urbaine – dont le concept est indissociable de la cohésion lui est inhérent – il faut introduire du lien social, encore faudra-t-il pour que la société urbaine prenne la consistance d’une ville que son architecture et sa forme urbaine soit accordée à ses aspirations, lesquelles dépassent de beaucoup ses besoins élémentaires pour prendre en compte la qualité des rapports sociaux et les perspectives d’ascension sociale de ses membres.

Entre le corps de la ville et l’esprit censé l’animer il faut de surcroît interposer l’élément qui assure l’adéquation entre la matérialité de l’urbain et la société. C’est ce qui a manqué au Mouvement moderne, obsédé par la fonctionnalité, pour faire vivre la ville. Cet élément, qui fait que la ville a une âme, est le paysage, seul à même d’introduire de l’émotion dans ce qui autrement risque de réduire l’urbain à un agencement de formes dénuées de repères et de sens.

Enfin, entre l’espace privé, espace de l’intimité investi par la personne, et l’espace public, espace anonyme du citoyen, c’est l’introduction de l’espace commun qui permet de garantir les solidarités sans lesquelles une ville ne serait qu’une coquille vide. Or, entre l’espace privé,  l’espace commun et l’espace public, c’est bien le paysage avec ses gradations qui fait la différence.

Tout est, comme on le voit, affaire de transitions. De transitions et non, sous prétexte de séparer ce qui est incompatible, de ruptures  comme trop souvent lorsqu’il s’agit de sortir de l’anomie et de mettre de l’ordre. C’est la déconnexion de l’urbanisme à société urbaine qui justifie le recours à l’art paysager pour renouer le lien affectif que le fonctionnalisme triomphant avait rompu au nom d’une conception purement formelle de l’environnement, réduit à un cadre de vie.

Peuplement, statut du foncier (articles XII et XIII de notre blog), paysage urbain (objet de notre livraison d’aujourd’hui) et espace commun (qui sera abordé la semaine prochaine), tels nous sont apparus les trois piliers susceptibles de rendre compte du phénomène urbain et de qualifier la ville, une fois dépassées les oppositions binaires. 

« Il y a, écrit Julien Gracq dans Le rivage des Syrtes, des villes pour quelques-uns qui sont damnées, par cela seulement qu’elles semblent nées et bâties pour fermer ces lointains qui seuls leur permettraient d’y vivre ». C’est l’avantage du paysage que d’ouvrir aux habitants des perspectives au-delà d’eux-même, sur le monde. 

Bonne lecture.

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c)   De la forme urbaine[1] au paysage urbain

« Etant donné l’origine historique du concept, on entendra donc par paysage urbain, le spectacle de la ville au quotidien, vu par le promeneur qui, sans hiérarchiser, prend en charge le réel non plus d’un regard circulaire et englobant dans une volonté de totalisation immédiate, mais au rythme de la marche, en intégrant le temps de la perception. Ce n’est plus le regard éloigné mais le regard de proximité tant spatiale qu’affective […] »
Françoise Chenet-Faugeras[2]
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La Duchère Façade d’immeuble place Abbé-Pierre
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XVI – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la gouvernance

Chères lectrices, chers lecteurs

Dans l’Introduction générale à l’Histoire de l’Europe urbaine, Jean-Luc Pinol écrit : « … la ville est un phénomène total où se condensent l’économique et le social, le politique et le culturel, le technique et l’imaginaire et, partant, toute approche fractionnée qui privilégierait un domaine unique au dépend des autres manquerait de pertinence […]. » C’est que « ville et société ne se comprennent que dans leurs interrelations ».

De même qu’on ne peut pas détacher les déterminations géographiques des causalités historiques, on ne saurait pas plus dissocier la promotion des populations urbaines du développement économique qu’isoler l’attention portée à la forme urbanistique et architecturale des villes de celle qui devrait l’être à la condition sociale de leurs habitants.

Dès lors, pourquoi, depuis que la politique de la ville existe, cet acharnement à dénoncer la dissociation de l’urbain et du social dans le traitement des maux de la ville s’il est aussi évident qu’elle constitue un tout indissociable, la preuve étant qu’elle est vécue comme tel par le citadin, bien placé pour le savoir ? 

C’est pourtant là que se situe le problème, dans la théorie aussi bien que dans la pratique, et il ne suffit pas de le balayer d’un revers de main pour le voir résolu : ne vivant pas dans et par la ville comme le citadin, l’expert qui se penche à son chevet, de par la prise de distance que requiert l’exercice de son art, en perd la vue d’ensemble. Prisonnier du découpage « disciplinaire » hérité de l’université, il serait vain de croire qu’il pourrait s’en affranchir dans la pratique, qui ne fait que reproduire la division du travail universitaire.

