
Canapé devant décharge à recycler
(Pexels : photo Şahin Sezer Dinçer)
Nicolas Schoffer, en 1963, avait déjà fait incursion dans le futur avec son projet de Tour Lumière Cybernétique (TLC) de 307 m de haut à la Défense. Avec Henri Laborit, sociologie, écologie et biologie se croisent dans « l’étude dynamique des structures », objet de la cybernétique. Dans L’homme et la ville, il resitue la ville dans le système social, lequel est rapporté à son environnement physique et relié à ses racines biologiques. Si « la ville constitue une production humaine », c’est dans le cadre de ce système dynamique où elle joue le rôle d’ « un effectueur puisqu’elle agit en maintenant la structure du groupe humain. » Étant précisé que les facteurs constituent les conditions de fonctionnement de l’effectueur vers lequel ils convergent et qu’un mécanisme de rétroaction en direction de ces facteurs assure l’autorégulation de l’ensemble du système.

Ainsi, la ville pourrait être considérée comme l’effet de l’effectueur que constitue un groupe social. Si ce n’est que la finalité du groupe social en question n’est pas de construire la ville mais de se maintenir en vie, finalité pour laquelle la ville n’est qu’un moyen :
« Comprise ainsi, la ville devient elle-même un « effectueur » puisqu’elle agit en maintenant la structure du groupe humain. Ce groupe humain devient alors le « facteur » de la ville car sans groupe humain pour la construire, pour l’habiter, pour l’utiliser, pas de ville. »
En ce sens « la structure des sociétés humaines est essentiellement la résultante, à un niveau d’organisation plus élevé, de la structure biologique des éléments individuels qui les constituent. » La ville « représente un des moyens utilisés par un organisme social pour contrôler et maintenir sa structure. » Toute l’histoire de l’homme en société est marquée par les phénomènes de domination qui ont leur source dans l’activité du cerveau reptilien (le premier étage du cerveau, le plus primitif, siège des comportements instinctifs, innés). Les acquis culturels du système limbique (le deuxième étage, sous-cortical, siège des comportements acquis, de la mémoire et des facultés d’apprentissage) n’ont jusqu’à présent guère fait que contribuer à renforcer la suprématie des dominants en exploitant les ressources offertes par les effets d’agrégation du phénomène urbain. Dans une perspective thermodynamique, seul le développement de l’information, par l’activation des facultés propres au néocortex (correspondant à l’étape ultime de l’évolution, avec l’acquisition du langage et la faculté d’imagination), est de nature à aller contre cette tendance et à faire évoluer les rapports sociaux.
Mais pour rendre pleinement compte du système biologique, encore faut-il superposer au schéma cybernétique celui de l’information, suivant lequel « un message est d’autant plus susceptible de fournir une information qu’il est moins soumis au hasard ». Ainsi Laborit, tout en ajoutant que grâce à l’information le tout constitue plus que la somme des parties, fait-il profession de foi déterministe.
Ensuite, l’auteur introduit la notion de « niche environnementale », milieu au sein duquel l’individu évoluera de telle sorte qu’il sera intériorisé dans son système nerveux. Niche non seulement informative mais également éducative, avec sa part d’inné et d’acquis.
Enfin, s’interrogeant sur le rôle de l’agressivité dans le développement humain, il affirme que « l’agressivité ne s’est teintée d’affectivité chez l’Homme et n’a pris le sens commun qui lui est aujourd’hui attribué que du fait de l’URBANISATION, c’est-à-dire du confinement ». L’approvisionnement en nourriture étant satisfaite grâce au phénomène d’urbanisation, l’agressivité qui avait initialement sa source dans la lutte pour la vie a été détournée de son objectif primaire par la promiscuité, conséquence du rassemblement des hommes dans les villes. Évolution encore aggravée par le comportement sexuel de l’homme.
Aujourd’hui, au terme de l’évolution du paléolithique à la révolution industrielle en passant par le néolithique, l’exploitation de l’homme par l’homme, la lutte des classes, ne sont que l’expression d’un besoin de domination qui a des fondements biologiques et le profit n’est qu’un moyen pour l’homme du capitalisme d’assurer cette domination. « La lutte de classe est un phénomène difficile à nier, mais nous croyons que les classes n’existent que parce qu’elles sont la conséquence des pulsions dominatrices primitives. » Dans cette perspective, « la ville, structure urbaine contemporaine, n’est qu’un instrument de plus utilisé par les classes dominantes pour accroître leur domination, en contrôlant l’aménagement de l’espace et en augmentant la sédimentation socio-économique. » A cette fin, elle est appropriée par la classe dominante ; son centre tout particulièrement, la banlieue étant réservée aux dominés. « C’est alors que la classe dominante va s’occuper de l’urbanisme de la classe dominée. » La division en classes antagonistes se traduit sur le terrain en ségrégation spatiale. « On voit bien dès lors que la structure socio-économique est bien à l’origine de l’évolution urbaine contemporaine mais, qu’en retour, l’occupation particulière de l’espace qui en résulte accentue la rigidité de la structure socio-économique qui l’a fait naître. » Réinterprétation psychobiologique de la sociologie marxiste : « Les rapports de production ont été en principe transformés, sans que soient transformés pour autant les rapports de domination. ».
