L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

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« La Grotte de Platon » – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai) Photo Wikipédia

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

Pourquoi plus de cinq ans après le premier confinement (mars-mai 2020) y revenir ? le Covid-19 n’est-il pas définitivement derrière nous ? sans laisser de traces n’aurait-il eu pour effet que de retarder des évènements – de politiques interne ou internationale – qui auraient de toutes façons eu lieu ? Rien n’est moins sûr. Mais en quoi, alors, notre perception du monde et l’empreinte de nos actions sur lui auraient-elles modifié le cours de l’évolution ? De quoi s’agit-il, en effet, sinon de Raison et de résistance des sens à l’épreuve du Covid, dont dépend notre devenir-ensemble. Étant moins expert qu’amateur, j’aborderai ici le sujet en dilettante fasciné par les idées qui tentent de saisir le monde, à tâtons. Errance parmi les penseurs de la diversité, au fil des évènements, sans prétention à la cohérence, encore moins à l’explication, pour une entreprise ambitieuse, en praticien sensible de l’aménagement et de l’urbanisme, mon métier avant d’entrer en retraite, l’aménagement et l’urbanisme en lesquels se croisent et se décroisent l’esprit et la matière dont est fait le monde. « N’étant pas spécialiste, écrivait Lewis Mumford, j’ai profité d’une liberté que se refusent trop souvent les chercheurs spécialisés : celle de mettre en relation des données provenant de domaines très variés afin de faire apparaître une configuration générale qui échapperait sinon à l’observation1. » Loin de moi, évidemment, de me comparer à Mumford, mais une hantise : la diversité, lieu commun à déconstruire, dont la ville est une des expressions les plus représentatives, se perd ; par défaut et par excès. Crise de la diversité humaine à l’égal de celle de la biodiversité. Le passage des rouleaux compresseurs de l’économie productive, des idéologies du progrès et de la croissance obligée, de la politique politicienne, de la mode, des réseaux sociaux et, last but not least, de l’intelligence artificielle, dite générative, ne laisse derrière lui qu’un paysage dont la grisaille affligeante ne le dispute qu’aux calamités climatiques, aux atrocités du terrorisme, aux menaces que fait peser le narcotrafic, aux horreurs de la guerre… Et pour couronner le tout, la tendance à la monopolisation des pouvoirs autocratiques n’a d’égal que celle anarchisante des libertariens, deux courants antagoniques dont la convergence pourrait entraîner le pire si les réactions salutaires qui couvent à l’ombre, dans la confusion générale, ne se décidaient pas à émerger au grand jour. C’est peu dire qu’il y a urgence ! D’où,  face aux fléaux en perspective qui nous menacent, une double question : peut-on distinguer un avant et un après Covid, autrement dit une rupture, et quel impact aura-t-elle laissé ? A-t-on, d’autre part, tiré les leçons du confinement imposé pour freiner l’épidémie ? L’ère dans laquelle nous sommes entrés n’est-elle pas celle du tout et de son contraire ? Monotonie du chaos ; quand la diversité promue en excès tue la diversité, comment en sortir ?

On ne compte plus le nombre d’ouvrages traitant des questions de société, de politique nationale ou de relations internationales. À quoi bon en rajouter si ce n’est qu’étant confronté à la diversité on ne peut que s’en louer pour autant que l’on souhaite échapper à la polarisation stérile des débats ; à condition que l’excès de diversité, impedimenta, ne nous expose pas à l’embarras du choix. Si ce n’est aussi – considérant d’expérience que la pensée est indissociable de l’action, que l’espace l’est autant du temps, la structure de la fonction, l’individu de la société, la personne de la communauté, l’aménagement des villes de celui des campagnes, l’urbanisme de l’aménagement rural – qu’un retour critique sur une carrière d’aménageur, riche de projets aboutis ou avortés, y incitait2. L’aménagement relevant d’une marqueterie technique autant qu’esthétique de territoires, miroir des politiques sociales, l’exercice m’apparaissait opportun de prendre la plume – la retraite étant inespérée pour s’appuyer sur des auteurs dont la lecture tient plus du hasard que d’une démarche logique – pour porter à maturation ce qui, dans le feu de l’action, avait échappé à une conscience professionnelle. Conscience d’autant plus faillible qu’il n’était pas rare que ce que je tenais pour solide s’avérait précaire, les positions que l’on peut prendre sur les évènements se contredisant dans des intervalles de temps de plus en plus courts. Plus que toute autre discipline, peut-être, l’urbanisme se prête à la polémique. Emblématique est, à cet égard, le Mouvement moderne, dont le chef de fil fut en France Le Corbusier. D’où, aussi, une exigence de pluridisciplinarité, soucieuse d’accorder exercice du métier, recherche et expertise, à fin d’efficacité pratique. Reste qu’il y a loin de la rigueur de la théorie, uniformité frigide, d’une nudité crue, à l’approximation de la pratique, sang mêlé, d’une impureté originelle, polychrome. Mais le monde est ainsi, pluriel et métissé. C’est pourquoi il est important de dégager du flou qui nous environne ce que la théorie, faite de raison, et la pratique, toute d’intuition et de sensations, ont en partage : le « sens commun » ou le « bon sens », c’est selon. D’autant qu’il y a 20 ans, les banlieues, dites sensibles, explosaient (octobre 2005), qu’il y a 10 ans étaient commis les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan ainsi que la prise d’otage de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes (2015). Magie des dizaines et demi-dizaines : répétition d’anniversaires tragiques, dramatiques même, ayant précédé l’épidémie de Covid, propice à un retour critique. Les années qui suivirent n’en furent pas moins chargées avec l’incursion brutale de l’armée russe en l’Ukraine en 2022, l’attaque terroriste du Hamas contre des Israéliens du Néguev en 2023, et ce qui s’ensuivit de guerres moyen-orientales ; sans compter, en France, avec la perte de la majorité à l’Assemblée nationale élue en 2022 dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron, puis, aux États-Unis, avec l’inauguration de la seconde présidence Trump en 2025 après la tentative de putsch de janvier 2021 ayant précédé l’investiture de Joe Biden ; avec, enfin, les répercussions de ces évènement tant sur le plan intérieur qu’international.