D’où l’importance primordiale de ce qu’il est convenu d’appeler la « gouvernance », censée, en rompant les hiérarchies traditionnelles, mieux assurer la coordinations des acteurs et la convergence des disciplines pour retrouver le vécu enseveli sous les strates du savoir accumulé. Encore faut-il que les habitants ne soient pas oubliés. L’examen des modalités, non plus seulement de leur association, mais bel et bien de leur pleine implication, fera l’objet de notre prochain article.

En attendant, bonnes fêtes de fin d’année et, accessoirement, bonne lecture.       

Mairie de La Courneuve

1. La gouvernance à travers les modes d’action et de pilotage

La loi Borloo de 2003 avait privilégié la rénovation physique. Les violences urbaines de l’automne 2005 ont attiré l’attention sur l’importance à accorder aux aspects sociaux (cf. le lancement de la dynamique « Espoir banlieues » et la promulgation de la loi pour l’Egalité des Chances en mars 2006), mais sans pour autant inverser les priorités par rapport à l’urbain. La loi Lamy de 2014 a traduit sur le papier une volonté d’équilibre, mais en maintenant au sommet la séparation entre les organes respectivement en charge de la rénovation (Agence Nationale de Rénovation Urbaine : ANRU) et du renouvellement urbain au sens large du terme (Commissariat Général à l’Egalité des Territoires, CGET, héritier de l’Agence Nationale pour la Cohésion Sociale et l’Egalité des Chances, Acsé, regroupée avec la DATAR et le Secrétariat Général du Comité Interministériel des Villes).

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XVII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : de la participation à la coconstruction, à défaut d’empowerment

Chères lectrices, chers lecteurs

Si le gouvernement des villes est fondé sur le principe de démocratie, il s’en faut encore de beaucoup qu’il en soit de même de la gouvernance des projets urbains. Il y a dans cette constatation un paradoxe, comme si la proximité qui est caractéristique du projet urbain pouvait dispenser de mettre en oeuvre des démarches participatives. Le passage historique du « gouvernement » à la « gouvernance » promettait pourtant une rupture des hiérarchies traditionnelles au bénéfice de circuits de décision horizontaux incluant les acteurs au côté des experts. Et quand nous disons acteurs, c’est y compris les habitants, acteurs de leur destinée liée à un cadre de vie où ils ont des repères, à défaut de racines. C’est donc aussi du passage de la notion d’usager (développement durable oblige) à celle de «  »citoyens », indissociable du statut de « citadin », qu’il s’agit.

En promouvant la coconstruction la loi du 21 février 2014 portant programmation pour la ville et la cohésion urbaine devrait, à cet égard constituer une étape décisive dans la démocratisation des politiques appliquées à la ville. « Coconstruction » et non « empowerment » : passation de pouvoirs mais sans dessaisissement, la technicité domine trop la matière et l’intérêt général surplombe de trop haut les intérêts de proximité pour qu’il en soit autrement.

Bonne lecture, mais avant tout, puisse, chère lectrice, cher lecteur, cette nouvelle année vous être favorable, à vous, à vos proches, comme à ceux qui, ayant bien mieux à faire, ne me lisent pas.

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Quartiers Nord de Marseille en chantier, avec les grues érigées à l’arrière plan
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XVIII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : essai de typologie et limites d’une comparaison

Chères lectrices, chers lecteurs

Suite à l’agression dont ont été victimes, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, deux policiers à Champigny-sur-Marne, Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur a déclaré au micro d’Europe 1 : « Lorsque l’on voit ces grandes barres on se dit qu’il y a un aspect inhumain qui ne peut générer que de la violence ». Comme s’il suffisait de raser des tours et barres, souvent qualifiées de criminogènes, pour résoudre les problèmes humains que posent ces quartiers ! C’est trop d’honneur fait au béton, trop peu consenti à la chair de l’urbain.

Un peut court, Monsieur le ministre, surtout quand, en tant que maire de l’arrondissement de La Duchère, le IXe, on a contribué en profondeur au renouvellement urbain de ce quartier qui partait à vau-l’eau :  « La Duchère, je lui ai consacré une grande partie de ma vie. Ce quartier est au fond de mon coeur. J’y ai construit mon schéma politique », déclariez-vous en juin 2016 lors d’une émission de Franc 3 Rhône-Alpes. Vous n’avez-certes pas lésiné sur les démolitions au début, mais la résistance des habitants a eu raison de votre volontarisme. Vous avez en fin de compte subordonné la table rase à un objectif supérieur : celui d’un équilibre démographique plus conforme à l’esprit de renouvellement urbain qui avait inspiré la loi SRU de l’an 2000 avec lequel renouera la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine de 2014.

