III – L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

La Grotte de Platon – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia

En hommage à Michel Serres

Rien de tel que de se plonger dans Les Cinq Sens de Michel Serres pour s’immerger dans la diversité et en tirer toute la portée pour le bien-vivre ; rien de tel non plus que d’évoquer avec Nietzsche les sophistes de la Grèce antique pour prendre conscience de ce que le langage révèle d’ambiguïtés et de ce que l’urbanité, sur ce plan, n’a rien à lui envier. Condition, peut-être, de la démocratie ?

Mort en juin 2019, Michel Serres n’aura pas connu les ravages de la pandémie qui a déferlé sur la planète à l’aube de la décennie 20. Notre intention n’est pas de se substituer à lui pour dire ce qu’ils auraient pu lui inspirer. Mais un retour sur Les Cinq Sens (première édition en 1985, magie du chiffre 5 encore) – essai inaugurant une série portant sur « Les corps mêlés », ouvrage peut-être le plus représentatif de la philosophie et de la manière de l’auteur – peut nous aider à comprendre, plus de cinq ans après, de quoi la pandémie nous a privé et à en évaluer les retombées. D’autant que précédée par les attentats terroristes de 2015 (Charlie Hebdo et Bataclan), le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, elle fut suivie sur le plan international par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, l’attaque terroriste du Hamas contre Israël en 2023 avec la réaction hors de proportion du gouvernement israélien et surtout l’absence de plan de paix durable. En 2024, on assistait en France à la célébration des jeux Olympiques parallèlement à la déconfiture du jeu de la démocratie avec la dissolution de l’Assemblée nationale suivie de nouvelles élections. D’où une valse de Premiers ministres entre 2024 et 2025. Enfin en 2025, aux États-Unis, Donald Trump rempilait. Troublante accumulation d’évènements, entremêlant religion (menace djihadiste), idéologie (vogue du wokisme), politique (tentation de l’illibéralisme) et relations internationales (guerres), sans liens de causes à effets, du moins en apparence. Faut-il alors croire au hasard ? Pas sûr. L’enchaînement de ces évènements sur un double plan : national et mondial, relève d’une autre complexité, produit d’un déterminisme de faits et de liberté humaine mêlés, que notre intelligence – tentée en l’état de se désolidariser des cinq sens, eux-mêmes dissociés – peine à saisir dans toute son étendue et ses multiples replis. Et ce, même en s’adossant à l’intelligence artificielle (IA). En nous isolant de nos semblables, le confinement nous aura rendu schizophrène, à la psyché clivée, affectant notre rapport au monde, provisoirement ou à long terme, voire à jamais : l’expérience du Covid-19 n’aura-t-elle été qu’une parenthèse sans lendemain ou aura-t-elle infléchi durablement notre façon d’habiter le monde ?

Revenons, donc, à ces Cinq Sens, véritable poème philosophique, aussi flamboyant par le style que profond par l’esprit qui l’anime, prouvant que la profondeur de la pensée a tout à gagner du style qui lui imprime sa marque. Magie du chiffre cinq toujours, nombre des doigts de la main, moitié de la décimale, dynamisme de l’impair. L’ouvrage se décompose en cinq parties : Voiles, pour le toucher ; Boîtes, pour l’ouïe ; Tables, pour le goût et l’odorat ; Visite, pour la vue ; Joie, enfin, pour une synthèse aussi réjouissante que consensuelle, fleurant la mystique. Si les parties du sommaire ne correspondent donc pas aux cinq sens comme on aurait pu s’y attendre, puisque la troisième partie (Tables) traite ensemble et du goût et de l’odorat – ce dernier sens que beaucoup de patients se sont plaints d’avoir perdu, au moins provisoirement, après avoir contracté le virus – c’est pour consacrer la cinquième et dernière partie (Joie) à une sorte d’apothéose des cinq sens laissant entrevoir ce sixième sens, rêvé par certains pour célébrer les noces de la chair et de l’intellect dans une délectation sensuelle autant que spirituelle. Il n’est que de relire Flore et Pomone de Colette pour s’en persuader. Dans ses jardins, elle exulte : « L’angoisse et le plaisir de sentir vivre le végétal, ce n’est pas au cinéma que je les ai le mieux éprouvés, c’est par mes sens faibles mais complets, étayés l’un par l’autre, non en comblant, en renforçant follement ma vue. » Aux émotions fortes que peut procurer le cinéma, elle oppose la douceur des jardins que même des sens faibles peuvent éprouver pourvu qu’ils ne se laissent pas dominer par la seule vision, mais conviennent de s’associer dans une commune exploration.     

Chez Michel Serres la hiérarchie classique des cinq sens en est bouleversée jusqu’à en être inversée, la priorité accordée par Georg Simmel à la vision et à l’ouïe étant reléguée au second plan pour laisser la place d’honneur au toucher. Poème philosophique, donc, développé autour de quatre thèmes que viennent illustrer divers mythes antiques : les « voiles » dont on se pare, qui font obstacle au toucher pour mieux le célébrer ; les « boites » de résonances de l’amphithéâtre et du prétoire, entre autres caisses de répercussion du son ; les « tables » du festin, qui font ensemble honneur au goût et à l’odorat ; la « visite », enfin, empreinte de mobilité – plutôt que la vision, statique et globale – qui nous introduit au sein des variations du paysage (cf. supra l’infinie diversité des jardins de Colette).

Premier thème, introductif : « Voiles », autour des toiles de Pierre Bonnard, dont les femmes s’exposent dans leurs drapés chatoyants, moirés, diaprés. Telle est, parmi d’autres, la femme au peignoir, peinte vers la fin du XIXe siècle, étalée nonchalamment au milieu de feuilles d’automne, dans les tons jaunes-orangers. « L’âme et le corps ne se séparent point mais se mélangent, inextricablement, même sur la peau » commente Michel Serres. Et de faire le parallèle avec les jardins quand la végétation domestiquée, soigneusement entretenue, recouvre la terre nue. Puis, bouquet final, viennent les six tapisseries de la Dame à la Licorne, allégorie des cinq sens comme ouverture sur le monde : le Toucher, premier d’entre les cinq, celui de la corne de l’animal fabuleux ; le Gout, avec la représentation du drageoir ; l’Odorat, qui s’exerce sur les fleurs cueillies par la suivante de la Dame ; l’Ouïe, figurée par le petit orgue à clavier positif ; la Vue, exprimée par le miroir tendu à la Licorne. Mais ce serait sans compter avec un sixième sens qui constitue un mystérieux retournement du corps sur son intimité, symbolisé par la tente entrouverte d’une tapisserie supplémentaire, au fronton de laquelle est inscrit : « À mon seul désir ». C’est qu’« il faut bien un sixième sens, par lequel le sujet se retourne sur soi et le corps, sens commun ou sens interne […] » Mais, particularité, dans chaque tapisserie, le « toucher » assurant « l’ouverture dans la fermeture » l’emporte sur tous les autres sens « par l’équivalence du voile, de la toile et de la peau. » Preuve, s’il en est, de la prévalence de la réalité concrète (toucher de la corne) sur la représentation abstraite (vue à travers le miroir). Et c’est ainsi qu’intervient, in fine, le sixième sens : « facteur commun à quatre sens externes, sens ouvert et fermé à lui seul, il protège le sens interne et commence à le construire. » Sixième sens, donc, illustré par cette ultime tapisserie, dédié au désir, mais un désir exclusif porté sur les joyaux qui débordent de la cassette tendue par la servante. C’est aussi la seule toile où « le langage advient », remarque Michel Serres. Qu’est-ce à dire, sinon que « le sens interne parle enfin », mais au risque de tuer les sens, qui lui deviendront subordonnés.

Pierre Bonnard : Le peignoir (Musée d’Orsay)
La Dame à la Licorne : sixième tapisserie « Mon seul désir »
(Musée de Cluny)

Présentée et commentée par l’auteur des Cinq sens à la suite des toiles de Bonnard, la série des Tapisseries de la Dame à la Licorne du Musée de Cluny reflète, dans le style millefleurs,  toute la diversité du monde : illustration  et résumé de l’ouvrage, vaste synthèse de ce que le monde représente pour la personne libérée des entraves que la Raison peut dresser contre elle par pure présomption.

Dernier thème avant l’épilogue : « Visite », en lieu et place de la vue, statique et à distance, autour du paysage et du passage du Nord-Ouest1. « Le paysage assemble des lieux » et « le tracé d’un jardin miniaturise les paysages ». Aussi bien, ne restera-t-il plus alors à l’architecte qu’à concevoir dans cet environnement « la synthèse unitaire », en sachant bien que « les cinq sens concourent aux contours : de l’habitat, de la localité, comme du corps lui-même. » Les contours parlons-en : la pigmentation d’abord, privilège de l’homme noir, peut bien protéger de la lumière solaire, mais la peau ne suffit pas à nous garantir contre les intempéries et le froid, il y faut ajouter force oripeaux comme si la sensibilité se superposant à la pudeur nous contraignait à nous en couvrir. Autres contours encore : si le souci de sécurité n’impose plus aux villes de s’entourer de murs d’enceinte, la préservation de notre intimité domestique ne nous a pas fait renoncer à la clôture de nos habitations : « Une maison, c’est une veste d’homme » fait dire Jean Giono à Hortense dans Hortense ou l’eau vive. Toute couturière sait cela : les parements ornent les vestes comme les maisons. Mais, aujourd’hui, Alberti ne pourrait plus écrire comme dans De re aedificatoria : « La ville est une grande maison et, inversement, la maison est comme une petite ville », puisque celle-ci est désormais ouverte à tous vents et que, loin de craindre l’intrusion des barbares, c’est elle, si petite soit-elle, qui se fait envahissante, débordant sur le paysage environnant qu’elle dénature. Néanmoins, le paysage renvoie à la géographie : « passage du Nord-Ouest », entre les icebergs, vers le couchant qui est aussi un nouvel aurore où le « dur » de la géographie physique le cède au « doux » de la géographie humaine, au paysage. Ulysse triomphant sur mer des écueils versus Descartes s’assurant la maîtrise des jardins à la française, ou quand le global intègre le local et inversement. Hybridité de l’écologie qui se voudrait humaine autant que naturelle, mais peine à en assumer le défi. Confluence improbable des sciences exactes (dures) et des sciences de l’homme (douces) : parcellisation des savoirs, rançon de leur diversité que menace la tentation de leur unification sous une Raison souveraine ? Au commencement, c’est la Genèse qui nous le dit, « le paradis verdit comme un jardin paysager », florissant. C’était bien avant que le logos, à l’époque moderne, ne vienne laminer les reliefs et réduire la variété de la faune et de la flore. La fonte des glaces, qui menace par ailleurs les côtes peuplées de villes, serait-elle la condition, catastrophique, de la convergence des sciences physiques et des sciences humaines ? Dépaysement certes assuré, mais à quel prix ! En fait de « vision », globale, nous serions plutôt conviés à des « visites », fragmentées, tout au long d’une interminable errance comme celle de l’Odyssée ! Descartes, soupçonnant les sens de nous tromper, avait rabattu l’existence sur la pensée, nous éloignant de la représentation sensible du monde. Nous, contemporains, avons quitté la voie droite qu’il nous avait tracée, pour nous aventurer dans les sinuosités d’un monde humain constitué de « corps mêlés » : défi lancé au dualisme des Modernes et aux populismes des temps présents qui en ont hérité dans une version plus que jamais manichéenne.