Un avant et un après Covid, dont rien ne laissait soupçonner la survenue, traversé par la crise climatique, qui perdure avec ses conséquences ravageuses sur nos vies à défaut de réaction à la mesure de l’enjeu. Avant, c’était aussi, plus près de nous, le mouvement des Gilets jaunes, entravé par l’épidémie, qui avait déjà ébranlé la première présidence Macron en 2018-2019 ; après ce fut encore la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, suivie de son cortège de Premiers ministres mis au défi de composer avec l’éclatement de la majorité. Enchaînement d’évènements parmi d’autres qui interpelle, dont l’effondrement des twin towers en 2001 avait constitué une alerte peut-être constitutive d’une nouvelle ère ; évènements entre lesquels il serait toutefois vain d’établir après coup des coïncidences, une hiérarchie, mais qui appellent ce retour critique, sans dramatisation, en toute conscience d’un cours tragique que le confinement aurait interrompu, infléchi ou non. C’est toute la question que ce court essai – essai, non d’érudition, mais au sens étymologique du terme – cherche à cerner à défaut de prétendre y répondre, vu l’extrême complexité de l’enchevêtrement des évènements en cause. Aussi est-ce en fureteur curieux, pieds sur terre mais, retraite aidant, tête dans les livres pour comprendre, que je me hasarde à écrire en prenant le risque d’enfoncer des portes ouvertes, avec cependant l’excuse que si elles le sont, c’est dans le brouillard. Et si  j’invite le lecteur à me suivre, ce sera donc aussi en curieux, dans une errance toute de découvertes impromptues dont les citations portent le témoignage de voleurs de grands chemins (Walter Benjamin), de pêcheurs de perles (Hannah Arendt), de collectionneurs autant attachés à ce qui spécifie, purifié de tout contexte, qu’à ce qui différencie. Consécration d’une vision kaléidoscopique du monde et de l’originalité de chacun de ses éléments constitutifs, dont la ville, en tant qu’agglomérat, serait la métaphore. Transposition du Livre de sable ou de La bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges, qui exprime bien à sa façon la vastitude du monde, gros de sa diversité, mais au sein de laquelle l’homme risque de perdre la mesure : « Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps3. » D’où il tire la loi fondamentale suivante, transposable à la ville : « Il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques4. » Et de conclure, résigné, mais néanmoins optimiste :

« L’écriture méthodique me distrait heureusement de la présente condition des hommes. La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes […] mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète5. »

Pourrait-on mieux rendre l’imbrication de l’écriture et de la vie face à la précarité humaine à laquelle le Covid nous a brutalement confrontés ? Évènement sans précédent ayant motivé ce modeste essai auquel je me suis livré, non sans réticence, et non sans troquer le « Je » introductif par un « Nous » de solidarité avec les lecteurs dans la suite du texte. Solidarité dans les malheurs dont nous sommes les témoins affligés, mais solidarité également dans le bonheur de vivre la variété d’une vie d’espérance. Un « Nous » qui n’exclut pas le « Je » mais accueille l’ « universel » et reste ouvert sur l’avenir. Moi, la ville, les autres : diversité du monde ; hybridation du texte et de la vie. Ponctuation. (Pour un bref tour d’horizon de ma carrière d’aménageur, voir la note 2 de bas de page)