On eut apprécié entendre, à cette occasion, Jacques Mézard, ministre de la cohésion des territoires, pour rappeler que l’ « urbain » ne saurait se laisser enfermer dans des formes géométriques qu’il déborde, tant il s’impose par son épaisseur sociale et culturelle. Mais depuis sa prise de fonction, monsieur Mézard, en charge de la cohésion des territoires, reste obstinément silencieux, tout comme Emmanuel Macron jusqu’à sa déclaration de Tourcoing le 14 novembre dernier. Comment interpréter ces pages blanches de l’agenda du pouvoir, par ailleurs atteint d’une frénésie de réformes ? Cela, alors même que la « marche » du président de la République est, de son propre aveu – doublement atténué par le recours à la prétérition et l’emploi de la double négation [*] – quelque peu boiteuse, appuyant, jusqu’à présent, plus souvent sur la jambe droite que sur la gauche.

Nous sommes d’autant plus conforté pour poursuivre la publication des résultats de notre enquête portant sur le renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de La Duchère et des quartiers Nord de Marseille. Après exposé du diagnostic sous toutes ses dimensions, nous abordons aujourd’hui le bilan que l’on peut dresser de 15 ans d’application de la loi Borloo ; bilan qui nous permet de mettre en exergue trois grandes tendances d’évolution, lesquelles, pour n’être pas représentatives de la diversité des quartiers prioritaires, ne nous apparaissent pas moins exemplaires des stratégies politique de la ville localement mises en oeuvre. 

Ceci avant de récapituler, dans les semaines qui viennent, les orientations dégagées des entretiens menés auprès des habitants des quartiers et des acteurs de leur rénovation. Avec à l’arrière plan une question lancinante : comment relier ce que le progrès mal maîtrisé des sciences et techniques de l’urbain a délié, pour refonder la ville ? Et de se demander si les solutions aux maux de civilisation ne seraient pas susceptibles d’émerger de la rénovation en cours des grands ensembles, en tant qu’ils accusent, plus qu’ils ne reflètent, les fractures de la société dans son ensemble.

Les grands ensembles de banlieues ou de périphéries de centre-ville comme laboratoire social ou terres d’expérimentation des réformes à venir ?

[*] Propos rapportés par Le Monde du 4 janvier à l’issue du séminaire du 3 de ce mois : « Je ne vais pas vous dire que je ne me suis jamais senti boiter. »

 

Quartiers Nord de Marseille

4. Essai de typologie, limites d’une comparaison

Pour récapituler, la périodisation permettant de rendre compte de l’histoire des trois sites analysés est applicable aux grands ensembles en général. Cinq grandes périodes peuvent être distinguées, dont une dizaine d’années de construction, suivies d‘une décennie de mouvements sociaux urbains, avant que ne commence une longue période d’une quarantaine d’années, ponctuées d’explosions urbaines, vouées à la rénovation ; cinquante ans en y ajoutant le nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (PRU 2). Les dernières années écoulées depuis la promulgation de la dernière loi de programmation pour la ville en 2014 étant marquées par une accélération des réformes sous la pression des évènements :

  • fin des années 50-années 60: faisant suite à la période de reconstruction d’après-guerre, réalisation des « grands ensembles » ;
  • années 70: période de luttes urbaines (contre les hausses de charges, le défaut d’entretien, une gestion défectueuse, l’absence de prise en considération des besoins…), qui fut aussi celle des opérations Habitat et Vie Sociale (HVS) préludant au lancement d’une politique de la ville ;
  • années 1980-2000: expérimentation, après les émeutes des Minguettes dans la banlieue de Lyon, de politiques de la ville oscillant entre le quartier, la ville ou l’agglomération, d’une part, entre la réhabilitation ou rénovation urbaine et le traitement des problèmes sociaux d’autre part, à travers successivement les opérations Développement Social des Quartiers (DSQ), Développement Social Urbain (DSU), Grands Projets Urbains et Opérations de Rénovation Urbaine (GPU et ORU), Grands Projets de Ville (GPV)  – sachant que le ministère de la ville est créé à mi-parcours, en 1990, après le soulèvement de Vaulx-en-Velin, à nouveau en région lyonnaise ;
  • années 2003-2013: mise en œuvre du programme de rénovation urbaine de la loi d’orientation et de programmation pour la ville du 1er août 2003, dite loi Borloo ;
  • années 2014 : lancement d’une nouvelle génération de programme pour la ville, celui de la loi Lamy renouant avec le renouvellement urbain, non sans que trois Comités Interministériels à l’Egalité et à la Citoyenneté tirent en 2015 et 2016 les conséquences de deux années de terrorisme en mettant en avant les préoccupations de peuplementet que soient approuvés les protocoles de préfiguration d’un deuxième Programme National, désormais baptisé de Renouvellement Urbain.

