XXIII – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la politique de la ville en question

Chères lectrices, chers lecteurs

BE CAREFUL ! Cet article sur « La politique de la ville en question » a été rédigé à l’automne 2016 alors que notre enquête de terrain, émaillée de moult incidents, touchait à sa fin. Il ne vous aura pas échappé qu’une élection présidentielle s’est depuis déroulée, après une campagne prodigue en rebondissements et entachée de quelques scandales, dans un tumulte bien politicien reléguant quelque peu aux oubliettes, non la politique de la ville, qui n’a depuis longtemps plus rien à gagner à être mise sur le devant de la scène, mais la politique urbaine, laquelle aurait mérité mieux. Or, la question du devenir de la première n’en est pas moins inscrite en filigrane de la problématique de la seconde. D’autant que certains indices avaient à l’époque déjà attiré l’attention des observateurs avertis sur une évolution, discrète mais néanmoins sensible, relativement au rapport de la politique de la ville avec les politiques urbaines et des territoires en général. Prudents nous nous sommes refusé à jouer les Pythies, non sans subodorer une tendance que les élections ont précipitée, sachant que l’incertitude provenait moins d’une évolution interne au domaine en cause que du résultat des élections dont son sort était tributaire. C’est par conséquent en le resituant dans cette actualité que cet article doit aujourd’hui être lu pour juger du bienfondé de la création d’un ministère de la cohésion des territoires, flanqué d’un secrétariat d’Etat sans portefeuille, en lieu et place d’un ministère de la ville, de la jeunesse et des sports, doté d’un secrétariat d’Etat chargé spécifiquement de la ville.

Rappelons qu’au terme du décret du 24 mai 2017, le nouveau ministère de la cohésion des territoires « élabore et met en oeuvre la politique du Gouvernement en matière de développement et d’aménagement équilibrés de l’ensemble du territoire national et de solidarité entre les territoires ». C’est à ce titre qu’il a compétence en matière d’urbanisme et de logement. Outre ses attributions dans le domaine du « développement et de la mise en valeur des territoires et espaces ruraux, de montagne et littoraux », il « élabore et met en œuvre la politique du Gouvernement relative à la ville, notamment aux quartiers défavorisés, à l’intégration et à la lutte contre les discriminations ». En conséquence de quoi, « il exerce la tutelle de l’agence nationale pour la rénovation urbaine » et « définit et met en œuvre le programme national de renouvellement urbain ».

La politique de la ville, sur laquelle la campagne électorale avait tiré un voile pudique, n’est pas oubliée mais intégrée dans un vaste ministère chargé, selon les propres termes du décret d’attribution, de veiller « à l’accompagnement des territoires dans leur développement et à la réduction des inégalités territoriales ; il est à ce titre responsable de la politique de lutte contre les inégalités en faveur des quartiers défavorisés des zones urbaines et des territoires ruraux ».

Rééquilibrage opportun alors même que la mondialisation et les excès du libéralisme économique remettent en cause l’égalité des chances promue par l’Etat-providence des Trente Glorieuses. A condition de s’en donner les moyens à la mesure des enjeux, différenciés selon que l’on a affaire à des métropoles, villes moyennes, périphéries urbaines ou au monde rural avec ses bourgs.

Quoi qu’il advienne, on ne pourra plus faire grief aux quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), territoires défavorisés parmi d’autres, d’être plus particulièrement stigmatisés. En outre, les attributions du ministère gagnent en cohérence par rapport au précédent qui mettait dans un même panier la ville, la jeunesse et les sports comme si la jeunesse était un privilège de la ville et que la culture y était bannie. La « politique de la ville » n’a pas été détrônée par la « politique urbaine », qui n’est pas nommément citée alors que l’urbanisme l’est aux côtés de la planification urbaine, de l’aménagement foncier et de l’habitat. D’autre part, le développement de la « région capitale » ainsi que celui des métropoles sont explicitement mentionnés.   

D’où l’intérêt présenté par la « grande mobilisation nationale pour les habitants des quartiers » lancée, entre autres initiatives touchant les villes et les territoires, par le président de la République les 13 et 14 novembre derniers lors de ses déplacements à Clichy-sous-Bois, Tourcoing et Roubaix.