Entre ces deux extrêmes du parcours des cinq sens : « Boites » et « Tables ». Entre celui, primitif, du contact direct avec les choses par le « toucher » et celui, contemporain, de la « visite » bien encadrée quoi qu’un peu décalée, du monde qui nous environne, il nous aura fallu passer par deux étapes intermédiaires. Celle des « boîtes » de résonance » du sens de l’ouïe, tout d’abord : souvenirs d’Orphée à la recherche d’Eurydice, perdue dans les Enfers, entreprenant d’en séduire les monstres au son de sa cithare et d’Ulysse évitant, sur le retour à Ithaque par mer, de succomber aux charmes des Sirènes en s’attachant au mât de son navire, tandis que ses compagnons d’infortune s’efforcent de ramer, toutes oreilles bouchées, pour fuir. Deux périples, oh ! combien périlleux, par mer et sous terre, qui, dans la relation que nous en fait l’auteur dans la deuxième partie de l’ouvrage, préludent à ces festins, objet de la troisième partie, auxquels nous ont convoqué Platon et les Évangiles autour de « tables » réunissant Socrate et ses disciples, d’une part, le Christ et ses apôtres, d’autre part, pour, respectivement, « goûter » des nourritures terrestres du Banquet et se délecter du pain et du vin de la Cène, métaphore de nourritures spirituelles. Plus que des intermèdes, ce sont là des réjouissances avant les épreuves de la passion que la ciguë, pour le premier, et la croix, pour le second, immortaliseront par une cruelle ironie.

Reste l’épilogue, cinquième partie de l’ouvrage, intitulé « Joie », lequel fait écho à la fonction intégratrice des tapisseries de la Dame à la Licorne, dont la dernière représente une tente entrouverte libérant le désir. Ayant admis qu’« il n’y a rien dans la connaissance qui n’ait été d’abord laissé libre par les sens », le sujet connaissant retrouve la chair, un corps, certes pas aussi bigarré que celui de l’animal – raison pour laquelle sa moitiée féminine se revêtira de couleurs chatoyantes comme celles du vitrail – mais néanmoins enviable. Il réintègre, ce sujet connaissant, son habitacle naturel, corps au derme moiré, translucide à l’esprit qui ne dédaignera désormais plus la peau. Cocktail auquel il avait renoncé pour la pureté de l’abstraction, désincarnation que l’on retrouve dans la promotion des robots, humanoïdes raisonnants grâce à l’IA, encore dépourvus de sentiments et de sens, mais pour combien de temps ? Comme quoi, plus que l’esprit, le corps sensible serait le propre de l’homme. Et Michel Serres de faire, en contrepoint, l’éloge de la conversation française entretenue dans les salons du XVIIIe siècle par les femmes, ce qui ne saurait laisser indifférent tant cette conversation a pu charmer les plus grands intellectuels du siècle. Les attraits de leur conversation n’avaient-ils pas d’égal que ceux de leur parure, leur style ne rivalisait-il pas avec celui de leur mise, haut en couleurs ? Mais, il y a belle lurette que la conversation de salon, si fleurie soit-elle, est passée de mode au bénéfice de la promotion du langage savant dans les institutions universitaires. Désormais, « la science déracine le langage après l’avoir ébranlé », non sans bouleverser les corps ? De sorte que le langage se retrouve écrasé entre formulations à base d’algorithmes et logomachie médiatique. Comme, néanmoins, il ne faut pas désespérer le poète, qui survit malgré tout à la sécheresse des temps modernes, l’auteur, prédisant qu’« après les noces du corps et de l’entendement, nous chanterons celle de l’espace et du temps », s’écrie avec jubilation : « Naître chaque matin à la naissance du jour. Joie. »

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La politique a été affaire de sens au pluriel dans les sociétés contre l’État2. C’est dans les sociétés avec État que le sens au singulier a pris le pouvoir au dépend des sens. La puissance surnaturelle à laquelle les sens donnaient primitivement accès, s’y est incarnée, d’abord, en la personne du tyran dans la Cité grecque, puis en celle du roi dans les monarchies de droit divin, dans le duce en Italie fasciste et dans le führer en l’Allemagne nazi au XXe siècle… La raison, détour par l’abstraction, successivement démocratisée en souveraineté populaire (Rousseau), puis nationale après la révolution (Sieyès), n’a pas échappé à l’instrumentalisation, orientant les sens sur une ligne uniformisante consacrée à la dévotion de Léviathans absorbant tout en « Un »3. Exemplaire est à cet égard l’exaltation des sens de la foule hypnotisée du congrès de Nuremberg de 1934, mise en scène par Albert Speer et tournée, sous le titre du Triomphe de la volonté, par Leni Riefenstahl, cinéaste propagandiste du Reich, également réalisatrice des Dieux du stade, documentaire sur les Jeux olympiques de 1936. Tous les sens tendus dans les bras levés de la foule convergeant sur le Führer, d’une part, condensés dans l’image du corps glorifié, d’autre part. La sensibilité, de sens et de sentiments mêlés, n’y a pas résisté. Dix ans auparavant, Stefan Zweig, dans L’Uniformisation du monde, un article de 1925 paru dans le “Berliner Börsen-Courier”4, exprimait « une horreur silencieuse devant la monotonie du monde », anticipant sur ce pourquoi il mit fin à ses jours en 1942, “accompagné” de son épouse. Pourtant, dans ce texte, son désespoir n’était pas sans un “dernier recours” : « …il ne nous en reste qu’un seul, écrivait-il, puisque nous considérons la lutte vaine : la fuite, la fuite en nous-même. » Et d’expliquer un peu plus loin : « Vivons tranquillement mais librement, intégrons-nous silencieusement et discrètement dans le mécanisme extérieur de la société, mais vivons en suivant notre seule inclination, celle qui nous est la plus personnelle, gardons notre propre rythme de vie ! » Ce qu’il exprimait encore plus brièvement dans une formule : « Séparons-nous à l’intérieur, mais pas à l’extérieur […] » En vain !

Historiquement, l’instrumentalisation de la raison aura été, au siècle dernier, une réaction au Romantisme et à l’Art nouveau, dont la nouveauté fut tempérée par l’Art déco qui lui a succédé. Le Mouvement moderne, « Style international » s’il en fut, a parachevé ce redressement esthétique, a porté la rationalisation à son paroxysme en mettant les cinq sens au service de fonctions séparées : l’habitat, le travail, les loisirs, les déplacements5. Raidissement de l’urbanisme. La contre-offensive du Postmodernisme6 dans les années 1970 ne fut que temporaire, laissant après elle le Déconstructionnisme7 céder la place à l’empire du hasard, règne du chaos, assuré de faire le lit d’une exacerbation des sens qui finira par triompher politiquement avec un “Trump” porté par les réseaux sociaux : exacerbation des sens rimant désormais avec non-sens. Les idées – qui, pour être des « idées », n’en furent pas moins  meurtrières – ont bien pu tyranniser le monde entre les deux guerres et après, jusqu’à l’aube du troisième millénaire, depuis c’est la force pure qui le domine, par l’argent ou les armes. La parenthèse du Covid, en même temps qu’elle nous a privé de l’ouverture des sens sur le dehors, contribuant à leur assoupissement, nous a, sous le régime de la claustration imposée, replié sur ces mêmes réseaux tombés dans les excès de la confusion des sens, reléguant les idées dans l’arrière cours pour mieux libérer ce que la puissance ne pouvait plus contenir : une sensitivité dépourvue de sensibilité et de sens. Imbroglio insoutenable entre deux attitudes également mortifères : scrutant tantôt des yeux, depuis nos fenêtres, des traces d’humanité dans une ville pétrifiée ; jetant tantôt un regard rivé sur le défilé incessant des pages Internet de nos écrans. Anticipation d’un monde à jamais dédoublé, appelé à se départager : réel déserté, déshumanisé d’un côté, facticité fantasmée de l’autre, tous deux se livrant une lutte impitoyable pour la conquête d’une humanité défaite par avance ?