Les moyens mis en œuvre par la politique de la ville ont, ainsi, oscillé au rythme de la variation de ses objectifs depuis plus de trente ans. En suivant sur le moyen terme les stratégies adoptées par les villes sur lesquelles nous avons enquêté on a pu observer une plus grande constance qui tient aussi au fait que dans les trois cas les équipes municipales ont été reconduites à plusieurs reprises. La comparaison entre les sites analysés n’en serait que plus aisée si elle ne s’avérait pas risquée pour la  raison qu’il n’est pas de stratégie pure et que si les documents de planification ou programmes d’action expriment des positions fermes sur les principes, les situations locales appellent des infléchissements qui se traduisent sur le terrain par des résultats la plupart du temps imprévisibles.

Des trois exemples analysés on peut néanmoins dégager des enjeux, des objectifs et des moyens mis en œuvre pour les atteindre quelques dominantes, parmi les points forts du renouvellement urbain,  qui ne préjugent malgré tout en rien de l’avenir, à savoir :

  • Pour Les Quatre-mille de La Courneuve, un enjeu de promotion sociale en facilitant les parcours résidentiels : objectif social prioritaire;
  • Pour les quartiers Nord de Marseille, un enjeu d’intégration urbaine par le désenclavement des quartiers et l’amélioration de la relation au centre-ville : objectif urbain prioritaire;
  • Pour La Duchère à Lyon, un enjeu de désenclavement et de mixité social à atteindre par la diversité de l’habitat : objectif social-urbain.

Mais si, schématiquement, on peut avancer qu’en ce qui concerne les quartiers Nord de Marseille le social est subordonné à l’urbain, c’est en prenant en considération l’avancement moindre du projet (en partie du fait de la mise en œuvre tardive de la loi Borloo) qui, du point de vue de ses promoteurs mêmes, rend prioritaire la rénovation, laquelle conditionne un développement social orienté vers la mixité. En revanche, pour les Quatre-mille de La Courneuve le développement social est bien une priorité politique à laquelle est subordonné l’objectif de mixité lié à la rénovation urbaine. La Duchère se situant, à cet égard, dans une situation intermédiaire, formellement plus équilibrée, compte tenu de l’avancement du projet urbain, qui s’est accompagné d’un renouvellement parallèle de la population.

La Duchère : place Abbé Pierre

Aussi bien, est-ce Cécile Geoffray, la nouvelle directrice du Centre social de La Sauvegarde à La Duchère, qui a le mieux défini pour nous, avec son regard neuf, la situation de ces quartiers dits « prioritaires » en évoquant un « entre-deux » ; car c’est justement de cela qu’il s’agit, d’un entre-deux à la fois spatial entre ville-centre et périphérie, temporel entre un avant et un après rénovation, générationnel entre les parents et leur descendance, social entre les anciens habitants issus de catégories plus ou moins défavorisées et les nouveaux issus des classes moyennes, etc. Un entre-deux physique doublé d’un entre-deux social, dont le décalage des temporalités exige un suivi au plus près par un partenariat institutionnel à même de coordonner les actions et d’ajuster les phases du développement dans une perspective à long terme ne sacrifiant pas la satisfaction dans l’urgence des besoins les plus impérieux. Entre-deux, également, entre les phases de conception, apanage des maîtres d’œuvre, et de réalisation, tâche des rénovateurs, où l’habitant-usager est justifié à intervenir au titre de la participation, coconstruction aujourd’hui. N’est-ce pas, en effet, le privilège de l’habitant-usager de pouvoir, en position intermédiaire, faire le lien, en se tenant par un apparent paradoxe à distance des uns et des autres – maîtres d’œuvre et rénovateurs – pour rester au plus près des besoins et les faire prévaloir ? Entre-deux fertilisé par les apports croisés des experts et des usagers, terreau propice à l’éclosion des initiatives des citadins-citoyens soutenues par les associations locales et centres sociaux qui en émanent, encouragées par les mouvements culturels et autres compagnies artistiques qui contribuent à l’animation en jouant de l’« effet catharsis »[1]. Entre-deux prometteur, à condition de savoir résister à la tentation, par réaction contre l’inconfort de la situation, de se refermer sur un entre-soi stérile et sclérosant.