A suivre, donc. Et en attendant nous soumettons à la sagacité de nos lectrices et lecteurs les interrogations, resituées dans leur contexte, que notre enquête sur la rénovation/renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille a soulevées. Et ce, avant de conclure, à partir de la semaine prochaine, sur les enseignements que nos interlocuteurs, acteurs et habitants des quartiers (une centaine d’entretiens), ont tiré de leurs expériences et de leur vécu.

Bonne lecture.

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Hôtel de Castries
Siège du ministère de la cohésion des territoires
72 rue de Varennes
Paris VIIe
Photo Mbzt / Wikimedia Commons

5. La politique de la ville en question

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XXVI – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : un partenariat public-privé élargi

Chères lectrices, chers lecteurs

Un regard rétrospectif sur les politiques urbaines de la seconde moitié du XXe siècle nous aura, espérons-le, permis de saisir l’importance des évolutions et leurs limites, puisque, selon  Tancrède, le neveu du Guépard, pour « que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».

Au terme de notre parcours prenant à témoin les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille, un bref rappel s’impose. C’est en juin 1964 que le Comité interministériel pour l’aménagement du territoire, encore sous l’influence de « Paris et le désert français » de J.-F. Gravier, instituait huit métropoles d’équilibre bientôt rejointes par cinq nouvelles. Quarante-six ans plus tard, par une loi du 16 décembre 2010, dite de « réforme des collectivités territoriales », était, entre autres dispositions, créé un nouveau statut de métropole en vue de renforcer les territoires ; les grandes agglomérations de l’hexagone étant censées être le moteur de leur croissance et de leur attractivité.  A la faveur de la victoire de la gauche aux présidentielles de 2012, était votée la loi de Modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (MAPTAM) du 27 janvier 2014 refondant les dispositions de la loi de 2010. Dans la foulée, la loi portant Nouvelle organisation territoriale de la République du 7 août 2015 (NOTRe) visait, conjointement à la réduction du nombre des régions métropolitaines, à  clarifier les compétences des collectivités territoriales. Au 1er janvier 2018, l’hexagone compte, au titre de ces lois, 21 métropoles, dont 3 à statut particulier : le Grand Paris ainsi que les métropoles d’Aix-Marseille-Provence et de Lyon (Grand Lyon).

Entre 1964, date de constitution des métropoles d’équilibre, et 2010, date de création du statut des nouvelles métropoles, d’une part la loi Boscher est intervenue le 10 juillet 1970 pour faciliter la création d’agglomérations nouvelles destinées, en réaction à la politique des grands ensembles, à absorber la croissance démographique de la capitale et des métropoles tout en desserrant leur tissu urbain ; d’autre part le retournement de la conjoncture allait précipiter une réorientation de la politique d’aménagement du territoire, initiée par le VIe plan (1971-1975), en faveur des villes moyennes, trait d’union entre grandes et petites villes, entre métropoles et monde rural (cf. les contrats de villes moyennes). Cinq décennies plus tard, en décembre 2017, le gouvernement annonçait un nouveau plan doté de 5 milliards sur 5 ans destiné à soutenir le développement des villes moyennes et à revitaliser leurs centres.

Voilà pour la politique urbaine, à laquelle est venue se superposer dans les années 70 la politique de la ville avec le lancement des procédures Habitat et Vie sociale (HVS). Outre la loi d’Orientation du 13 juillet 1991 consacrant le droit à la ville, rappelons que le 13 décembre 2000 était promulguée la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement urbain et le 1er août 2003 la loi d’Orientation et de Programmation pour la Rénovation urbaine (cadre d’opérations de « construction-démolition ») évoquant les procédures du même nom, objet d’un décret du 31 décembre 1958 (opérations dites « bulldozer »). Mais, le 14 février 2014 était promulguée la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine revenant à la notion de « renouvellement urbain ». Et, le 14 novembre dernier, le président de la République en visite dans le Nord annonçait le retour de J.-L. Borloo, auteur de la loi de 2003, chargé de l’élaboration d’un nouveau plan en faveur des quartiers en difficulté.