L’histoire des cinq sens, nous enseigne Michel Serres, c’est l’histoire d’un renoncement au profit du règne de l’intellect sur l’esprit, et ce, au détriment de la sensibilité : « Nous avons quitté le paradis pour l’arbre de la connaissance. » Prométhée, voleur du feu apporté aux hommes, a fini par doubler, avec sa science, Hermès, le dispensateur de culture, dont les élans ont été bloqués et dont la langue, véhiculée par ses messages, s’est trouvée figée dans un formalisme réducteur : algorithmes tueurs du sens, littéral, et des sens dans leur fonction sensorielle ! La langue, parlée puis écrite, ayant pris la succession de la danse, forme primitive de langage selon Schopenhauer, on en a oublié que les corps avaient une densité qui, pour nous contraindre, n’en permettait pas moins de jouer avec la gravité : danse et joie liées dans la même félicité, triomphe du sujet qui « sent », par tous les pores de la peau et des organes des sens, sur le sujet connaissant. Les Modernes ont cru se libérer des contraintes du sensible en se jetant dans l’abstraction, monde uniforme et sans relief de la fuite en avant. Pourtant, « il n’y a rien dans l’intellect qui n’ai été d’abord dans les sens », autrement dit dans l’espace et le temps, cadres de leur exercice. Il n’empêche, la culture parvenue à son acmé, méprisant les sens, a érigé l’intellectualité en mode sublime : « ce qui ne reste pas des sens gracieux, gratuit, léger, passager, forme notre culture ; ce qui reste des sens s’accumule comme l’argent, la théorie de la connaissance vénale, cumule et calcule ». C’est dire que le peu qui reste de la fluidité des sens, de la sensibilité, après que la Raison a pris possession de la culture, a été stocké, mis en banque. « Sans plaisir, sans grâce » souligne Michel Serres. Et André Gide de déplorer quant à lui, souvenirs de son enfance, « cette inhabilité foncière à mêler l’esprit et les sens, qui je crois m’est assez particulière, et qui devait bientôt devenir une des répugnances cardinales de ma vie8 ». Pire, avec les sciences c’est l’esthétique, dans les deux sens du terme, appliqué aux arts et à la philosophie (Kant), qui se meurt, faute pour le Verbe de se faire chair à nouveau : même le langage se trouve dépassé par le calcul, quand il n’est pas dégradé par la logorrhée des médias.

On peut désespérer de l’intellect et des sens pris séparément, mais de leur alliance que ne pouvons-nous pas en attendre encore ! Si Michel Serres conclut malgré tout que « le sujet, oublieux, détaché, plonge dans l’inoubliable monde », oublieux de sa sensibilité dans un monde inoubliable par sa diversité, c’est pour en appeler à un sursaut. La tente de La Dame à la Licorne, figurée dans la sixième et dernière tapisserie, reste entrouverte. Et, c’est du moins ce que le philosophe laisse entendre, Hermès, le messager des dieux, se tient en embuscade derrière Prométhée, donateur du feu civilisationnel, pour que s’impose ce sensorium commune, « sens commun à tous les sens, faisant lien, pont, passage entre eux, plaine banale, mitoyenne, collective, partagée » ; sixième sens doublement intégrateur, qui n’ose dire son nom, à la jonction des sens externes et du sens interne, à l’articulation du langage et du corps. « Le comportement n’est pas le simple produit de représentations mentales, il est également le résultat d’un contexte, des interactions avec un environnement » souligne Jacques Deschamps9, pour qui l’intelligence n’est pas l’intellect, entendons l’activité intellectuelle située dans la tête, le cerveau, mais constitue un complexe comportemental adaptatif incluant des formes de sensibilité que l’on retrouve dans les espèces du monde animal, même les plus primitives comme celles des céphalopodes : « … l’intelligence est une fonction adaptative susceptible d’infinies variations, une propriété partagée par tous les animaux. » Intériorité indiscernable du temps mêlée à l’extériorité insurmontable de l’espace, garantie de l’adaptation de l’espèce à l’environnement et de  l’intégration de l’individu à la communauté. D’où appel concomitant, rien moins que désespéré, à la renaissance spirituelle et à la résurrection de la chair dans un monde de l’hybridation assumée. Milan Kundera l’exprimera avec force dans La Plaisanterie : « Que deux corps l’un à l’autre étrangers se conjuguent, ce n’est pas rare. Même la fusion des âmes peut se produire quelquefois. Mais il est mille fois plus rare qu’un corps s’unisse avec son âme et s’entende avec elle pour partager une passion. » Salutaire synesthésie.

Serait-ce exagéré de dire que sous l’influence d’un Donald Trump aux manettes d’un pays, allié des Européens, qui domine l’Occident, nous serions tombés de Charybde en Scylla ; des risques inhérents à une économie débridée en ceux d’une politique brouillonne qui confinerait à l’anarchie si elle n’était pas plus affairiste que politique ; d’une hégémonie de la Raison en une exacerbation folle des sens ; du tout État ou presque (État providence dont la faiblesse et le discrédit sont manifestes depuis la fin des Trente Glorieuses) au rien que société, mais société anomique ?

Le « trumpisme » ne s’est-il pas, en effet, laissé porter par le courant ambiant, répétition du même amplifié ? Son monde est celui du fait divers, mais dont la diversité relève plutôt de l’uniformité, si pauvre qu’il est en significations. Il y a longtemps qu’en Occident le monde des médias est un monde aplati où les faits et les dires ne sont plus hiérarchisés, sauf à mettre en avant ceux qui sont le plus proches de nos préoccupations quotidiennes ou les plus sensationnels. Comme si, malgré la mondialisation, on appréhendait de dépasser ce qui nous est familier ; attirance pour ce qui nous touche au plus près, attraction pour ce qui nous émeut de plus loin. C’est un paradoxe, en apparence du moins : plus la mondialisation s’impose, plus nous nous retranchons sur ce qui nous ressemble et moins sur ce qui nous rassemble par-delà les frontières. Narcissisme dévastateur et verbosité nocive quand les désordres du monde et les agressions naturelles et humaines dont il est victime exigeraient toujours plus de solidarité. Narcisse englouti par les eaux à la surface desquelles il se mire. Mais avec Trump, on n’a plus affaire seulement avec le reflet que nous renvoient les médias mais avec le monde réel, celui auquel nous sommes confrontés à travers la politique. L’info et le débat en continu n’en peuvent plus de courir après l’action ; répétition verbale et visuelle du même, impuissante à saisir les différences dont les faits sont empreints.

La sophistique combattue par Platon en son temps serait donc de retour, mais en pire puisque si Protagoras et Gorgias avaient indirectement – par leur radicalisme provoquant – alerté sur les excès d’une rhétorique évidée de son contenu de vérité, leurs émules du troisième millénaire n’ont rien trouvé de mieux que de jeter le bébé avec l’eau du bain ; soit, dit moins vulgairement, plus explicitement aussi, que de se débarrasser de l’habillage rhétorique avec son contenu. Ce qui n’est pas rien si l’on considère avec Buffon que « l’homme, c’est le style même ». Finesse du style, transparent à la matière jusqu’à en faire ressortir le tranchant. Style qui est moins dans les contrastes, lesquels font violence, que dans la nuance. Savoir discerner sans discriminer. À défaut d’encourager leurs congénères sur la voie de la démonstration rigoureuse, les sophistes, conscients de la relativité de toutes choses, de l’inanité de l’absoluité, avaient au moins eu le mérite d’initier à la démocratie en promouvant la libre discussion10 ; souplesse requise de la parole dans un monde porté à l’affrontement, à l’hubris ; la parole, force des faibles, mais qui est loin de toujours résister au fort. Pas plus de vérité que de rhétorique qui tiennent désormais avec Trump et ses complices du Tea Party : le libertarianisme contradictoirement associé à l’illibéralisme l’emporte, triomphe du non-sens qui se résout dans la performativité de l’action à l’état brut, c’est-à-dire non seulement délestée de toute réflexion a priori qui pourrait l’entraver, mais également de toute justification a posteriori susceptible de la remettre en cause. Trump et Poutine nous assure-t-on (pour nous tranquilliser ?) font toujours ce qu’ils disent ; peut-être, sauf que ce qu’ils disent va toujours à l’encontre de ce qu’ils font ! En conséquence, comme « l’homme est la mesure de toutes choses » selon le Protagoras de Platon, la politique sera à la mesure de chacun : souple avec les forts et les riches, dure avec ceux qui ne le sont pas, la nature se chargeant de compenser l’excédent de fortune des uns par un surcroît de force chez les autres. À charge pour le politique, si elle venait à y manquer, de faire ruisseler le trop plein de richesse vers la pauvreté, mais dans la juste mesure, celle compatible avec les intérêts des puissants. Recours inéluctable à la violence, verbale ou physique, que la rhétorique détournait. Ainsi va le Nouveau Monde, d’autant plus sûr de son avenir qu’il souffre d’un passé de conquérant sans traditions face à une Europe qui doute d’autant plus du sien qu’elle est riche de son histoire. Nouveau Monde enclin à contaminer l’Ancien aux frais d’économies émergentes qui ne savent plus où donner de la tête – côté Occident, côté Orient ? Et ce, alors même que, l’accumulation des dettes aidant, la faillite menace avec son cortège de famines en perspective, conséquence du tarissement de l’aide humanitaire ; laquelle dépasse toujours la mesure pour les nantis ! Pourtant, fait dire Laurence Durrel à une de ses héroïnes, Justine, du Quatuor d’Alexandrie : « La pauvreté exclut et la richesse isole11. » Ce que les pauvres, le sachant, tentent de compenser par la solidarité et ce que les riches feignent d’ignorer à leurs dépens jusqu’à ce que la révolte éclate.

D’où la question qui taraude : y a-t-il un après-Covid, comme il y eu un avant ? Question quelque peu vaine au premier abord, l’important étant moins de chercher à percer l’imprévisible – cygne noir ou rhinocéros gris12 ? – qu’à cerner l’impact d’un confinement qui nous a obligé à nous recroqueviller sur nous-même, deux fois plus d’un mois durant, et près d’un mois une troisième fois, le tout entre 2020 et 2021. D’où l’importance de distinguer les conséquences du Covid – lesquelles ont, sans conteste, marqué les politiques de santé – de celles du confinement – plus pernicieuses. À défaut de nous laisser entrevoir l’horizon d’une utopie de mixité sociale conciliable avec l’égalité, du moins aurait-on pu espérer qu’après la fermeture et le repliement sur soi, la sortie du confinement nous aurait ouvert à la diversité, nous prémunissant contre le retour de réflexes identitaires délétères.

