LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Confronté à la violence, le gouvernement a dû céder. Plutôt qu’en déduire l’efficacité de la violence, c’est à la pratique de la démocratie qu’il faut s’en prendre. Et en tirer les leçons pour l’avenir, à savoir que la vérité du politique dépend tout à la fois de :

la représentativité de la majorité sortie des urnes,

la justification des intérêts qu’elle est en capacité de défendre,

la pertinence et la cohérence du projet politique dont elle est porteuse.

Dans une configuration idéale le projet politique est mis en œuvre par une majorité représentative des intérêts en cause. Autant dire qu’une telle conjonction n’étant jamais réalisée, il n’est, à défaut d’un introuvable consensus, pas d’autre alternative, hors la violence, que l’opposition ou le compromis. C’est tout le sens du « bouclage politique » : assurer que les préoccupations et aspirations des citoyens seront relayées par les institutions, dont le parlement, le gouvernement et le président de la République incarnant l’Etat, garant de la cohésion nationale.

Persuadé que la violence est soit l’expression d’une parole dévoyée soit le dernier recours des mutiques, qui avancent masqués, chacun doit se résoudre à l’alternative pour autant qu’il croit à la force créatrice de la parole vraie. C’est ce dont sont convaincus les animateurs et compagnies artistiques du quartier de La Duchère en rénovation, qui s’efforcent, non pas de porter la parole, si bonne soit-elle, mais de la faire émerger de frustrations accumulées au fil d’un trop long temps d’exil.  Et ce, selon trois modes spécifiques afin qu’elle puisse remplir son office, différemment entendu en fonction des objectifs poursuivis et des méthodes adoptées : l’éducation populaire avec les ArTpenteurs, le théâtre documentaire avec Le Fanal, le théâtre action, de source belge, avec le Lien-Théâtre. Trois modes attachés à une parole antidote de la  violence, adaptés à ce que vivent les habitants des grands ensembles en rénovation ; modes d’intervention théâtrale qui, en raison de cette situation même, se distinguent du théâtre forum du brésilien Augusto Boal destiné, dans un tout autre contexte, aux populations opprimées des favélas.

Si pour Falk Richter, dramaturge allemand, « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre », se puisse-t-il que plus il ait lieu au théâtre moins il ait lieu dans la rue ?

Après trois samedis d’émeutes, chercher à comprendre ne suffit plus, il faut revenir à la raison, à savoir : ne pas céder à la violence, non plus à la bêtise ! Quitte à ce que les convictions cèdent devant le sens des responsabilités.

Bonne lecture tout de même.

X
Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique  

En association avec les centres sociaux et la MJC, les compagnies artistiques viennent en renfort pour porter la parole des habitants et la mettre en scène chacune avec sa personnalité, ses méthodes de travail, son expérience des publics. Nous avons identifié trois champs d’action représentés par trois compagnies à la rencontre desquelles nous avons été pour comprendre ce qui les animait et le retentissement de leur action sur la vie des gens et les relations sociales. Trois champs d’action autour de la parole et du jeu.

1. La parole des habitants au crible de la diversité culturelle

Nous avons retrouvé Patrice Vandamme, fondateur et directeur artistique de la Compagnie des ArTpenteurs, au Ciné Duchère, ancienne église désaffectée, œuvre moderniste de Pierre Genton, architecte, dont la flèche se dresse obliquement au-dessus de la masse grise de ses murs de béton brut. Figuration autrement symbolique dans sa forme autant que dans sa couleur. Nous avions quelques jours avant été accosté par lui place Abbé-Pierre, brandissant, en compagnie d’autres habitants, des banderoles multilingues. Patrice Vandamme, dont la compagnie peut s’enorgueillir de 24 années d’activité culturelle et a élu résidence à La Duchère depuis  2002, se réclame de l’éducation populaire. Il revendique une dimension pluri-artistique qui tourne autour du théâtre, de la parole, de l’écriture et de la lecture ; « l’idée étant de proposer des moyens d’expression aux personnes pour être présentes à elles-mêmes, aux autres et au monde, retrouver un certain dynamisme en déployant sur un territoire un projet global, en allant vers les gens pour proposer des spectacles et les associer à des projets culturels ancrés socialement ».