Transposée sur le plan de l’urbanisme et de l’architecture à la banlieue, c’est cette situation qu’ont évoquée pour nous les frères Goldstein, architectes-urbanistes à La Courneuve, lors de l’entretien qu’ils nous ont accordé en avril 2015 : « Nous rejetons toute prétention de recomposition urbaine. La banlieue a sa raison d’être, façonnée par des décennies, marquée par l’empreinte  des hommes. On ne peut impunément vouloir aller à l’encontre. » Autrement dit, la banlieue est de ces « entre-deux » dont l’ordonnancement reflète l’état d’esprit d’une société qu’il s’agit à présent d’accompagner dans son évolution ; et ce, en cherchant à tirer parti des potentialités d’un tissu urbain façonné par l’histoire pour  laisser aux générations à venir la latitude de le remodeler en réponse à leurs besoins économiques et à leurs aspirations sociales. C’est ce tissu urbain que les grands ensembles ont bouleversé, au point d’en interdire toute transformation sans opération chirurgicale, qu’il s’agit de redécouvrir pour, étant convaincu de sa « raison  d’être », le recoudre et rétablir sa continuité avec l’environnement au lieu de lui tourner le dos. Dans cet esprit, pour les frères Goldstein comme pour Bernard Paurd, il est primordial de se caler sur les traces héritées du passé, parcellaire et cheminements, la rénovation urbaine passant avant tout par la qualité architecturale. C’est en ce sens que si le renouvellement urbain implique la rénovation ce n’est pas sans préservation de la mémoire des lieux auxquels les habitants, anciens ou nouveaux, doivent pouvoir s’identifier : urbanisme et architecture fondus dans l’art du paysage, renouvellement urbain comme synthèse de protection et de rénovation.

Les trois sites emblématiques, que nous avons choisis comme objet d’enquête pour cette raison même, ne sauraient bien entendu prétendre être représentatifs. Il faut, d’autre part, tenir compte de l’état d’avancement des projets qui ne permettent pas, par exemple, de mettre sur le même plan que les autres un site comme Marseille. Il nous apparaît néanmoins qu’ils illustrent, à travers trois stratégies, moins tranchées que les sites ne sont contrastés, les alternatives auxquelles, sans être exclusives, sont très généralement confrontées les politiques locales. Dans les trois cas l’enjeu principal est bien la perception que les politiques se font et cherchent à faire prévaloir de la relation urbain/social, tributaire de la situation locale mais aussi d’options politiques, relation qui détermine dans une large mesure la stratégie d’intégration adoptée. C’est en cela que le caractère « exemplaire » des opérations analysées, sans se risquer à des prévisions sur leur devenir qui dépend de bien d’autres choses plus ou moins aléatoires, peut permettre de dégager des enseignements, à condition de les resituer dans leur contexte.

Précisons toutefois, notamment lorsque nous qualifions d’ « équilibrée » la stratégie du Grand Lyon, que nous ne portons pas de jugement de valeurs. Nous faisons simplement, pour ce dernier cas, le constat que, dans l’esprit des politiques, dont sont empreints les textes régissant les documents de planification urbaine et les contrats chargés de les mettre en œuvre, la rénovation urbaine et l’objectif de mixité sociale sont étroitement liés, sans primat accordé à l’une plutôt qu’à l’autre (la « primauté » − dont le poids serait la mesure − est du reste à distinguer de la « priorité », qui intègre le temps dans le raisonnement). Les déclarations du maire, pour qui les démolitions ne sont pas négociables, passage obligé pour la réalisation des objectifs de mixité tant fonctionnels que sociaux, sont à cet égard significatives. Pour porter un jugement de valeur sur les stratégies il eut fallu adopter d’autres critères, politiques, ce dont nous nous sommes bien gardés dans le cadre de ce modeste travail.

C’est aussi insister sur le fait qu’il n’est en la matière ni recette miracle, ni leçon définitive, ni solution purement locale faisant abstraction de la conjoncture et de la politique nationale, mais que des pistes n’en méritent pas moins d’être explorées pour, surtout en cette période de transition sociétale, législative et politique que nous vivons actuellement, affermir des positions qui autrement seraient vouées à l’instabilité.

