« Comme l’univers échappe à l’intuition, tout de même il est transcendant à la logique. » (Paul Valéry – Au sujet d’Eurêka in Variété)
En ces temps de bruits et de fureurs qui chaque jour renforcent un peu plus le sentiment irrésistible de notre précarité, il est bon de rappeler avec Baudelaire que « la soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus évidente de notre immortalité. » (Notes nouvelles sur Edgar Poe)
Détour par l’art et la correspondance de ses formes avec les figures que la vie fait continûment défiler d’une existence à l’autre. En témoigne Marc Chagall à la Fondation Maeght, Saint-Paul :

Photo J.-P. Dalbéra (Flickr)
Si, selon le Talmud, « celui qui sauve une seule vie sauve le monde entier », on peut aussi bien dire qu’une vie, à elle seule, reflète l’humanité dans sa plénitude.
« Il en est ici comme de la première idée de Copernic : voyant qu’il ne pouvait venir à bout d’expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, il chercha s’il n’y réussirait pas mieux en supposant que c’est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. En métaphysique, on peut faire un essai du même genre au sujet de l’intuition des objets. »[1]
Et en art de même, si l’on en croit Oscar Wilde[2]. Après que Sénèque, dans le sillage d’Aristote, eut posé la nature comme pivot autour duquel l’art pouvait se déployer, Wilde aura, par un de ces renversements paradoxaux dont il était friand, conçu la vie en tant que sphère céleste, enveloppe constellée, reflétant les plis, apprêtés, que l’imagination de l’homme fait affleurer de la matière, en répercutant les vibrations, subtiles, qui jaillissent de l’éther :
Sénèque : « … il y a dans la nature deux choses, principes de tout ce qui se fait, la cause et la matière […] Il faut donc qu’il y ait et la substance dont se fait la chose et l’action qui la fait. Tout art est une imitation de la nature ; et ce que je disais touchant l’œuvre de la nature doit s’appliquer aux œuvres de l’homme. »[3]
De sorte que selon Wilde : « La vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie. »[4]
Si l’on part du principe que la vie est poésie, alors oui, on peut bien dire que la nature qui l’incarne imite, à travers le miroir de l’âme, l’art matérialisé dans la pierre, la couleur, l’écriture…, sublimé dans la danse, le chant, la musique instrumentale… La poésie en tant qu’acte pur.
Il n’est pour s’en convaincre que de mettre cote à cote, mais en regard du souvenir qu’on en aura gardé, une Sainte-Victoire peinte par Cézanne et la même photographiée à plus de cent vingt ans d’écart :


C’est peut-être la solution de l’énigme posée et représentée par Gauguin dans son très célèbre tableau panoramique :
« D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » [5]
Œuvre magistrale, testament sublime du peintre en son exil tropical : « Poëme musical, il se passe de libretto. »[6] Déploiement de l’existence humaine de la naissance à la mort sur fond d’éternité suggérée par le symbolisme des figures à l’arrière plan. Art transcendant auquel la nature, corruptible, ne peut que se plier.
« J’y ai mis là avant de mourir toute mon énergie, une telle passion douloureuse dans des circonstances terribles, et une vision tellement nette sans corrections, que le hâtif disparaît, et que la vie en surgit. »[7]
Généalogie de l’homme, au-delà de la célébration de la vie, telle que Michel Foucault l’a exprimé au cours d’un entretien [8]; occasion pour lui de revenir, sans rien renier sur le fond, sur ce qu’il entendait par l’expression de la « mort de l’homme » que les sciences sociales ont précipitée :
« Au cours de leur histoire, les hommes n’ont jamais cessé de se construire eux-mêmes, c’est-à-dire de déplacer continuellement leur subjectivité, de se constituer dans une série infinie et multiples de subjectivités différentes et qui n’auront jamais de fin et ne nous placeront jamais face à quelque chose qui serait l’homme. Les hommes perpétuellement dans un processus qui, en constituant des objets, le déplace en même temps, le déforme, le transforme et le transfigure comme sujet. »
Mais, s’il est aussi impossible d’y voir une fin qu’un commencement, il nous reste le symbolisme pour en exprimer toute la magnitude ! Point d’exclamation illuminé par son aura, substitué à un point d’interrogation, comme un mystère à une obscure énigme. Choc de l’art et de la vie, défi lancé au hasard, convergence dans l’absolu.