Nous en sommes si loin que, persévérer après comme avant dans l’œuvre de démystification, seule à même de dessiller les yeux des contemporains, ou entreprendre de déconstruire comme nous y invitait en son temps Derrida13, semble des plus urgents :

– D’une part, en faisant l’inventaire de tous ces vocables qui rivalisent d’ambiguïté, dont on use et abuse sans discernement et qu’il serait souhaitable de resituer une fois pour toutes dans leur contexte : le vivre-ensemble, poncif des intellectuels ; la mixité sociale, tarte à la crème des aménageurs et urbanistes ; la gouvernance, dédouanée du directivisme que recouvre tout gouvernement ; l’empowerment, aussi inapplicable qu’intraduisible ; la discrimination positive, i.e. « politiquement correcte » ; la colère passée de la liste des sept péchés capitaux à la sanctification des laissés-pour-compte de la gauche ; la souffrance sociale, toujours à partager, le bonheur, la joie, jamais (exception faite, toutefois, des Jeux Olympique de 2024) ; la résilience, transférée de la physique des matériaux à la psychologie14 ; la diversité, portée aux nues quand elle n’est pas brocardée ; la politique dite de la ville, si mal nommée puisque, focalisée sur le social, elle met à part l’urbanisme ; l’Autre avec une majuscule, dont on tend à faire une religion ; sans compter le culte de la différence, son corollaire ; etc.

– D’autre part, en se libérant des oppositions sommaires déniant au tiers-exclu tout droit à l’existence: inclusion/exclusion, égalité/équité, communautarisme/individualisme, égalitarisme/différentialisme, universalité/identité, intégration/assimilation, dissidence/irénisme, culture/civilisation, souveraineté/droit d’ingérence, urbain/rural, ville/campagne, centreville/banlieue, urbain/social, mobilité/sédentarité, mixité/séparatisme, économie (réelle)/finance (virtuelle), dette écologique (du Nord envers le Sud)/dette financière (du Sud envers le Nord), patrimoine (de droite)/création (de gauche), valeurs/intérêts, les territoires contre les gens, la société contre la nature, Paris contre la province, les pays du Nord (développés) contre les pays du Sud (en voie de développement, après avoir été sous-développés !) et tutti quanti.

Sans doute la mise en opposition des termes peut-elle être féconde pour l’analyse structurale des situations (cf. Lévi-Strauss et l’analyse des mythes et des rites ou des systèmes de parenté), mais dès qu’on se prépare à passer à l’action il importe de s’en dégager et de reconsidérer les enjeux à la lumière du contexte, dans leur complexité au sens où l’entendait Edgar Morin, sous peine de tomber dans un réductionnisme caricatural. Jacques Derrida nous avait prévenus, au niveau de la langue les différences tendent à s’opposer et les oppositions à se renforcer : « Ce sont ces différences qui expliquent la multiplicité des discours destructeurs  et le désaccord entre ceux qui les tiennent. » Et, au bout du compte, « l’opposition fait système avec la réduction », la tendance étant de réduire l’alternative à l’un des termes de l’opposition pour sortir de l’ambiguïté. D’où la vigilance à observer et le recours à la démarche de « déconstruction » pour neutraliser les contraires dont la tension non maîtrisée est source de violence. Et, de ce que « le langage porte en soi la nécessité de sa propre critique »15, on peut déduire que toutes les oppositions pourraient se résumer en une partition du monde entre nature et culture s’agissant de l’écologie, entre travail et capital s’agissant de l’économie, entre individu et société s’agissant de l’anthropologie ; antinomies à la racine desquelles Nietzsche avait identifié Dionysos et Apollon, pas tant pour les opposer, comme une lecture trop rapide pourrait le suggérer, que pour rechercher un équilibre. Équilibre certes instable, mais néanmoins à la portée du sage qui ne renoncerait ni à la sensibilité pour l’intelligence ni à l’intelligence pour la sensibilité, bien convaincu que si surhomme il puisse y avoir un jour, ce serait dans l’accord de ces deux facultés, humaines malgré tout, qu’il s’incarnerait. « Deviens ce que tu es » enjoignait le Zarathoustra de Nietzsche après Pindare : plus ou moins sensible, sinon sensuel, plus ou moins rationnel, sinon raisonnable. Mixte pondérable, garantie de plénitude dans le temps qui nous condamne à la précarité, comme pour mieux s’assurer de l’éternel retour du même. Certes, on s’identifie d’abord et spontanément en s’opposant, mais  non en excluant : la crainte de perdre son identité dans un « tout » indiscriminé ne justifie pas l’apartheid, séparatisme géographique plus que discrimination sociale. Le monde est « un » dans sa diversité. Le reconnaître, c’est rejeter toute opposition binaire, qui tend à se résoudre en monopole négateur de liberté ; basculement par-dessus le juste milieu écrasé par l’attraction du plus fort, attraction d’autant plus fatale qu’elle est irrésistible. Si, dans la modernité, Apollon, « type de l’homme théorique », avait supplanté Dionysos, « homme tragique »16, le monde de Trump, dans un retournement spectaculaire, a inauguré une ère du « drame », scène où se joue un excès d’énergie débridée, ivresse archaïque, irrationalisme triomphant de la tension tragique, transe si intense qu’elle se communique au monde entier ! « L’ordre astral où nous vivons est une exception » écrivait Nietzsche dans Le Gai Savoir en 1882, avant d’ajouter : « La condition générale du monde est, par contre, pour toute éternité, le chaos […] ». Vivions-nous donc l’exception et Donald Trump anticiperait-il le chaos généralisé ? Reste à savoir si, face à l’état de vie brute auquel nous exposent les nouveaux thaumaturges, les mots qui portent les idées mènent un tant soit peu encore le monde ? Si non, le soupçon étant démultiplié, les bonnes volontés découragées, le risque est grand de se retrouver livrés, à brève échéance, à l’arbitraire le plus absolu ?

Si on peut tenir pour un hasard qu’il y eut concomitance entre les premiers soubresauts de l’épidémie de coronavirus et la première présidence de Donald Trump, il ne fait plus de doute que celle-ci ait trouvé en celle-là un terrain propice où se développer et rebondir après le déni de l’élection de Joe Biden et le coup de force qui s’ensuivit : autant de frustrations que l’épidémie aura réveillées, autant d’instincts et de pulsions que le mandat de Trump aura, en contrepartie, libérés. C’aurait été, donc, bien en vain que l’on aurait réussi le déconfinement sur le plan sanitaire pour tomber dans une situation existentielle pire qu’avant ! C’est, pourtant, ce que la première présidence de Trump nous promettait déjà, que ni la démocratie américaine n’a su prévenir et que ni l’Atlantique n’a pu empêcher de franchir jusqu’à nous. Libérées de tout carcan, les réalités économiques, sociales, de politiques intérieure et internationale, déjà affectées par le néolibéralisme extrême des dernières années du deuxième millénaire et des premières du troisième, ne pouvaient que s’en ressentir.

Plus de cinq ans après l’importation de l’épidémie de coronavirus sur le continent, l’optimisme de Michel Serres est-il encore justifié ? C’est peu dire que, depuis, les évènements se sont emballés, les antagonismes creusés. Les réalités ont été ébranlées à mesure que les idées étaient bousculées. D’où l’importance de distinguer entre les conséquences de l’épidémie, plus manifestes, et celles du confinement, plus subtiles. En affectant nos sens, les confinements répétés n’auraient-ils pas eu un impact sur notre perception du monde au point de faire dévier l’action collective de sa trajectoire, de la biaiser : impact politique affectant la représentation parlementaire, économique avec la prise de conscience de ce que le “quoi qu’il en coûte” pouvait impliquer financièrement (en termes de déficit budgétaire et de dette), social face à des inégalités de plus en plus mal supportées, écologique avec une sensibilité accrue au dérèglement climatique et à la réduction de la biodiversité, géopolitique avec les menaces de guerre qui tendent à se rapprocher toujours plus de nos frontières ?

Purs hasards, sans liens discernables ? Longue chaîne de causes et d’effets ? Cumul des séquelles de la contamination et des retombées dommageables de la claustration censée l’entraver, état de crise : quand les liens se distendent les extrêmes en viennent à s’opposer et les catégories entre-deux, désemparées, à perdre pied. Mais, le processus qui a conduit à l’anesthésie de la pensée conjointement à l’assoupissement des sens n’était-il pas déjà en cours ? L’indignation vantée en 2010 par Stéphane Hessel comme moteur de résistance n’aurait donc pas suffi. Après avoir écrit dans La vie de l’esprit : « Les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules », Hannah Arendt, à la question de savoir « Qu’est-ce qui nous fait penser ? », répondait : « La meilleure, en fait la seule manière que je puisse concevoir d’empoigner la question est de se mettre en quête d’un modèle, l’exemple d’un penseur non professionnel en qui se fondent deux passions apparemment contradictoires, la pensée et l’action […] ». Leçon de démocrate s’il en est, persuadé(e) que ce n’est pas la pensée qui fait défaut mais la volonté de penser. De même, dans le chapitre de la République relatant le mythe de la caverne (allégorie, rectifieront certains pour mieux faire valoir le rapport à l’existence), Platon, parlant de la connaissance, faisait dire à Socrate : « Cette puissance réside dans l’âme de chacun, ainsi que l’instrument grâce auquel chacun peut apprendre […] ». Or, qu’est-ce que la politique, demande Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne, sinon la pensée reliée à l’action, mais une action désintéressée, n’ayant pas d’objet en propre, qui est sa propre fin : pure « mise en relation » dans le cadre d’une « pluralité humaine » inéluctable. « L’acte ne prend sens que par la parole […] ». Pas de cloison étanche entre la politique et la vie individuelle, l’existence de tout un chacun, mais interférences, sinon intrication, corps sensibles parlant à tous les étages, privés comme publics. Sans les mots ou avec des mots vides de sens, ne reste que l’action à l’état brut, impossible à anticiper, à infléchir, à rectifier même. N’étant plus ni étayée ni accompagnée de jugements, laissée à elle-même, déchainée, elle est délire, hystérie, sans bornes susceptibles d’en contenir les débordements. Autant soutenir qu’elle est tout, sauf politique, c’est-à-dire rien, à la merci du moindre battement d’ailes annonciateur de tempêtes propices aux ingérences les plus tyranniques se présentant comme salvatrices. En disant n’importe quoi, non seulement on évite de s’engager, mais, surtout, on couvre, sans risquer le désaveu, des modalités hégémoniques de l’agir au service d’intérêts de puissance monétisables. Tel serait le destin de sociétés dont les communications électroniques assureraient désormais le lien, les relations physiques (en présentiel disons-nous aujourd’hui) passant au second plan. Sociétés sous influence, d’autant plus influençables que les influenceurs sont influencés, de sorte que des boucles de communautés se constituent virtuellement, pour lesquelles la « raison du plus fort » sera toujours concrètement la meilleure.