« Eternel retour », peut-être, mais sûrement pas « du même », tant les conjonctures sont différentes et les contextes nouveaux. Allers-retours sémantiques, révélateurs d’errements méthodologiques à l’origine d’impasses et de dérives ayant brusqué une évolution faisant passer à l’arrière plan les politiques urbaines, supplantées par des politiques de la ville appelées à en corriger les défaillances. D’où, entre autres mesures à caractère social, les investissements, publics et privés, destinés à pallier les écarts de développement entre territoires (objet du présent article) justifiant le remplacement du ministère en charge de la ville par un ministère de la cohésion des territoires.

Bonne lecture.

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Siège de la Caisse des Dépôts et Consignations
Quai Anatole France – Paris 7e
Photo Metalheart/Wikimedia Commons

3.  Un partenariat public privé élargi : plus d’investissement privé dans les quartiers prioritaires politique de la ville, plus d’Etat en dehors

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XXVII – TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : l’égalité et la citoyenneté au secours de la solidarité et du renouvellement urbain

Chères lectrices, chers lecteurs

Dans notre précédent article nous avons cherché à démontrer comment la résorption des écarts de développement entre les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV) et les autres quartiers impliquait à la fois plus d’investissement privé dans les premiers et plus d’Etat dans les seconds. Equilibre sans doute difficile à atteindre en période de restriction budgétaire et en raison du manque d’attractivité des quartiers dits prioritaires, sachant que l’attractivité dépend de l’investissement privé et en est « en même temps » la condition. C’est dire combien il importe de jouer sur tous les leviers du renouvellement urbain, relevant tant du cadre architectural et paysager que des équipements et du développement économique : cercle vertueux auquel est suspendue la réalisation d’une égalité des chances entre territoires, objectif désormais assigné au nouveau ministère de la cohésion des territoires concentrant les attributions des deux précédents ministères réciproquement en charge de l’aménagement du territoire et de la ville. Ce n’est pas parce que la ville s’efface derrière les territoires qu’elle disparaît ; bien au contraire puisque, de la ville ou de la campagne, nous sommes tous tributaires d’une civilisation urbaine, mais les inégalités économiques sont d’autant plus assurées de perdurer qu’elles se cristallisent dans les valeurs foncières.

Il est, toutefois, un autre enjeu que les attentats de 2015 et 2016 ont  contribué à mettre en avant : celui de la « mixité » censée pallier les méfaits de disparités sociales redoublées par les fractures territoriales. D’un problème de nature économique on est passé brutalement à un problème de peuplement impliquant la sélectivité, au risque d’occulter le premier,        pourtant  déterminant  :  d’où  l’accent  désormais  mis  sur  la « cohésion » plutôt  que  sur  l’ « aménagement ».

Tel est le sujet de l’article que nous vous proposons cette semaine, avant d’aborder la semaine prochaine la question, qui fait polémique, de la place de la religion dans l’espace public, laquelle fera l’objet du dernier article de notre feuilleton sur le « renouvellement urbain » appréhendé à travers les Quatre mille de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille.

Bonne lecture.

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La Courneuve – Quatre mille Sud
Ecole Joséphine Baker

4. L’égalité et la citoyenneté au secours du la solidarité et du renouvellement urbain

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TROIS SITES EMBLÉMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN – Postface : marginalité et terrorisme

Chères lectrices, chers lecteurs

Ce projet d’étude a été déposé auprès de l’Institut CDC pour la Recherche à l’automne 2011 et n’a vraiment pu démarrer pour des raisons administratives et financières qu’en 2013. Les difficultés rencontrées lors de son déroulement et le décrochage en cours de route de l’IUAR d’Aix-en-Provence sollicité pour nous appuyer méthodologiquement ont fait qu’il n’a pu être terminé que fin 2016. C’est dire que nous avons été vite rattrapés par l’actualité mais que, prisonnier de notre cadre de recherche, le phénomène djihadiste ainsi que l’écho des attentats meurtriers de 2015 et 2016 en banlieue, n’ont pu être abordés qu’à la marge et d’une manière superficielle, et ce malgré notre volonté d’adapter la démarche initiale et notre souhait de coller au plus près du présent comme du réel. Pourtant, sachant bien qu’il n’y avait aucun lien de filiation directe avec la condition urbaine, les événements douloureux que nous avons connu à partir de 2015, même non évoqués, restaient présents à l’arrière plan de nos entretiens, et la question qui hantait nos interlocuteurs était de savoir pourquoi les drames vécus étaient différemment perçus ici ou là et pourquoi des jeunes, en particulier, se montraient si sensibles à l’idéologie mortifère véhiculée par certains groupes ou leaders religieux.