BJ, JJ, BP, JFS – Juillet 2017
Réalisé avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET, l’IUAR d’Aix-en-Provence
La Courneuve : immeuble des frères Goldstein

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[1] Rendu à ce stade d’interprétation des données de notre enquête, difficile, malgré tout ce qui nous tient par ailleurs éloigné du contexte de l’œuvre et de la philosophie de son auteur, de résister à la tentation de citer Hermann Hesse : « … il y a des époques où toute génération se trouve coincée entre deux temps, entre deux genres de vie, tant et si bien qu’elle en perd toute spontanéité, toute moralité, toute fraicheur d’âme. » (Le Loup des steppes)                                                                                                                                                Les urbanistes ne manqueront pas, par ailleurs, de noter avec intérêt, du moins ceux qui sont sensibles à la dimension sociale de l’urbain, qu’à Sainte-Anne l’équipe médicale utilise un logiciel de simulation de la ville pour aider les schizophrènes à sortir de leur enfermement psychologique : « Les premiers résultats montrent une amélioration de l’attention, de la sensation de bien être physique et de la qualité des interactions sociales », commente un psychiatre du service. (Le Monde, supplément « Science et Médecine » du 24 juin 2015)

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XIX – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (1. Préalable sémantique)

Chères lectrices, chers lecteurs

« Paradoxalement, et contrairement à l’opinion commune, la ville européenne apparaît plus menacée dans ses fondements sociaux que dans ses cadres matériels. Le sursaut salvateur ne saurait venir que du politique ou du citoyen », écrit Guy Burgel dans La ville contemporaine après 1945 ( 6e volume de l’Histoire de l’Europe urbaine éditée sous la direction de Jean-Luc Pinol).

C’est bien ce que révèle la crise des politiques urbaines de la seconde moitié du XXe siècle, qu’une politique de la ville mise en place dans le dernier tiers du siècle n’a jusqu’à présent pas su endiguer en raison de la dissociation opérée entre l’urbain et le social

Après l’analyse fondée sur le recueil de données complétées d’entretiens auprès d’acteurs et d’habitants des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille, après un bilan des programmes et réalisations de la rénovation de ces trois grands ensembles assorti d’une esquisse de typologie, la synthèse s’impose d’autant plus que la ville elle-même, avec son humanité plurielle inséparable de son environnement sensible, est synthèse. Synthèse comme l’est la réalité mise en pièces par l’intellect avant que l’action ne la reconstruise selon les principes et les normes de la culture de référence. Mais, synthèse urbaine de plus en plus difficilement saisissable dans sa mouvance : ville de flux, comme en a bien rendu compte Olivier Mongin dans son dernier ouvrage [*], indéfiniment extensible, dans la dimension horizontale comme dans la verticale. Et pour cette raison même, en crise. 

Or, c’est dans les marges que tout se joue. On a trop abusé de la mise en exergue de l’opposition entre centre et périphérie pour ne pas, paradoxalement, devoir recentrer le débat sur ces frontières qui, plutôt que lier, fracturent l’espace. Les grands ensembles des années 60 ne sont plus à la périphérie, mais n’en restent pas moins isolés d’un contexte urbain qui les ignore et de centres-villes qui les redoutent, quand ils ne les rejettent pas.    

Après l’analyse des sites que nous avons retenus pour leur exemplarité, nous entamons aujourd’hui cette synthèse, pleine d’embuches, qui se déclinera en cinq séquences :

  1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques,
  2. L’impensé de la société urbaine,
  3. Le déni de la forme urbaine,
  4. Du projet urbain au projet social-urbain,
  5. La politique de la ville en question,

Synthèse, au terme de laquelle nous proposerons une conclusion – provisoire – sous le « signe du lien ». Conclusion intégrant l’urgence d’un repositionnement politique.

Bonne lecture.

[*] La ville des flux sous-titré L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine (2013).

 

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Les 4000 de La Courneuve – Secteur Sud (frères Goldstein, architectes)

 

C. Synthèse urbaine : de l’impensé de la société urbaine à l’énigme de son articulation

C’est le moment de revenir sur le rapport du Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de janvier 2010 rédigé par Thomas Kirszbaum.

1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques

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XX – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (2. L’impensé de la société urbaine)

Chère lectrice, cher lecteur

En 1913, Charles Péguy s’en prenait au parti intellectuel en ces termes : « La méthode, […], l’invention moderne, la nouveauté moderne, ce n’est point l’exactitude, c’est l’épuisement du détail indéfini, c’est l’épuisement de la documentation et de la littérature sur un sujet, et même sur tous les sujets. » Et un paragraphe plus loin il précisait : « L’exactitude n’est ni la vérité ni la réalité. […] C’est la perfection du discernement. » ( L’argent suite)

Sans doute ne peut-on parler aujourd’hui de « parti intellectuel » comme Péguy au temps de l’affaire Dreyfus, mais d’un entre-soi d’intellectuels, oui, parmi nombre d’autres entre-soi : de chercheurs, d’experts, de techniciens, d’acteurs de terrain, d’habitants, ou de résidents plutôt, qui n’en sont pas moins acteurs, si ce n’est qu’ils ne jouent pas la scène qui leur est dévolue mais la vivent. On n’échappe pas à l’entre-soi, tellement les extrêmes que sont le solipsisme et l’universalisme sont hors de portée. Et, s‘il est une leçon que l’on a pu tirer des conditions d’exécution de notre enquête, plus encore que de ses résultats, c’est bien celle-là. 