Conséquences géographiques et historiques : de nos jours, l’habitant de la planète Terre semble balancer entre nature et culture, droite et gauche, travail et loisirs,  ville et campagne… ; jeux d’allers-retours, au gré des aléas de l’évolution qu’il ne maîtrise pas. La Modernité avait refoulé la nature au profit d’un artefact, la ville, promesse d’un futur mythique, avant que les affres de la pollution, des nuisances sonores, du stress et de la promiscuité n’en viennent à la dévaluer : urbaphobie que la pandémie a porté à la dernière extrémité en rendant l’« urbanité » responsable de la contamination ; ville rejetée au bénéfice d’une campagne idéalisée – pourtant dénaturée depuis longtemps – Paradis perdu, nouvel Éden ressurgi à la faveur du corps social meurtri, terrassé par le virus.

Le Covid-19, diabolique, n’a peut-être fait qu’accuser des tendances sous-jacentes que le retour de Trump à la présidence a permis d’exprimer au grand jour par-delà mers et océans. La polarisation des débats qui s’est ensuivie ne pouvait manquer d’avoir des répercussions, en France même, sur la perception de l’espace marqué de disparités sociales plus que jamais manifestes depuis la fin des « Trente Glorieuses », confortées, sinon renforcées, par une répartition inégalitaire des richesses entre territoires ruraux et urbains et, au sein de ces derniers, entre centre et périphérie. Dans les villes la pandémie aura plus affecté les quartiers défavorisés que les autres comme l’ont démontré pour le Grand Paris, statistiques à l’appui, Guy Burgel et al.17 Quant au confinement il aura plus touché les habitants des villes que les ruraux ; ce que Georg Simmel aurait expliqué par l’exacerbation des sens, effet du phénomène urbain sur les modes de vie18. Exacerbation de tous les sens, sens du goût compris comme l’illustraient les fêtes de voisins annuelles interrompues par le confinement. Ces fêtes réunissant le voisinage autour d’une tablée pour un soir, n’étaient-elles pas l’occasion de se retrouver pour partager ce qui nous différenciaient, autrement dit nos goûts, dans tous les sens du terme ?

Désertée, la ville victime du confinement nous apparut d’autant plus comme un décor de pierre qu’on avait auparavant négligé de la verdir. D’où la tentation irrépressible d’échapper à la claustration du foyer urbain et à la densité des métropoles pour s’égailler dans la campagne et dans les villes petites ou moyennes, réputées plus accueillantes, en mettant à profit l’outil numérique pour la formation et le travail à distance. Le confinement devait ainsi accélérer une tendance des trente dernières années marquée par la défiance vis-à-vis du mode de vie urbain et une aspiration à vivre plus près de la nature : inversion de l’exode rural contribuant à consacrer l’opposition rural/urbain dans les esprits oublieux que ce qui se joue est moins une question de répartition plus égalitaire de la population entre les territoires que celle de leur équipement, des transports et des moyens de communication ; ce que le mouvement des « Gilets jaunes » avait déjà exprimé. Aussi bien, est-ce à cette aune qu’apparait problématique la croissance des périphéries urbaines où se croisent des populations à la recherche d’un habitat abordable, des migrants à l’affut de meilleures conditions de vie, quand ce ne sont pas des néo-ruraux avides de retrouver des commodités urbaines à la campagne ; périphéries urbaines, quand le logement des classes soi-disant  moyennes sont prises en tenailles entre les ensembles HLM et les résidences secondaires de la bourgeoisie aisée ; périphéries urbaines, otages de l’opposition idéologique entre le rural et l’urbain et de la croyance en un retour mythique à la nature conciliable avec les aménités urbaines !

« … pour “entrer”, il faut sortir…19 » énonce, en un semblant d’oxymore, François Jullien. Sortir de chez soi pour déambuler dans les rues, délaisser la ville pour renouer avec le terroir, renoncer à l’« urbain » pour le « rural » et vice versa. Ce ne sera jamais, précise l’auteur, sans cet « écart » du foyer à la rue, de la campagne à la ville, qui tient à « distance » et, partant, génère de l’« entre » pour mieux nous ouvrir à l’« Autre ». Cet « Autre » si facilement rejeté par les temps qui courent, mais dont il ne faudrait pas par réaction, prévient Philippe Irbarne20, faire une religion : « Autre » sacralisé, anonyme dans l’universalité de son acception, abstraction qui se retourne contre ce qu’elle objective en niant les autres pris dans leurs singularité et diversité. Quant à l’« entre », l’exemple ambivalent en est donné par ces espaces communs aux ensembles d’habitation qui nous isolent de l’espace public sans nous en séparer autrement qu’unilatéralement comme le font les « gated communities », ou encore par ces « banlieues » qui mettent les villes à distance de leur environnement autant qu’elles les y relient. Depuis Paris et le désert français de Jean-François Gravier, l’hexagone connaît des vagues périodiques d’urbaphobie, mais aucune n’a pris l’ampleur d’une déferlante comme celle que le Covid-19 a provoquée ; encore faudrait-il distinguer entre la phobie des villes en général et celle des grandes villes. La première édition de cet ouvrage, qui, dit-on, inspira les technocrates de la Ve République – lesquels imagineront, sur la base du constat dressé par le géographe, les « métropoles d’équilibre » – date de l’immédiat après-guerre, soit 1947. Plus de 60 ans se seront donc écoulés avant que François Jullien, dans l’essai cité plus haut, pose la question : « … comment concevoir aujourd’hui, par exemple, ce Paris où nous sommes en “Grand Paris”, si ce n’est également en activant un tel “entre” qui fait “tenir” et cohabiter ? » Et l’auteur de répondre :

« … si l’on veut qu’un Grand Paris “tienne”, il ne suffira pas de reporter sa frontière au-delà et d’en étendre plus loin la limite, mais il faudra nécessairement activer cet “entre”, entre les anciens villages et les vieux quartiers, cet entre vague, comme on dit terrain “vague”, ne possédant rien en propre […] mais qui seul peut mettre en tension cette agglomération nouvelle et la faire tenir ensemble : l’“entre-tenir”. »

Or, pour parvenir à cette conclusion, il n’en faudra pas moins à l’auteur passer par la pensée chinoise pour échapper à l’enfermement dans lequel nous tient la logique binaire de l’Occident, quand ce n’est pas la pensée unique. À l’encontre de cette logique, la philosophie du Yin et du Yang, sans commencement ni fin, suit une autre « voie », celle du Tao, dont l’orientation est inverse de celle empruntée par la Bible avec la Création, laquelle est rupture entre un avant et un après qui prend le risque de déboucher sur la contradiction et, à terme, sur l’exclusion ; séparation et individualisation qui culmineront dans la pensée agonistique des Grecs, dont l’Occident est l’héritière. Contrairement à cette conception du temps, tributaire d’un commencement, dans lequel s’inscrit l’évènement de la naissance mis en exergue par Hannah Arendt, la conception développée par le Tao relève d’un processus continu, cadre d’une tension entre les extrêmes, d’une polarité à la fois génératrice et régulatrice. Tension et non rupture, continuité et non séparation, harmonie et non antagonisme ; harmonie procédant de l’effacement des différences, de ces différences qui nous ramènent toujours à une identité héritée du dualisme platonicien, soupçonneux à l’égard de la diversité culturelle.

Diversité que la mondialisation tentera, quelque deux mille ans plus tard, de réduire en vain par le recours à la standardisation, provoquant en retour la nostalgie d’une communauté idyllique qui traîne derrière elle son cortège de fantasmes. Aussi, se distinguant de Deleuze – pour qui la « différence » est ce qui fonde la répétition, qui la justifie même, en tant que jaillissement de singularités toujours nouvelles – Jullien préfère-t-il invoquer l’« écart » qui institue une distance, espace de réflexivité, seul à même de nous faire sortir des normes uniformisantes du marché et de nous faire prendre la mesure de la variété inhérente à toute culture, condition d’exercice de notre liberté. « Car, à l’heure où l’on s’alarme tant de l’épuisement des ressources naturelles, ne pourrait-on pas s’inquiéter tout autant de l’effacement – écrasement – de tant de ressources culturelles sous le grand rouleau compresseur de la mondialisation et de son marché ? » Bien plus, alors que la différence discrimine, c’est par la mise à distance, écart constitutif d’une réflexion mature, que l’on peut espérer remonter à ce fonds commun d’expériences communicables qui irrigue l’humanité, fonds sans lequel il n’y aurait pas d’entente possible. Si « toute pensée est en elle-même écart interne qui la fait travailler », ce n’est jamais sans reconnaître l’altérité refoulée sous la strate de la culture dominante. « Car toute culture est, ne l’oublions pas, un rapport de force et, comme telle, travaillée par l’hétérogène. » Voilà pourquoi « cette pensée de l’écart nous sort tant de l’universalisme facile que du relativisme paresseux ». Voilà pourquoi, la sortie du confinement aurait pu être une opportunité de redécouvrir la nature de la ville, sa chair sous le décor de pierre ; nature indissociable de ses artefacts, infrastructures et constructions entrelacées comme des fils de trame et des fils de chaîne ; creuset d’une humanité pensante, responsable, solidaire ; tous épithètes qu’elle est seule à partager dans le règne du vivant. Ce qui nous éloigne d’un organicisme et d’un matérialisme sommaires, vulgarisés aux XIXe et XXe siècles sur les traces laissées en jachère ou piétinées de Spencer et de Marx.