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (5)

Chères lectrices, chers lecteurs

La fièvre est donc retombée. Les annonces présidentielles ont semé la division dans un mouvement qui prétendait incarner la volonté du « peuple », convertissant une fracture sociale en fracture partisane ; mouvement peut-être bien près de reproduire en son sein la dichotomie, pourtant dénoncée, entre représentants et représentés pour faire enfin valoir une parole susceptible d’être entendue par les politiques.

Il n’empêche, les « gilets jaunes » ont, en occupant les ronds-points et la rue, obtenu ce qu’aucune organisation sociale ou politique, syndicat, parti…, n’aurait osé espérer en suivant les voies de la délibération, de la manifestation dans l’ordre ou de la grève. Victoire incontestable, même si elle n’est pas reconnue comme telle par les plus radicaux, mais en trompe l’œil qui masque une réalité beaucoup plus profonde : celle d’une économie néolibérale à l’origine d’inégalités de plus en plus ressenties comme insupportables et d’une démocratie malade faute d’être capable de représenter la diversité des intérêts, privés par ce fait même de relais d’expression. A défaut de s’attaquer aux problèmes de fond, il y a fort à parier que le « système », qui n’est pas à un détournement près des conquêtes sociales,  reprenne d’une main ce qu’il a cédé de l’autre. Tant que l’on renoncera à arbitrer entre une politique économique de réduction à la source des inégalités et une politique de redistribution  visant seulement à en atténuer les conséquences dévastatrices, le fossé entre les « riches » et les « pauvres » continuera à se creuser et le revenu des classes moyennes à s’éroder.  Tant que l’on reculera, par esprit de corps, devant l’inéluctabilité d’une réforme en profondeur des institutions pour y introduire la représentativité de citoyens investis d’un réel pouvoir d’initiative et « de faire », la démocratie périclitera au profit de mouvements de contestation stériles parce que déconnectés du politique. Tant que l’éducation nationale se repliera, par corporatisme, sur son pré carré, elle ne se rendra que plus impuissante à lutter contre l’obscurantisme, le sectarisme, le complotisme, l’intolérance, le déferlement des fake news qui gangrènent la société dite « postmoderne ». L’obsession du pouvoir d’achat, si légitime qu’elle soit, ne doit pas masquer le déficit culturel qui affecte les comportements et l’opinion des laissés-pour-compte de nos élites, et qui exigerait d’investir dans une conception « intégrée » de la culture faisant le lien non seulement entre l’éducation, l’instruction (civique et politique), l’information et la sensibilisation à l’art, mais également avec les développements du numérique, de l’Internet et des réseaux sociaux ; développements dont les effets pervers ne sont plus à démontrer et tendent à déborder sur les bénéfices, qui demeurent encore largement inexploités. Faute d’une prise de conscience sans concession, la coupure dénoncée entre le peuple et les élites s’accentuera.

En lançant un grand débat national sur les questions soulevées par les « gilets jaunes », le président Macron, qui a par ailleurs doublé les crédits affectés au renouvellement urbain, se serait-il inspiré de l’exemple des quartiers prioritaires de la politique de la ville où ont été mis en place des conseils citoyens engagés dans un processus de « coconstruction » des projets de rénovation ? Le gouvernement est en tous cas bien placé à travers son ministère de la cohésion des territoires – censé promouvoir un équilibre entre espaces urbanisés et ruraux – pour  en  tirer  les  enseignements ; la politique de la ville et le renouvellement urbain, terrain d’expérimentation de la démocratie de proximité défiant, en tant qu’«entre-deux territorial et social», toute tentation de polarisation.

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Dans le quartier en rénovation de La Duchère à Lyon, la culture se surimpose au renouvellement urbain et à l’action sociale selon trois modalités portées par les deux centres sociaux, la MJC et les compagnies artistiques ; ces dernières ayant elles-mêmes leur propre mode d’intervention : l’éducation populaire pour les ArTpenteurs, le théâtre documentaire pour Le Fanal, le théâtre action pour le Lien-Théâtre. 

C’est avec Le Fanal que nous poursuivons aujourd’hui notre exploration des expériences culturelles menées à La Duchère, leur spécificité et leur impact sur le quotidien des gens affectés par les opérations de renouvellement urbain, leur cortège d’espoirs et de désillusions.   

Ainsi, avant de faire connaissance la semaine prochaine avec le Lien-Théâtre, laissez-vous guider aujourd’hui par Le Fanal.

La Duchère
Place Abbé Pierre sur laquelle s’ouvre la bibliothèque Annie-Schwartz

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique (suite)

2. L’exil rejoué et exorcisé

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