La récente actualité – les attaques terroristes de Carcassonne et Trèbes – est malheureusement venue nous rappeler que le monstre – Léviathan qui sème la terreur, au contraire de celui de Hobbes, garant de la paix civile – restait tapi dans son antre, abruti de bêtise, nourri de haine, de frustration et de violence refoulée. Par qui et pourquoi ? Comment a-t-on pu se laisser surprendre, après tant de « rage » accumulée, par l’explosion de fureur apocalyptique qui s’en est suivi, alors que les signes avant-coureurs de la crise des valeurs, ébranlées par les coups de boutoirs des migrations, étaient ignorés. Vaincu sur son terrain moyen-oriental, l’EI séduit toujours, son idéologie se repaissant de l’exécration de la civilisation occidentale surprise en déficit de sens et prise en défaut d’intégration.

Raison suffisante pour revenir sur le sujet et chercher un éclairage chez les auteurs, chercheurs et penseurs de tous horizons, qui se sont penché sur les maux dont notre société ne saurait s’absoudre en en rejetant systématiquement sur les autres, la banlieue ou l’étranger, la cause et la responsabilité. Et raison nécessaire de ne pas lâcher prise, pour se donner les moyens, au-delà du traitement symptomatique, d’enrayer les dérives délétères qui minent notre vivre-ensemble, sans surestimer, ni, inversement, sous-estimer, les effets de lieu.

Bonne lecture.

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La Duchère – Château d’eau, oeuvre de François- Régis Cottin, architecte, et de Nicolas Esquillan, ingénieur Il n’y a pas de causes si modeste soit-elle qui ne mérite un monument

Retour sur une enquête miroir de nos errements

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XIII – UNE PSYCHOSOCIOLOGIE DE L’ESPACE – 1) La proxémique d’Edward T. Hall (1966)

Pourquoi une psychosociologie ou psychologie sociale de l’espace, alors même que l’espace urbain ne semble pas pouvoir être mieux appréhendé qu’au niveau global de la ville ? Parce qu’avec l’urbanisation effrénée de l’époque industrielle et postindustrielle, les frontières de la ville se sont effacées et que nous en sommes réduit à chercher, à voir, à comprendre et à expliquer ce qui se passe à l’intérieur de l’urbain, autrement dit au niveau infra-urbain des interactions sociales. Alex Mucchielli marque bien, à cet égard, les différences entre les trois disciplines voisines que sont la psychologie, la psychosociologie et la sociologie : « Alors que la psychologie cherche à expliquer ou comprendre les phénomènes intérieurs au psychisme individuel qui orientent les conduites de l’individu, la psychologie sociale cherche à expliquer ou comprendre les phénomènes sociaux qui orientent les conduites. Alors que la sociologie cherche à expliquer ou comprendre les phénomènes collectifs en eux-mêmes, en les rapportant à des phénomènes eux-mêmes collectifs, la psychologie sociale explicite les processus qui ramènent l’individuel au collectif et le collectif à l’individuel[1]. » Science des interactions entre individus et phénomènes collectifs elle « étudie toutes les médiations interindividuelles. »

Québec, rue piétonne – Photo Christophe Finot / Wikimedia Commons
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IV – LES TENDANCES SE RECLAMANT DU MARXISME : la ville comme production sociale – 2) Henri Lefebvre : du « droit à la ville » à la « révolution urbaine »

                                                      Pantin : oeuvre d’art urbain (photo : Serguei)

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IV – LES TENDANCES SE RECLAMANT DU MARXISME : la ville comme production sociale (artefact) – 1) De la question du logement à celle des villes : Marx et Engels

Eric Le Breton[1] distingue trois périodes dans le développement de la sociologie urbaine en France :

  • la période fondatrice de la fin du XIXe siècle à l’avant-dernière guerre avec notamment Simmel et Halbwachs ;
  • la période des trente glorieuses couvrant les années d’après-guerre jusqu’à la fin des années 70 ;
  • la période contemporaine.