Proche de Gauguin, dont il prit la défense, Mallarmé a averti :
« UN COUP DE DES JAMAIS quand bien même lancé dans des circonstances éternelles du fond d’un naufrage N’ABOLIRA LE HASARD […] Toute Pensée émet un Coup de dés »[9]
Oui, quand bien même… Le hasard comme couverture de l’absolu… du fond d’un naufrage. Éternité de l’instant du naufrage.
C’est lors d’un naufrage que le capitaine (« le Maître »), de son poing crispé, au summum de sa détresse, lâchera les dés, parmi les flots, parmi les ais ; dévoilant « l’unique Nombre qui ne peut pas être un autre », constellation qu’au ciel la mer reflète, infinitude de hasard immaîtrisable, défi à la précarité de la vie qui, sans répit, nous hante. Ce « NOMBRE, existât-il, commençât-il et cessât-il, se chiffrât-il, illuminât-il » ? Au final, « RIEN N’AURA LIEU QUE LE LIEU ». L’humain aboli, reste le lieu, « borne à l’infini », départ pour une évasion dans un au-delà que la poésie cherche à joindre, par le rythme, par la graphie, mais peine à exprimer.
« Ut pictura poesis » a dit le poète avant que le peintre ne proclame « Ut poesis pictura » [10]. Primitivement appréhendée comme image, concrète, la poésie fut, en son abstraction, considérée par Horace comme la métamorphose de l’image, avant la victoire de l’iconolâtrie à Byzance. Et bien avant que ne triomphe l’hybridation de la calligraphie esquissée par Mallarmé au tournant du XIXe siècle.
De ce Coup de dés Pierre Boulez saura tirer le meilleur parti, par-delà l’expression picturale et poétique que nous en auront donnée et Gauguin et Mallarmé, pour le plus grand plaisir de l’ouïe :
« La forme en musique ne peut tenter de transcender la matière, en ce cas les sons aux confins des bruits, qu’en reconnaissant les richesses de celle-ci, et ces richesses, c’est évidemment chose de hasard, le bruit de l’eau porte en soi le hasard du tressautement du courant de pierre en pierre. D’où, disons, la grande lucidité qui est à portée du musicien écoutant le piano ou le violoncelle. Il peut entendre le hasard au plus près de ce que celui-ci a à dire, et s’il tente de l’abolir, ce sera obligé à, tout de même, l’aimer. Alors que le poète, voué à rien que les mots, est privé par l’interposition des vocables de cette relation d’intimité à l’immédiat, à la naïveté de la vie. »[11]
Et le peintre donc, dont l’art est tributaire de la couleur que les contours auront de plus en plus de peine à retenir à mesure de l’éclatement de l’ordre du monde et de la dispersion des êtres que la modernité imposera à notre regard.
N’importe. Qui n’a jamais rêvé d’embrasser le monde par la médiation de l’Art en ce point d’incandescence extrême, ombilic cosmique, acmé des sens, vers lequel convergent toutes les formes : picturales, sculpturales, sonores, graphiques… ? Comme si l’étreinte d’une femme aimée n’y suffisait pas !
De l’Amour nous ne connaissons que les avatars.