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir prévenu, en tant que praticiens, retraités de surcroît, que nous ne pouvions prétendre faire un travail de chercheurs avec ce qu’il impliquerait d’exhaustivité, d’ « épuisement de la documentation », de poursuite du « détail infini », mais oeuvre de témoins. D’aucuns nous ont reproché de n’avoir pas de méthode [*], d’enfoncer des portes ouvertes. Mais c’était, d’une part, sans compter avec le cadre de réalisation de l’étude, ses contraintes, les tracasseries administratives et les aléas de santé en ayant rendu l’exécution acrobatique avec sa part d’improvisation, d’autre part, feindre d’ignorer que lesdites portes avaient été entrouvertes, sinon ouvertes, par nos interlocuteurs mêmes, expérimentés s’il en fut, et certaines depuis belle lurette, mais sans que les seuils en aient été franchis pour autant. A croire qu’il ne suffit pas qu’une porte soit ouverte pour accéder au domaine et qu’il faille encore que le seuil n’en soit pas trop élevé.

 Filons la métaphore, histoire de marquer sa distance avec la science, si « humaine » soit-elle : n’avons-nous pas, jusqu’à récemment encore, occupé la planète comme des squatters, en refermant les portes derrières nous tout en veillant pour celles qui restaient malgré tout ouvertes à en relever le seuil afin d’en limiter le franchissement. Cloisonnements et dénivelés sans doute historiquement nécessaires à l’affermissement de nos identités, mais que les technologies de communication modernes ont rendu vains, pour le meilleur et pour le pire. Au point qu’aujourd’hui il n’y aurait plus de salut que dans l’érection de murs derrière lesquels se réfugier pour échapper à la dilution ou dans des zones à défendre (dernier avatar des zones d’aménagement différé) en marge du contrat social qui nous lie, pour le meilleur et le pire toujours. 

Faudrait-il donc se résigner à renvoyer chacun à sa position statutaire, à sa corporation, à son corps constitué, à sa famille disciplinaire, à sa catégorie ethnique, à sa classe sociale…, en bref à son entre-soi, assigné à un territoire ? Faut-il craindre de transgresser les frontières ? Sans doute est-il souhaitable de laisser les portes ouvertes pour permettre les échanges, tout en maintenant des seuils pour préserver les identités (la platitude n’ayant jamais été un gage d’harmonie).

Ayant, au cours de notre enquête, affronté l’épreuve des cloisonnements disciplinaires et des corporatismes, nous avons pris le parti d’ignorer la spécificité des disciplines et de défier l’esprit de corps des acteurs de la politique urbaine pour privilégier, dusse la rigueur en souffrir, le croisement des regards et l’enchevêtrement des voix entre praticiens et théoriciens, tenants des différentes disciplines, maîtres d’oeuvre et maîtres d’ouvrage, experts et politiques, administratifs et usagers, professionnels et habitants…, laissant les lectrices et les lecteurs seuls juges de la qualité (nous n’osons dire de la « perfection ») de notre « discernement » appliqué à  la « réalité » (la « vérité » étant une autre affaire) urbaine.

C’est donc « sciemment » que nous avons opté pour l’ouverture au risque de sacrifier l’exhaustivité, peut-être aussi la rigueur, mais en sauvegardant l’exactitude (ou du moins en s’efforçant de l’approcher au plus près).

Après les préalables sémantiques et avant d’aborder la question de la forme urbaine, qu’en est-il de la société urbaine à propos de laquelle Thomas Kirszbaum a parlé d’un « impensé de son articulation » ?

Bonne lecture. 

[*] C’est plus de 60 ans après Péguy, en 1975, que Paul Feyerabend s’est attaché a fustiger l’esprit de méthode et à démythifier la science dans son livre intitulé Contre la méthode, sous-titré : Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance.

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Quartiers Nord de Marseille

 

2. L’impensé de la société urbaine

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XXI – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (3. Le déni de la forme urbaine)

De ZAD en ZAD

Photo du groupe de pétition de NDDL (Flickr)

Et si la réalisation d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes n’était, pour les zadistes s’entend, qu’un prétexte ?

Et si une Zone A Défendre – véritable anti-ville, mais dont l’antagonisme avec le monde rural contemporain n’est pas moindre – n’était qu’un alibi ?

Ce qui est sûr, c’est qu’elle est un détournement de procédure, celle des Zones                       d’Aménagement Différé ; si bien différé que c’est grâce à elle que la zone humide a pu être protégée, renforçant après coup la légitimité de la Zone A Défendre. Mais la question devient alors celle de savoir dans quel but et au profit de qui elle a été détournée ?