Les trente glorieuses ouvrent une période de sociologie critique se partageant entre deux courants : le courant empirique, héritier de l’école de Chicago, dont les chefs de fils sont Chombart de Lauwe et Raymond Ledrut et le courant marxiste éclaté entre une tendance qu’on pourrait qualifier, si le terme n’était pas trop marqué par les événement de mai 1968, de gauchiste avec ses prolongements situationnistes, d’une part, une tendance structuraliste, d’autre part, et, enfin, les tenants d’une orthodoxie proche du parti communiste.

Ce dernier courant s’est développé à partir des années 60 parallèlement au courant empirique dont il contestait l’approche fondée sur l’étude des comportements en relation avec le cadre urbain et sur les motivations, débouchant sur la prescription de normes, en particulier chez Chombart de Lauwe. Ils dénonçaient, ainsi, non seulement une certaine compromission avec les pouvoirs en place, mais également un urbanisme normatif, voire disciplinaire pour les plus radicaux, et recherchaient des causes structurelles à caractère économique et sociale au phénomène d’urbanisation.

Les chercheurs de tendance marxiste n’échappaient toutefois pas à tout compromis, non pas avec les politiques mais avec l’administration, les responsables de programme au ministère de l’Equipement notamment. Dans un entretien avec Jean-Louis Briquet[2], Edmond Preteceille rappelle les conditions dans lesquels les commandes étaient passés aux chercheurs dans une conjoncture, les années 60-70, marquées par la contestation d’une planification urbaine centralisée, du fonctionnalisme appliqué à l’urbanisme et par la naissance de l’écologie. D’où les interrogations des administrations techniques de Etat, à la recherche de clés de compréhension d’une évolution de l’économie capitaliste et de ses conséquences sociales sur l’urbanisation.

Ce n’est qu’à partir des années 80, dans un contexte de libéralisation de l’économie et de décentralisation politique, que les crédits d’Etat ont commencé à se raréfier. D’autre part, à la même époque, les troubles affectant les banlieues, ont provoqué une prise de conscience de l’urgence des problèmes à résoudre, à l’origine de la politique de la ville, conduisant à des expérimentations inédites et à l’instauration de nouveaux rapports entre l’Etat et la recherche en urbanisme fondés sur un partenariat plus orienté sur les questions pratiques que durant la période précédente.

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G. Simmel, qui fut un des premiers penseurs de la ville, raisonnait en termes de forme (sociale) à contenu (psychologique). La mise en rapport des deux termes sera reprise à sa suite mais avec des significations variables (v. Lefebvre par exemple). Le dernier avatar de ce type de raisonnement étant sans doute à rechercher du côté de la sémiologie, qui a transposé la relation entre signifiant et signifié à la ville (cf. F. Choay). Il revient à Marx d’avoir introduit une dynamique négligée dans les conceptions précédentes, en inscrivant l’évolution des sociétés, dont la société urbaine, dans un mouvement dialectique.

320px-MarxEngels_4a                                                         Deutsch Berlin-Mitte – Photo Manfred Brückels / Wikimedia Commons

 

De la question du logement à celle des villes : Marx et Engels

C’est dans La question du logementqu’Engels, abordant le problème posé par l’exode rural et la surpopulation de villes, de plus en plus inadaptées à l’accueil de nouveaux travailleurs, dénonçait l’utopie proudhonienne de la petite propriété comme moyen pour la bourgeoisie industrielle de s’attacher le prolétaire tout en maintenant des bas salaires, dont le coût répercuté dans le prix des produits handicape l’exportation. En permettant au travailleur de cultiver son jardin et d’en tirer des fruits et légumes qu’il déduisait du prix de la force de travail, le capitaliste minimisait ses coûts de production d’autant. « Tout le profit du capital, analysait-il dans la préface, s’extrait d’une retenue sur le salaire normal et l’on peut faire cadeau à l’acheteur de toute la plus-value. » Le compagnon de Marx, ne se faisait toutefois aucune illusion sur les solutions préconisées pour venir à bout de la crise du logement en régime capitaliste : « Pour y mettre fin, écrivait-il, il n’est qu’un moyen : supprimer l’exploitation et l’oppression de la classe ouvrière par la classe dominante. » L’ouvrage d’Engels, recueil de trois articles de presse parus en 1872 en réponse aux propositions petites bourgeoises confrontées à la crise du logement, dont celles de Proudhon, n’abordait qu’à la marge la question urbaine proprement-dite et restait centré sur le logement comme l’indiquait son titre ; sachant bien que « ce n’est pas la solution de la question du logement qui résout du même coup la question sociale, mais bien la solution de la question sociale, c’est-à-dire l’abolition du mode de production capitaliste, qui rendra possible celle de la question du logement ». Outre que, comme le rappelle Henri Lefebvre dans Engels et l’utopie[3], pour ce dernier « la question du logement n’est qu’un aspect subordonné d’un problème central, celui des rapports entre la ville et la campagne, ou plutôt celui du dépassement de leur opposition ».