Nous laisserons le mot de la fin – façon de dire pour qui l’absolu se laisserait entrevoir en dépit de toute l’opacité du réel – à Rainer-Maria Rilke et Paul Klee :
« Nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible. »[12]
Épiphanie de l’art : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. » [13]
Encore faut-il éviter de tomber dans le travers de l’art contemporain – la tendance à en entrelacer les fils avec les fibres de la vie ou à confondre l’art avec la nature en tant que matière brute – et veiller à ce qu’il garde ses distances avec elle pour la préservation de son aura.
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[1] Emmanuel Kant – Préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure (1787).
[2] Voir, pour la révolution copernicienne appliquée au domaine de l’art, le Court traité du paysage d’Alain Roger.
[3] Sénèque : Lettre à Lucilius LXV (63-64 après J.-C.).
[4] Oscar Wilde : Le déclin du mensonge (1891). Si pour Wilde la vie imite l’art, c’est pour le meilleur, bien sûr, mais il en va bien différemment pour un des Esseintes qui, abhorrant la nature, n’a de cesse que d’y substituer l’artifice : « A n’en pas douter, cette sempiternelle radoteuse [la nature] a maintenant usé la débonnaire admiration des vrais artistes, et le moment est venu où il s’agit de la remplacer, autant que faire se pourra, par l’artifice. » (A rebours, Huysmans) Il ne s’agit plus pour l’art d’imiter la nature ni de lui servir de modèle, mais bien de la répudier comme une marâtre. Pourtant des Esseintes ne s’en tiendra pas là : « Après les fleurs factices singeant les véritables fleurs, il voulait des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses. » Un comble pour un esthète : rechercher l’artifice dans la nature même !
[5] Peinte en 1897, l’oeuvre n’est pas sans rappeler par son motif, celle des frères van Eyck, ses illustres prédécesseurs, achevée en 1432 : l’Adoration de l’agneau mystique, polyptique peint sur bois, conservé dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand.
[6] Lettre de mars 1899 à André Fontainas, poète et critique d’art.
[7] Lettre de 1898 à Daniel de Monfreid, peintre et graveur, père d’Henry de Monfreid, l’aventurier, in Oviri. Ecrits d’un sauvage, présentés par Daniel Guérin (1974).
[8] Dits et Écrits IV (texte n° 281).
[9] Extraits du poème graphique de Stéphane Mallarmé (1914), expression condensée de son esthétique, avant-goût de ce que devait être son Livre, « œuvre d’art total », que la mort ne lui aura pas permis de réaliser.É
[10] Inversion du célèbre vers de l’Art poétique (livre II) d’Horace, que l’on date habituellement de la Renaissance, mais qu’ Anne Cauquelin, dans L’invention du paysage, fait remonter à Byzance et à la polémique portant sur les icônes. Dans Laocoon ou des frontières respectives de la poésie et de la peinture, Lessing s’attache au contraire à distinguer l’art qui relève du beau, de la poésie qui est action ! Ce dont le poème de Mallarmé serait la démonstration si, par sa calligraphie, il n’avait pas cherché à visualiser la scène évoquée, où se rejoignent la voix et l’écriture.
[11] Yves Bonnefoy : Pierre Boulez et la poésie in Catalogue de l’exposition 2015 à la Philharmonie de Paris en l’honneur du compositeur. Illustration par Le Marteau sans maître, recueil de poèmes de René Char, dont Boulez a tiré son œuvre pour voix d’alto et six instruments. La poésie à coup de marteau, paraphrase de « la philosophie à coup de marteau » de Nietzsche ; sans maître, id est aussi librement assénée qu’elle est reçue par le lecteur, l’auditeur, le spectateur…
[12] Lettre de 1925 à Witold von Hulewicz, son traducteur.
[13] Credo du créateur (1920) de Paul Klee.
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Contact : serre-jean-francois@orange.fr





Bonjour
Site passionnant.. Mais n’ayant pas votre culture je me réfugie dans une petite poésie…alors sur la ville cela donne cela : http://le-capital-des-mots.over-blog.fr/2018/02/le-capital-des-mots-gabriel-meunier.html
Bonne lécture
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