Laborit revient sur le débat concernant la densité. Citant P. Ehrlich et J. Freedman[1], il met en garde contre la tendance à généraliser de l’animal à l’homme, que l’on retrouve chez Konrad Lorenz et Edward T. Hall (supra) : « Les aires urbaines de plus forte densité n’ont pas plus de crimes que celles de moindre densité, et que ce n’est pas seulement la densité qui est en cause. La pauvreté est souvent conjuguée à une densité de population élevée […]. » Il n’empêche, l’urbanisme contemporain en cloisonnant et spécialisant l’espace n’a fait qu’aggraver la ségrégation socio-économique : « Cette ségrégation favorise l’agressivité dominatrice des uns, l’agressivité réactionnelle des autres […]. »
Ainsi, la sociologie doit-elle, selon H. Laborit, se refonder sur de nouvelles bases scientifiques, c’est-à-dire « non dans l’observation des phénomènes au niveau des relations interindividuelles et des groupes sociaux, mais au niveau des relations dynamiques des facteurs physico-chimiques qui sont le support matériel de ces comportements relationnels, autrement-dit au niveau des bases biologiques des comportements des individus en société. » C’est à ce prix seulement que l’on pourra parler de progrès humain et social. En effet, « Les processus sociaux et la politique s’inscrivent au sein de processus vivants, donc de processus complexes […]. » Et, « en croyant pouvoir résoudre les problèmes que le capitalisme et le marxisme n’ont pas résolus, le technocratisme se range lui même dans le domaine des idéologies, car la technique du contrôle des sociétés humaines réside avant tout dans celle du système nerveux humain. » Autrement dit, on ne pourra espérer d’amélioration que si la structure biologique des comportements évolue, si les flux d’information prennent le relai des flux d’énergie pour contrecarrer les tendances entropiques et si, enfin, la mondialisation donne naissance à une société humaine à l’échelle planétaire. L’organisation des rapports humains doit cesser « d’être basée sur la force économique ou militaire, pour s’appuyer sur ce qui n’est ni force, ni matière, ni énergie : l’information. » Ce qui implique un saut qualitatif. C’est dire qu’une révolution sociale n’y suffira pas, les expériences passées l’ont, du reste, amplement démontré. Mais, c’est dire aussi que « la ville est un outil efficace qui n’a jusqu’ici servi, à des groupes humains dominants, qu’à maintenir leur domination. La signification, l’utilisation, la structure même de la cité ne peuvent changer que si la structure socio-économique qui lui donne naissance change d’abord. » Et la structure socio-économique, dont les bases sont restées les mêmes depuis le néolithique, ne pourra évoluer que si « la structure biologique des comportements qui en est le fondement » change elle-même. D’où le recours nécessaire à une urbano-bio-logique que Laborit, en conclusion, appelle de ses vœux :
« L’homme est toujours entre les mains de l’évolution […] : ou il disparaitra, ayant saccagé la biosphère qui lui est nécessaire encore pour survivre, ayant épuisé ses principales ressources énergétiques, ou il devra subir un changement radical de sa mentalité. »
Conclusion plus que jamais d’actualité à l’heure du réchauffement climatique et de la réduction de la biodiversité sous l’effet de l’usage immodéré des pesticides dans l’agriculture. Il n’empêche, Henri Lefebvre dénoncera l’approche de l’urbain en termes de système, qui implique indépendance entre une forme et ses contenus, statisme et fermeture, au profit d’une approche socio-logique. Pour l’auteur de La révolution urbaine, l’urbain n’est ni objet de science ni sujet de l’histoire pris séparément mais forme dans un rapport dialectique à ses contenus, et ouverture[2].
Henri Laborit nous ramène à nos origines biologiques. Mais il n’est pas sûr qu’en comblant l’abime qui nous a écarté de notre nature originelle on recouvre une unité perdue et qu’on donne un sens renouvelé à notre marche vers le futur. C’en sera sans doute la condition, mais ce ne sera pas pour autant suffisant : social indissociable du biologique.

L’étude dynamique des structures dans le livre « La ville cybernétique » de M. Henri Laborit trouve son expression physique dans les projets architecturales et urbains d’avant garde de M. Nicolas Schöffer & André Devallet; pour la France, les Etats-Unies et en general dans le monde entier .
Godofredo Salazar Reyes
Urban & Regional Planner.
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Merci pour cette précision.
UrbainSerre
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