Alors que les chercheurs de l’école de Chicago assimilaient la ville à un phénomène naturel, les marxistes la considèrent comme un artefact, une production sociale liée aux rapports de production économique. L’émergence du phénomène urbain, en relation avec la sédentarisation, est en effet la conséquence de la production de surplus agricoles au profit des villes. La pensée marxiste de la ville[4] a été développée dans l’ouvrage qui porte ce titre, par Henri Lefebvre, notamment à partir du 7e fragment du tome I de L’idéologie allemande. Ce fragment constitue, en effet, un des rares textes de Marx et Engels qui traite de la ville, dans son opposition à la campagne, resituée dans le contexte historique du développement des forces productives.

La division du travail industriel et commercial, d’une part, agricole, d’autre part, est à la base de la séparation de la ville et de la campagne. Alors que dans l’antiquité la ville dominait la campagne, au Moyen âge les rapports sont inversés et il faut partir des campagnes pour comprendre l’évolution. C’est, en effet, au Moyen-âge, que s’engage une double lutte des classes : entre celle des seigneurs et celles réunies des paysans et bourgeois de villes d’un côté, entre ces derniers et les paysans de l’autre. Double lutte des classes qui débouche sur l’opposition ville/campagne :

 1)  alors que la ville concentre la population et les moyens de production, la campagne est le lieu de leur éparpillement ;

2)  la ville a l’avantage de voir s’épanouir le travail intellectuel, alors que la campagne est vouée au travail manuel ;

3)  la campagne n’a plus le privilège de la production et, surtout, la production est en ville élargie à la production intellectuelle où elle prend la forme de la création ;

4)  la ville apparaît de plus en plus dominante économiquement et sujet du processus historique.

Ainsi, d’après l’analyse ébauchée par Marx et Engels dans L’idéologie allemande, reprise par Lefebvre, la séparation entre activité productive et activité commerciale est venue doubler la division primitive entre travail manuel et intellectuel, elle-même à l’origine de l’opposition ville/campagne. L’accroissement des échanges, l’apparition des manufactures, dont le tissage fut la première activité, précédèrent le développement de l’industrie.

La croissance des villes est liée à la concentration du capital dont l’accumulation aiguise les contradictions du mode de production capitaliste à partir de la révolution industrielle. Avec la révolution industrielle les forces productives ont atteint une telle intensité, explique Henri Lefebvre, qu’elles produisent même l’espace sous la forme d’une urbanisation généralisée. Cette évolution ne fait qu’accentuer les contradictions, notamment entre un espace globalement produit à l’échelle mondiale et sa fragmentation sous l’effet de la parcellisation privative du sol.  « S’il y a urbanisation de la société, et par conséquent absorption de la campagne par la ville, il y simultanément ruralisation de la ville. » C’est ainsi qu’à la périphérie des villes, les banlieues soumises aux divisions foncières, subissent les conséquences de la rente foncière, à savoir la spéculation et la ségrégation spatiale.

Après La question du logement traitée par Engels, le mécanisme de la rente foncière a été analysé par Alain Lipietz dans Le tribut foncier urbain[5] comme prélèvement opéré dans le procès de production du logement par le propriétaire foncier au détriment du capitaliste dont le profit se voit ainsi amputé. D’où, pour en limiter les conséquences, l’intervention de la puissance publique pour prendre en charge le logement des plus démunis, rejetés à la périphérie des villes où le foncier pris sur des terres agricoles est moins cher. Mais en contrepartie cette politique implique la réalisation d’équipements publics : infrastructures et superstructures financées avec du capital dévalorisé. La question du logement, soulevée par l’appel de l’industrie à la main-d’œuvre en provenance des campagnes, est, ainsi, au cœur de la reproduction de la force de travail.