 La motivation de ses occupants ne serait-elle pas de fuir la ville pour se retrouver entre-soi ? Mais quelle sorte d’entre-soi ? Ni ethnique, ni de classe, ni de genre. De marginaux en mal de communauté, de casseurs potentiels prêts à en découdre ? Entre-soi de circonstance en tous cas, qui n’exclut certes pas la diversité, mais dont la solidarité, passée l’exaltation de l’union dans la contestation, doit encore être mise à l’épreuve de la durée et de la banalité de la vie quotidienne avec ses contraintes « hors normes ». Entre-soi non de statut mais territorial, qui peine à s’enraciner.

Où l’on voit que le fond du problème (The heart of the matter comme aurait dit Graham Greene) pour être bien enfoui n’en est que plus explosif : les pouvoirs publics ayant renoncé à la destination initiale de la ZAD, la question de son évacuation est suspendue à sa nouvelle vocation. Et si l’évacuation est ordonnée et exécutée, quel sort sera réservé aux zadistes, sachant que la plupart ne réintègreront ni la ville ni la campagne, qui, d’ailleurs n’en ont que faire. 

C’est que la ZADZone A Défendre, mais contre quoi : la ville et ses nuisances, la ruralité soumise à la  compétition économique ? Contre qui : les citadins et les agriculteurs grands consommateurs de nouvelles technologies et de pesticides ? – est leur dernier refuge. On peut bien, au vu de l’état d’entretien actuel de la zone, s’interroger sur leur capacité à la mettre en valeur selon les principes de l’écologie ;  en revanche, on ne saurait assimiler, comme on le fait souvent, la ZAD à une « zone de non-droit », et on peut au moins faire confiance à ses occupants pour édicter des normes à leur mesure, quitte à ce que ce soit sur le dos des autres : urbains et ruraux. Mais si la qualificatif de zone de non-droit est abusif, c’est bien en présence d’une zone d’exclusion volontaire que l’on se trouve, car les zadistes sont des sécessionnistes, doublement urbaphobes si l’on considère l’hégémonie de la culture urbaine sur la ville et désormais sur le monde rural, hégémonie qu’Henri Lefebvre avait anticipée en son temps.

Ne reste plus alors aux squatters de la zone qu’à se réinstaller sur d’autres ZAD, qui n’attendent que leur renfort (on en compterait une douzaine dans notre Hexagone). Et la question demeure de savoir jusqu’où la société – de culture urbaine généralisée – est prête à tolérer leur séparatisme et leur exclusivisme ?

La tragédie des zadistes est de se situer délibérément en marge du pacte social. « Si donc, écrit Rousseau dans Du contrat social, il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils n’y soient compris ; ce sont des étrangers parmi les citoyens. » Avec quelles conséquences ?

On aimerait suivre Marielle Macé lorsque dans Le Monde du 25 janvier elle en appelle à Ovide, l’auteur des Métamorphoses, pour investir ces espaces émergents que sont Notre-Dame-des-Landes, Sivens, la forêt de Bure, Lampedusa… « parce que ce qu’il y a à imaginer, ce sont toujours d’autres idées de vie, d’autres formes de vie ; et parce que dans certains lieux les vies sont effectivement déjà autres, changeantes et imaginatives : elles se risquent, elles s’inventent et, en s’inventant, elles se prouvent. »

Aussi est-on fondé à poser la question : à quand Ovide en ville ? La forme urbaine, dans ses métamorphoses, peut-elle encore nous retenir ? Et derrière la forme matérielle, ou au-delà, n’y a-t-il pas beaucoup plus encore et même mieux pour nous attirer, nous séduire, avant que de nous retenir ? « Oui, s’écrie Marielle Macé, notre imagination politique, nos pratiques politiques (nos 1968 à nous), nous les jouons en grande partie dans ces paysages ovidiens, ces espaces métamorphiques que la lutte consiste à occuper, mais surtout à réhabiter, et où lutter revient à protéger et augmenter la vie elle-même […]. » Et pourquoi pas dans la ville, lieu de l’urbanité par définition, son essence !

Tel est après « l’impensé de la société urbaine » et avant « la construction du projet urbain » le sujet de ce jour de notre feuilleton sur nos « trois sites emblématiques de renouvellement urbain » : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille ; compte rendu d’enquête réalisée en 2012-2016 sur la base d’une centaine d’entretiens dans le cadre d’un partenariat entre l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.   

Bonne lecture.

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3. Le déni de la forme urbaine

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La Duchère
L’avenue du Plateau vue de la place Abbé Pierre

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