  1. Référence à la série des Hermès dont le Ve tome a pour titre Le passage du Nord-Ouest. Cette série d’ouvrages de Michel Serres traite de communication. Dans le Ve et dernier tome le passage du Nord-Ouest, Canada boréal, est une métaphore du statut des sciences humaines qui cherchent un passage pour s’élever au niveau d’exactitude des sciences de la nature, passage périlleux au milieu des icebergs, incertain à défaut d’être souhaitable. ↩︎
  2. Référence à La Société contre l’État (1974) de l’ethnologue Pierre Clastres. ↩︎
  3. V. Le nœud démocratique sous-titré Aux origines de la crise néolibérale de Marcel Gauchet (2024). Interprétation édifiante de la crise de la démocratie. ↩︎
  4. Éditions Allia, texte original avec la traduction en Français (2025). ↩︎
  5. Cf. la Charte d’Athènes de 1933 rédigée par Le Corbusier. ↩︎
  6. Cf. Charles Jenks, architecte aux États-Unis, Aldo Rossi, également architecte, en Italie, Jean-François Lyotard philosophe en France. ↩︎
  7. Cf. Martin Heidegger, pour la philosophie en Allemagne (avec le concept de destruction), Jacques Derrida, pour la philosophie en France, Frank Gehry architecte aux États-Unis, Rem Koolhaas, également architecte, aux Pays-Bas. Déconstructionnisme philosophique et déconstructivisme architectural comme envers du Constructivisme soviétique (Vladimir Tatline, peintre et sculpteur) et du Futurisme italien (Filippo Tommaso Marinetti, écrivain) de l’entre-deux guerre. ↩︎
  8. Si le grain ne meurt. ↩︎
  9. Notre animalité perdue sous-titré Vivre avec nos violences (2025). ↩︎
  10. Cf. Antoine Bevort : Le paradigme de Protagoras (Socio-logos, 2/2007). ↩︎
  11. Justine (premier des quatre romans composant l’œuvre). ↩︎
  12. Concernant la question de la survenue rare d’évènements graves, imprévisibles ou peu prévisibles, voir respectivement : Le cygne noir : la puissance de l’imprévisible de Nassim Nicholas Taleb et The gray rhino : How to recognize and act on the obvious dangers we ignore de Michele Wucker.  ↩︎
  13. Cf. « Qu’est-ce que la déconstruction ? », réponse orale de Derrida à Roger-Pol Droit, journaliste du Monde, publié dans la revue Commentaire, n° 108 (4e trimestre 2004) : « Il faut entendre ce terme de « déconstruction » non pas au sens de dissoudre ou de détruire, mais d’analyser les structures sédimentées qui forment l’élément discursif, la discursivité philosophique dans laquelle nous pensons. Cela passe par la langue, par la culture occidentale, par l’ensemble de ce qui définit notre appartenance à cette histoire de la philosophie. » Et plus loin, en résumé : « Si je voulais donner une description économique, elliptique de la déconstruction, je dirais que c’est une pensée de l’origine et des limites de la question « qu’est-ce que ? … », la question qui domine toute l’histoire de la philosophie. » Avant de préciser, in fine : « C’est ça, la différence de la déconstruction. Elle est en effet plus qu’une interrogation sur tout ce qui est interrogation. » Deleuze avait soin de dire, par ailleurs, que la « déconstruction » était moins une question de méthode que de « vigilance ». Vigilance visant, après avoir fait le constat de la stérilité des différences exprimées, à renverser les oppositions auxquelles toutes finissent par tendre, pour les neutraliser. ↩︎
  14. Transfert opéré par le psychologue Cyrulnic dans Le murmure des fantômes (2003). ↩︎
  15. Citations tirées de « La structure, le signe et le jeu dans le discours des sciences humaines » in L’écriture et la différence. ↩︎
  16. Référence à Naissance de la tragédie ou Hellénisme et Pessimisme (1886). ↩︎
  17. Guy Burgel, Raymond Ghirardi, Maxime Schirrer et Pierre-Régis Burgel : « Le coronavirus dans le Grand Paris – Démographie et société » in Guy Burgel (dir.), Ville et Covid : un mariage de raison (2021). ↩︎
  18. Cf. Les grandes villes et la vie de l’esprit extrait de Philosophie de la modernité (1903). ↩︎
  19. Entrer dans une pensée ou Des possibles de l’esprit (2012). ↩︎
  20. « La religion de l’Autre » in Le Débat, 40 ans, Mai-Août 2020. ↩︎

II – L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

« La Grotte de Platon » – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.) Musée de la Chartreuse (Douai) Photo Wikipédia
La Grotte de Platon – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia

En hommage à Michel Serres

I – Le confinement et l’assoupissement des sens

Le confinement prescrit pour enrayer la contagion, n’eut certes pas de conséquences aussi funestes pour nous que pour Gregor, le héros malheureux de la Métamorphose ; il ne fut néanmoins pas sans analogies, non seulement avec la nouvelle de Kafka, mais également avec l’allégorie de la Caverne de Platon.

En nous réveillant le 17 mars 2020 au matin, premier jour du premier confinement, ne nous sommes-nous pas retrouvés, comme Gregor Samsa, dans une situation certes pas aussi lugubre, mais néanmoins étrange : face à la fenêtre, confrontés au vide et au silence de la rue, pour la première fois d’une vie pourtant pas avare de surprises alarmantes. Or, Gregor ne se sentait que mélancolique sous un temps maussade – son premier réflexe fut de se tourner vers la fenêtre – ce qui était bien le moindre des états d’âme compte tenu de sa « transformation ». En comparaison, c’est l’angoisse, ou peut s’en faut, qui nous étreignit à l’aube de ce jour mémorable, comme si le réveil avait mutilé nos sens en tant qu’ils nous reliaient au monde, et que l’espace du dehors avec ses rues bordées d’immeubles, certaines d’arbres, avaient perdu ce sens de l’humain dont elles se revêtaient peu à peu chaque petit matin, à mesure qu’elles se remplissaient de monde ! Que pèse l’angoisse de se retrouver par un petit matin prisonnier entre quatre murs avec vue sur des rues désertes, réduites à défaut de plantations à leur minéralité, à côté de la mélancolie de Gregor métamorphosé en cancrelat ? L’âme de Gregor demeurait, mais prisonnière d’un corps qui, lui, s’était désolidarisé pour sombrer dans la pire des animalités que l’on puisse concevoir. La monstruosité s’était emparée du corps, renvoyant l’esprit à une solitude dont il ne pourrait plus se relever. Ce qui le réunissait au corps ne pouvait désormais que l’en séparer, jusqu’à l’issue fatale, ignominieuse, mais salutaire pour sa famille confrontée à une souffrance intolérable. Certes, la métamorphose de Gregor l’affectait physiquement, il se retrouvait comme dissocié de lui-même, alors que celle à laquelle nous étions confrontés ne concernait que la relation au dehors ; mais elle retentissait sur l’âme, amputée de cette sensibilité qui nous reliait aux autres. L’angoisse qui nous étreignait était l’expression d’un écart vertigineux entre soi et le monde : face à un monde réduit à sa matérialité, privé d’humanité, l’intégrité du « soi » semblait, par ce fait même, remise en cause. Non que le fil soit complètement rompu : sens seulement émoussés, assoupis faute d’exercice dans la plénitude de leurs fonctions, mais en rien lésés organiquement. Néanmoins, la réclusion, même partielle, même intermittente, nous a coupé la chique, comme on dit trivialement. La claustration, la solitude, la déshumanisation du dehors, ont entamé, à des degrés divers, notre sensibilité : lorsque la vue est exposée au vide de la rue, l’ouïe au silence de la ville endormie, l’odorat privé des fragrances mêlées de la circulation et des foules, le toucher empêché par la mise à distance, c’est le goût d’une manière générale qui est atteint, goût des choses, goût des autres, goût de vivre. À quoi bon tous ces sens qui n’ont plus guère à s’exercer en dehors de l’intimité familiale. Ils nous invitaient au partage, le confinement contribua à la perte de leur acuité : à force de tourner en rond dans l’espace exiguë de nos chambres, de nos studios, de nos appartements, de nos maisonnées, l’atonie, l’apathie, l’abattement, le désintérêt… devaient nous guetter irrémédiablement. Du moins est-ce, alors, ce que nous ressentions, si brutale et inédite fut l’interdiction d’accès à l’espace public, l’obligation de repliement dans l’exiguïté de son « chez-soi », malgré les écrans à portée de mains.

À la sidération première devait, ainsi, succéder cette angoisse mêlée d’étrangeté. Et comme il fallait bien s’y faire – force de l’habitude – l’angoisse devait bientôt retomber pour faire place à ce sentiment de déréliction, sentiment de solitude morale nous dit le dictionnaire, plus métaphysique que psychologique. C’est aussi que le chant des oiseaux, qui devait aller en s’amplifiant à mesure que la déshumanisation du décor se prolongeait, nous signalait que toute vie n’était pas abolie, nous laissant cet espoir de nous en sortir quelque jour. Mais quel espoir : de renouveau ? de résurrection ? de révolution ? Quand les portes se referment pour ne laisser que les fenêtres ouvertes, quand toute échappée est prohibée, sauf pour quelques instants et pour de courtes distances à fin de ravitaillement (vivre malgré tout !), le découragement face à l’imprévisibilité du lendemain guette. Aussi bien, la référence à une autre nouvelle – L’image dans le tapis d’Henry James – s’imposa-t-elle au lever lorsque, nous prenant la tête à deux mains nous avons fixé des yeux le motif de la descente de lit, qui nous avait toujours paru, sinon étrange, indéchiffrable, motif abstrait sans signification apparente, énigme tapie dans des arabesques aux couleurs vives, dépourvues de figures reconnaissables par le sens de la vue, lequel nous met à distance des choses qui nous entourent, à la différence de l’ouïe qui les enveloppe et nous avec ; motif oriental, création de l’art islamique inspirée de la prohibition de la figuration humaine.