Dans la perspective du marxisme, les fractures urbaines justifient la collectivisation de l’économie pour mettre fin à l’opposition ville/campagne. La société communiste devait consacrer la suppression des divisions accentuées par le capitalisme industriel et financier.  Avènement du « règne des fins » énumérées par Henri Lefebvre dans La pensée marxiste et la ville : celles de la religion, de la philosophie, de l’idéologie, de l’Etat, de la politique, du travail au profit du non-travail, de la valeur d’échange supplantée par la valeur d’usage, de la séparation de l’économique et du social propre à l’ère industrielle. Quant à la ville, elle finit « dans le dépassement simultané de la campagne et de la ville. » Engels prévoit bien la disparition de la grande ville et « une répartition aussi égale que possible de la population dans tout le pays »[6]. De sorte que « la civilisation, distinguée inévitablement pendant des siècles de la société, rejoindrait enfin celle-ci »[7]. Mais, corrige Lefebvre, l’opposition entre ville et campagne ne saurait être assimilée à celle de la ruralité (culture rurale) et de l’urbanité (culture urbaine) qui, loin de s’atténuer, s’accentue au contraire jusqu’à complet recouvrement de la première par la seconde à terme. Reste à savoir quelle forme prendrait la nouvelle société qui en serait issue, qualifiée par Lefebvre de société urbaine distinguée et de la société industrielle et de la société rurale ? Selon le philosophe de la Critique de la vie quotidienne, le dépassement de l’opposition ville/campagne ne pourra avoir lieu que sur un autre plan : celui du rapport entre centre et périphérie, à aménager selon des formes urbaines encore à inventer.

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Dans Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme[8], Fernand Braudel a ouvert une autre perspective. Au modèle successif : esclavage, servage, capitalisme, il a substitué un modèle synchronique fondé sur la coexistence d’économies-mondes centrées sur un pôle représenté par une ville dominante, voire deux : Etat-ville autrefois, capitale aujourd’hui. « Toute économie-monde se partage en zones successives. Le cœur, c’est-à-dire la région qui s’étend autour du centre […]. Puis viennent des zones intermédiaires, autour du pivot central. Enfin, très larges, des marges qui, dans la division du travail qui caractérise l’économie-monde, se trouvent subordonnées et dépendantes, plus que participantes. »[9] Par analogie, Braudel va jusqu’à évoquer pour ces zones périphériques le Purgatoire, voire l’Enfer. « Et qu’est-ce que le centre, sinon la pointe dominante, la superstructure capitaliste de l’ensemble de la construction ? Comme il y a réciprocité des perspectives, si le centre dépend des approvisionnements de la périphérie, celle-ci dépend des besoins du centre qui lui dicte sa loi. »[10] On retrouve bien sûr dans ces réflexions l’opposition traditionnelle ville/campagne, mais sous l’angle de la mondialisation. Comment, d’autre part, ne pas penser aussi, à un autre niveau, par analogie, aux schémas concentriques des agglomérations de l’ère industrielle selon la représentation que s’en faisaient les représentants de l’Ecole de Chicago, dont Burgess, et Maurice Halbwachs pour la région parisienne !

Braudel écrivait avant que l’empire soviétique ne se disloque. Sans illusions : les occidentaux dénoncent les méfaits du capitalisme, les soviétiques les lourdeurs de l’économie socialiste. Cependant, pour les uns comme pour les autres, le capitalisme aussi bien que l’économie socialiste sont un moindre mal, observait-il, mais pour nous assurer aussitôt qu’il n’en croyait rien. Désabusé, il s’interrogeait sur l’avenir : « …la société qui serait pour moi idéale est-elle possible ? Je ne pense pas en tous cas qu’elle ait beaucoup de partisans à travers le monde ! »[11]

A suivre :

Henri Lefebvre : du « droit à la ville » à la « révolution urbaine »


[1] Pour une critique de la ville – La sociologie française, 1950-1980, Presses Universitaires de Rennes (2012).

[2] Politix, n° 7-8, octobre-décembre 1989.

[3] In Espace et politique (1972).

[4] Casterman (1972).

[5] François Maspero (1974).

[6] Engels et l’utopie op. cit.

[7] Ibid.

[8] Armand Colin (1979).

[9] Conférence sur Le temps du monde (1976), texte recueilli dans La dynamique du capitalisme (Flammarion : 2008).

[10] Ibid.

[11] Ibid.