Pourquoi, cependant, jongler avec les idées des autres, abstraites, éloignées de l’existence sensible : pour, en bon collectionneur, les comparer ? pour évaluer les siennes à leur aune ? pour se mesurer avec leurs auteurs ? pour sonder la diversité humaine qu’elles sont censées refléter, la profondeur du monde au-delà de l’artificialité de sa surface ? ou, tout crûment, pour jouer ? Jouer avec les idées pour mieux prendre au sérieux les faits dont les temps présents démontrent qu’on les minimise ou travestit d’autant plus qu’ils sont tragiques, voire dramatiques : guerres, terrorisme, ravages du narcotrafic, catastrophes naturelles… ! Mais de quelle légitimité, pauvre dilettante, disposé-je pour ce faire ? Après tout, si le langage est un jeu, Wittgenstein dixit, pourquoi ne pourrait-on pas jouer avec les idées, sans leur porter ombrage, en suggérant que le jeu en vaut la chandelle…

En toute hypothèse, avant de livrer ce patchwork que d’aucuns trouveront vain – mais qui, s’il reflétait même gauchement un certain état du monde, aurait atteint ses objectifs –, avant de pénétrer dans le vif du sujet qui me tient à cœur, un détour par Kafka s’impose.

Entrée en matière de La Métamorphose :

« Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une carapace, et, en levant un peu la tête, il s’aperçut qu’il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des rainures arquées […].

« Que m’est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pourtant pas un rêve […].

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre ; on entendait des gouttes de pluie sur le zinc ; ce temps brouillé le rendit tout mélancolique […]. »

TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

I – Le confinement et l’assoupissement des sens

II – Le divers de la diversité

III – Désir d’exotisme avec Victor Ségalen

IV – Histoire et répétition : Serres, Deleuze, Benjamin, Ricœur

V – Amor fati

VI – Surmonter les ratés du « faire société »

Épilogue

Notes

  1. Transformations de l’homme, cité par Thierry Paquot dans sa présentation de l’Histoire naturelle de l’urbanisation du même auteur. ↩︎
  2. De Nîmes à la Nouvelle-Calédonie, en passant par Saint-Étienne, l’Ile de France, la Lorraine, la Corse, la Réunion, Mayotte , les Antilles, Saint-Pierre-et-Miquelon, Budapest, carrière riche en projets marquants, mais aussi, parfois, en déceptions quant aux espoirs qu’ils avaient faits naître. À titre d’exemples : l’aménagement des Rives de l’Étang de Berre, sujet d’un projet de thèse, abandonné faute de ressources financières ; le redressement financier de la Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP) de Pissevin à Nîmes, Xavier Arsène-Henry, architecte en chef, occasion manquée de mettre en révision un plan rigide de grand ensemble moderniste des années 60 ; la réhabilitation de la ZUP de Montreynaud à Saint-Étienne avec Christian Devillers, architecte, et Michel Corajoud, paysagiste (projet d’ensemble de maisons de ville en rupture avec l’urbanisme de tours et de barres de Raymond Martin, architecte en chef, laissé en jachère après le renversement de la municipalité à majorité communiste) ; l’étude de la faisabilité d’une société d’économie mixte (SEM) en vue de la reconversion des vallées de la Fensch et de l’Orne, désolation des friches sidérurgiques de Lorraine, projet pourtant non abouti ; la Tour de la Terre (Nicolas Normier, architecte), 200 m de hauteur, en bois, en bordure du canal de l’Ourcq dans le parc départemental de la Bergère à Bobigny, dédiée aux quatre éléments naturels exposés en parallèle avec leur symbolique, magistralement décrite par Gaston Bachelard dans son œuvre ; le Grand Projet de Ville (GPV) de Champigny, expérience d’intégration de deux grands ensemble dans le tissu urbain existant, avortée bien à regret ; le regroupement des quatre communes urbaines du Grand-Nouméa dans un syndicat intercommunal à vocation multiple (participation à la cohabitation pacifique entre Caldoches et Kanak dans un ensemble mi-urbain mi-rural, dont le destin est aujourd’hui suspendu à la mise en œuvre négociée de l’accord de Bougival) ; la rénovation du VIIIe arrondissement de la périphérie de Budapest, contribution à la transition libérale (et capitalistique), opérée par la Hongrie, au début des années 1990 (avec hélas ! des suites politiques à contre-courant) ; sans oublier la Corse, l‘« Île sans rivage », la « Renfermée », de Marie Susini, dont l’équipement est un soutien ou un défi à son aspiration à l’autonomie (cf. le rôle de la CORSAM, société d’économie mixte d’aménagement) ; … ↩︎
  3. « Le livre de sable » dans l’ouvrage éponyme. ↩︎
  4. « La bibliothèque de Babel » dans le recueil Fictions. ↩︎
  5. Idem. ↩︎

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