Tapis de prière persan (XVIe siècle) – Museum of Art (NY)

Dans La République Platon avait imaginé les hommes confinés dans la caverne, tournant le dos au soleil, réduits à ne percevoir que des ombres profilées sur les parois. Les Modernes avaient pris le risque de nous en extraire ; nous laissant entrevoir que le salut pourrait venir d’un éblouissement du savoir effaçant les contours des silhouettes projetées sur les parois de la caverne ; nous plongeant dans l’abstraction des algorithmes de la science et de l’art conceptuel. Développé en réaction, le postmodernisme a bien tenté de renouer avec une certaine réalité sensible à coups de citations puisées dans les traditions et un passé révolu, mais ce ne fut qu’un entracte, éphémère, bientôt relayé par la déconstruction ; jusqu’à ce que le coronavirus, sous son déguisement dantesque, nous contraigne à un confinement dans les quatre murs de nos maisons et appartements pour échapper à la maladie et à la mort. Certes, notre situation est moins contrainte que celle imaginée par Platon, dont « les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens ». Mais, tourner la tête vers quoi ? Vers le soleil, source de la lumière, situé dans un au-delà inaccessible :

« Voilà comment m’apparaissent les choses qui se manifestent à moi, fait dire Platon à Socrate : dans le connaissable, ce qui se trouve au terme, c’est la forme du Bien, et on ne la voit qu’avec peine, mais une fois qu’on l’a vue, on doit en conclure que c’est elle qui constitue en fait pour toutes les choses la cause de tout ce qui est droit et beau, elle qui dans le visible a engendré la lumière et le seigneur de la lumière ; elle qui dans l’intelligible, étant elle-même souveraine, procure vérité et intellect […]1. »

Le confinement en nous cloîtrant nous laissait malgré tout libres de nos mouvements. Différence cruciale. En revanche, les prisonniers de la caverne, bien que pieds et poings liés, gardaient la faculté de converser entre eux. Mais de quoi ? En quoi être condamnés à cogiter sur des ombres était-il plus enviable que d’être éloignés de ses semblables et privés de leur conversation par le confinement ? Le renfermement imposé était suffisant pour que soit reléguée dans un avenir incertain rien de moins qu’une certaine sensibilité aux choses du dehors et, par leur intermédiaire, le contact avec les autres. Le coronavirus nous privait même des ombres que la caverne de Platon nous laissait encore entrevoir ! Sauf que la situation était inversée par rapport à celle du dialogue de la République puisque si l’accès à la réalité des idées était interdit aux prisonniers de la caverne, réduits à appréhender avec leur sensibilité le monde des apparences se profilant sur les parois de la caverne, c’est d’une sensibilité mutilée du fait de leur isolement que les confinés du Covid étaient victimes ; la réalité extérieure qui leur était réservée étant réduite à une abstraction matérielle. Dans une opposition dogmatique, quand l’apparence est du côté de la sensibilité la réalité est le privilège de la Raison, et inversement.

Puis, à la faveur d’un premier déconfinement, la « multiple splendeur » de l’animation du dehors, qui nous avait échappé par la force de l’habitude, nous a été révélée à nouveau, progressivement dévoilée par les sens recouvrés. Hélas ! confrontés à l’émergence d’incessants variants, il nous a fallu bientôt déchanter avant de trouver la parade à force de vaccinations, tests antigéniques et autres, pass sanitaires, etc. Avons-nous, dès lors, assisté au final du sabbat des sorcières pour voir définitivement se dresser, sur fond de révolution numérique persistante, nos corps « sensibles », antithèses du corps « glorieux » de nos catéchismes ? Corps sensibles ressuscités du désert des abstractions dans lequel la science, la philosophie et les arts les avaient laissés des siècles durant : accomplissement, dans leur plénitude, des corps mêlés, entre eux et aux choses, témoignage irréfutable de l’unité charnelle des sens et de l’esprit que la science promue par les Modernes avait abusivement dissociés. Rien n’est moins sûr !

L’épreuve avait pourtant été rude pour le citadin, tenté de fuir la ville, menacée et menaçante, nouvelle Babylone, afin d’échapper au confinement et, dans le même temps, renouer avec une nature idéalisée pour la circonstance. L’écart s’était creusé entre la ville et nous, entre la malédiction qu’elle incarnait et la campagne idyllique où renaître. Fallait-il en passer par là pour faire prendre conscience de ce qu’elle pouvait nous manquer et de combien elle le pouvait ? Qu’il n’y avait pas d’un côté le monde inférieur, celui du « bruit et de la fureur », et de l’autre un monde édénique de béatitudes, mais que les deux coexistaient à proportion de leurs mérites respectifs ; « société urbaine » telle que la concevait Henri Lefebvre, qui écrivait en 1970, soit à un demi-siècle de distance, dans La Révolution urbaine : « l’urbain rassemble des différences et fait différer ce qu’il rassemble ».

Le coronavirus a bien failli sonner la fin de la récréation, ville en fête, ouverte sur le monde, contraignant provisoirement à nous replier sur nos identités, à rentrer dans nos très sophistiquées et trop confortables cavernes, afin de nous soustraire à la contamination et de de permettre à chacun de persévérer dans son être (mais en la compagnie obligée du portable, maigre compensation, avec ses conséquences préjudiciables). Bien triste destin auquel Platon invitait à échapper par la grâce du roi-philosophe qu’il appelait à la tête de la Cité, composée selon ses vues. Grande était, en effet, la tentation, pour le quidam inspiré, prisonnier de la caverne, après s’être libéré de ses chaînes et avoir entrevu la Réalité sous l’éclat du Bien-Soleil, de se perdre en cette contemplation, non sans s’être donné, il est vrai, le temps de l’accommodation à tant de clarté éblouissante. Mais Platon, si dualiste soit-il, c’est-à-dire insatisfait de ce bas monde jusqu’à imaginer un au-delà lumineux dont il serait l’obscur reflet, n’en restait pas moins solidaire de ses congénères du royaume des ombres  – sursaut moral, héroïque, dans le désert de l’idéité ! Comment, en effet, l’heureux philosophe n’aurait-il pas eu pitié d’eux et, sensible à leur sort, ne se serait-il pas fait un devoir de redescendre dans la caverne pour leur faire partager sa vision du Bien, du Beau, du Vrai, du Juste ; et ce, à ses risques et périls, tant il devait redouter leur incompréhension et leur ressentiment. S’adressant dans le dialogue du VIIe Livre de La République aux philosophes ayant vocation à devenir gardiens de la Cité, il fait dire à Socrate, interlocuteur de Glaucon, son disciple en compagnie duquel il avait l’habitude d’accomplir ses devoirs de piété :

« Il vous faut donc redescendre, chacun à votre tour, vers l’habitation commune des autres, et vous habituer à voir les choses qui sont dans l’obscurité. Quand vous y serez habitués, en effet, vous verrez dix mille fois mieux que ceux de là-bas, et vous aurez identifié chacune des figures : ce qu’elles sont, de quoi elles sont les figures, parce que vous aurez vu le vrai concernant les choses belles, justes et bonnes. De cette manière, la Cité sera administrée en état de vigilance par vous et par nous, et non en rêve, comme à présent, alors que la plupart sont administrées par des gens qui se combattent les uns les autres pour des ombres et qui deviennent factieux afin de prendre le pouvoir, comme s’il y avait là un bien de quelque importance. »

N’était-ce pas, malgré tout, reconnaître par là une certaine communication entre les deux mondes, celui de la lumière et celui des ombres, celui de l’intellect et celui du sensible, leur interpénétration subtile – toutefois encore loin de leur osmose avec laquelle joue Michel Serres dans Les Cinq Sens. Entrebâillement, dont les détenteurs du savoir pourraient tirer profit pour le plus grand bien de la multitude, tenue en servitude ? Le confinement non plus n’était pas si hermétique : par médias interposés il maintenait une communication avec ce monde des vivants qui nous était interdit d’accès direct, médias à travers lesquels les pseudo-philosophes-rois qui nous gouvernent pouvaient intervenir pour tenter de lever le voile sur la réalité du fléau qui nous éprouvait et nous prodiguer des conseils de prudence, non dépourvus de relents de collapsologie ou de transhumanisme, bien éloignés des préceptes de la sagesse antique.

Si la verticale conduit au monde inaccessible des idées, unilatéralement, dans une relation de cause à effet, ce n’est pas sans que, par analogie, nous puissions établir des rapports entre les choses de ce monde et les idées de l’autre, transcendant. La philosophie de Platon n’est pas plus un gnosticisme qu’un « platonisme », vulgarisé à la Renaissance par Marsile Ficin ; dans les termes du Banquet l’amour y est conçu dans la variété de ses dimensions culminant dans le sens suprême, celui de la Beauté accessible à l’homme sensible. De même, Thomas d’Aquin, à côté de l’analogie d’attribution, verticale, recourra à l’analogie de proportionnalité (entre éléments différents mis en rapport deux à deux) pour signifier que la transcendance ne saurait fermer hermétiquement l’accès des habitants de la planète Terre au Divin. L’univocité de la raison hégémonique, s’oppose à l’équivocité des sens, des cinq sens ; entre les deux l’analogie établit des correspondances. Outre que la raison n’est pas unique, sa verticale croise les sens pour en dompter l’exubérance. Comme quoi, rien ne saurait être définitivement tranché : si la raison ramène le désordre des sens au « bon sens », ceux-là, toujours, tendent à échapper à l’emprise totalitaire de celui-ci. Les ordres que Pascal distinguait2 sont, comme les corps de Michel Serres, plus ou moins mêlés. D’où l’ambivalence qui peut s’attacher à la perception que nous en avons généralement. Ambivalence qui peut être recherchée dans la symbolisation lorsque, insatisfait de notre condition humaine par trop terre à terre, nous recourons à cette transcendance dans l’immanence qu’est la poésie, et l’art en général.

Comment ne pas entendre aussi, dans ce passage de La République de Platon, un écho de l’imbroglio social et politique qui s’est refermé sur la France depuis la dissolution de l’Assemblée nationale (juin 2024) et sur le monde occidental depuis le retour de Donald Trump au pouvoir (janvier 2025). Imbroglio exploité par des politiciens sans scrupules, dont l’égo est d’autant plus dépourvu de conscience qu’il est surdimensionné. Que ce soit par inconscience ou perfidie, le but est le même : semer le trouble dans le débat public pour mieux conforter le pouvoir du thaumaturge et le pérenniser. Avec quel dessein : celui de promouvoir une paix favorable à l’expansion d’une économie désinhibée au service d’un État décervelé. Formellement, la symétrie serait patente avec le maître du Kremlin, engagé dans des guerres de reconquête à l’ouest, accoudé sur son flanc est à l’Empire du milieu, si la force déployée n’avait pas en contrepartie une économie à bout de souffle. Libertarianisme pacifique d’un côté, despotisme guerrier de l’autre. Et entre les deux, une Europe qui compte d’autant moins qu’elle s’enferre dans les contradictions d’une démocratie déclinante. Europe prise en tenaille entre deux violences : celle de la force (Poutine), celle de l’affairisme (Trump) ; violence sanguinaire d’un côté (à l’état mythique, primitive), violence mortelle de l’autre (culturelle), pour reprendre une formulation de Walter Benjamin3. Europe exsangue, sauf sursaut encore imprévisible à ce jour, susceptible de retourner le cours de l’histoire en son contraire : boucle rétroactive du faible sur le fort, de l’influence sur la puissance, vu qu’en matière de géopolitique l’asymétrie entre puissances dépend de la teneur du ressort censé l’emporter : la force sur le versant de la géographie, la raison et le calcul sur celui de la géométrie.

  1. VIIe Livre de la République de Platon, op. cit. ↩︎
  2. Ordre de la chair, ordre de l’esprit, ordre de la charité ; ordres distingués mais pas opposés : « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité car elle est surnaturelle. » Citation tirée de « Trois discours sur la condition des Grands » rapportés par Pierre Nicole en 1670. ↩︎
  3. In Critique de la violence, article de 1921. Benjamin oppose la violence des Grecs anciens illustrée par la légende de Niobé, violence qui s’est conclue par un massacre sanguinaire, à la violence rapportée par la Bible à travers le récit de la bande de Coré, engloutie sur intervention divine pour s’être révolté contre Moïse et Aaron pendant la traversée du désert (Nombres : 16). Violence fondatrice de droit dans le premier cas, violence pure (divine), destructrice dans le second. On passe d’un ordre juridique à l’ordre surnaturel. Mais, évidemment, si la violence de Trump est bien destructrice de l’ordre juridique (national et international), sur quoi débouche-t-elle ? Une ère de non-droit. ↩︎

I – L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

« La Grotte de Platon » – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.) Musée de la Chartreuse (Douai) Photo Wikipédia
La Grotte de Platon – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

Pourquoi plus de cinq ans après le premier confinement (mars-mai 2020) y revenir ? le Covid-19 n’est-il pas définitivement derrière nous ? sans laisser de traces n’aurait-il eu pour effet que de retarder des évènements – de politiques interne ou internationale – qui auraient de toutes façons eu lieu ? Rien n’est moins sûr. Mais en quoi, alors, notre perception du monde et l’empreinte de nos actions sur lui auraient-elles modifié le cours de l’évolution ? De quoi s’agit-il, en effet, sinon de Raison et de résistance des sens à l’épreuve du Covid, dont dépend notre devenir-ensemble. Étant moins expert qu’amateur, j’aborderai ici le sujet en dilettante fasciné par les idées qui tentent de saisir le monde, à tâtons. Errance parmi des penseurs de la diversité, au fil des évènements, sans prétention à la cohérence, encore moins à l’explication, pour une entreprise ambitieuse, en praticien sensible de l’aménagement et de l’urbanisme, mon métier avant d’entrer en retraite, l’aménagement et l’urbanisme en lesquels se croisent et se décroisent l’esprit et la matière dont est fait le monde. « N’étant pas spécialiste, écrivait Lewis Mumford, j’ai profité d’une liberté que se refusent trop souvent les chercheurs spécialisés : celle de mettre en relation des données provenant de domaines très variés afin de faire apparaître une configuration générale qui échapperait sinon à l’observation1. » Loin de moi, évidemment, de me comparer à Mumford, mais une hantise : la diversité, lieu commun à « déconstruire », dont la ville est une des expressions les plus représentatives, se perd ; par défaut et par excès. Crise de la diversité humaine à l’égal de celle de la biodiversité. Le passage des rouleaux compresseurs de l’économie productive, des idéologies du progrès et de la croissance obligée, de la politique politicienne, de la mode, des réseaux sociaux et, last but not least, de l’intelligence artificielle, dite générative, ne laisse derrière lui qu’un paysage dont la grisaille affligeante ne le dispute qu’aux calamités climatiques, aux atrocités du terrorisme, aux menaces que fait peser le narcotrafic, aux horreurs de la guerre… Et pour couronner le tout, la tendance à la monopolisation des pouvoirs autocratiques n’a d’égal que celle anarchisante des libertariens, deux courants antagoniques dont la convergence pourrait entraîner le pire si les réactions salutaires qui couvent à l’ombre, dans la confusion générale, ne se décidaient pas à émerger au grand jour. C’est peu dire qu’il y a urgence ! D’où,  face aux fléaux en perspective qui nous menacent, une double question : peut-on distinguer un avant et un après Covid, autrement dit une rupture, et quel impact aura-t-elle laissé ? A-t-on, d’autre part, tiré les leçons du confinement imposé pour enrayer l’épidémie ? L’ère dans laquelle nous sommes entrés n’est-elle pas celle du tout et de son contraire ? Monotonie du chaos ; quand la diversité promue en excès tue la diversité, comment en sortir ?

On ne compte plus le nombre d’ouvrages traitant des questions de société, de politique nationale ou de relations internationales. À quoi bon en rajouter si ce n’est qu’étant confronté à la diversité on ne peut que s’en louer pour autant que l’on souhaite échapper à la polarisation stérile des débats ; à condition que l’excès de diversité, impedimenta, ne nous expose pas à l’embarras du choix. Si ce n’est aussi – considérant d’expérience que la pensée est indissociable de l’action, que l’espace l’est autant du temps, la structure de la fonction, l’individu de la société, la personne de la communauté, l’aménagement des villes de celui des campagnes, l’urbanisme de l’aménagement rural – qu’un retour critique sur une carrière d’aménageur, riche de projets aboutis ou avortés, y incitait2. L’aménagement relevant d’une marqueterie technique autant qu’esthétique de territoires, miroir des politiques sociales, l’exercice m’apparaissait opportun de prendre la plume – la retraite étant inespérée pour s’appuyer sur des auteurs dont la lecture tient plus du hasard que d’une démarche logique – pour porter à maturation ce qui, dans le feu de l’action, avait échappé à une conscience professionnelle. Conscience d’autant plus faillible qu’il n’était pas rare que ce que je tenais pour solide s’avérait précaire ; les positions que l’on peut prendre sur les évènements se contredisant dans des intervalles de temps de plus en plus courts. Plus que toute autre discipline, peut-être, l’urbanisme se prête à la polémique. Emblématique est, à cet égard, le Mouvement moderne, dont le chef de fil fut en France Le Corbusier. D’où, aussi, une exigence de pluridisciplinarité, soucieuse d’accorder exercice du métier, recherche et expertise, à fin d’efficacité pratique. Reste qu’il y a loin de la rigueur de la théorie, uniformité frigide, d’une nudité crue, à l’approximation de la pratique, sang mêlé, d’une impureté originelle, polychrome. Mais le monde est ainsi, pluriel et métissé. C’est pourquoi il est important de dégager du flou qui nous environne ce que la théorie, faite de raison, et la pratique, toute d’intuition et de sensations, ont en partage : le « sens commun » ou le « bon sens », c’est selon. D’autant que, il y a plus de 20 ans à peine, les banlieues, dites sensibles, explosaient (octobre 2005), qu’il y a 10 ans étaient commis les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan ainsi que la prise d’otage de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes (2015). Magie des dizaines et demi-dizaines : répétition d’anniversaires tragiques, dramatiques même, ayant précédé l’épidémie de Covid, propice à un retour critique. Les années qui suivirent n’en furent pas moins chargées avec l’incursion brutale de l’armée russe en l’Ukraine en 2022, l’attaque terroriste du Hamas contre des Israéliens du Néguev en 2023, et ce qui s’ensuivit de guerres moyen-orientales ; sans compter, en France, avec la perte de la majorité à l’Assemblée nationale élue en 2022 dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron ; puis, aux États-Unis, avec l’inauguration de la seconde présidence Trump en 2025 (après la tentative de putsch de janvier 2021 en réaction à l’investiture de Joe Biden) ; avec, enfin, les répercussions de tous ces évènements tant sur le plan intérieur qu’international.

Un avant et un après Covid, dont rien ne laissait soupçonner la survenue, traversé par la crise climatique, qui perdure avec ses conséquences ravageuses sur nos vies à défaut de réaction à la mesure de l’enjeu. Avant, c’était aussi, plus près de nous, le mouvement des Gilets jaunes, entravé par l’épidémie, qui avait déjà ébranlé la première présidence Macron en 2018-2019 ; après ce fut encore la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, suivie de son cortège de Premiers ministres mis au défi de composer avec l’éclatement de la majorité, et, comme pour couronner le tout, sidération de plus, éclateront les émeutes urbaines du 17 octobre 2026. Enchaînement d’évènements parmi d’autres qui interpelle, dont l’effondrement des twin towers en 2001 avait constitué une alerte peut-être constitutive d’une nouvelle ère ; évènements entre lesquels il serait toutefois vain d’établir après coup des coïncidences, une hiérarchie, mais qui appellent ce retour critique, sans dramatisation, en toute conscience d’un cours tragique que le confinement aurait interrompu, infléchi ou non. C’est toute la question que ce court essai – essai, non d’érudition, mais au sens étymologique du terme – cherche à cerner à défaut de prétendre y répondre, vu l’extrême complexité de l’enchevêtrement des évènements en cause. Aussi est-ce en fureteur curieux, pieds sur terre mais, retraite aidant, tête dans les livres pour comprendre, que je me hasarde à écrire en prenant le risque d’enfoncer des portes ouvertes, avec cependant l’excuse que si elles le sont, c’est dans le brouillard. Et si  j’invite le lecteur à me suivre, ce sera donc aussi en curieux, dans une errance toute de découvertes impromptues dont les citations portent le témoignage de voleurs de grands chemins (Walter Benjamin), de pêcheurs de perles (Hannah Arendt), de collectionneurs autant attachés à ce qui spécifie, purifié de tout contexte, qu’à ce qui différencie. Consécration d’une vision kaléidoscopique du monde et de l’originalité de chacun de ses éléments constitutifs, dont la ville, en tant qu’agglomérat, serait la métaphore. Transposition du Livre de sable ou de La bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges, qui exprime bien à sa façon la vastitude du monde, gros de sa diversité, mais au sein de laquelle l’homme risque de perdre la mesure : « Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps3. » D’où il tire la loi fondamentale suivante, transposable à la ville : « Il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques4. » Et de conclure, résigné, mais néanmoins optimiste :

« L’écriture méthodique me distrait heureusement de la présente condition des hommes. La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes […] mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète5. »

Pourrait-on mieux rendre l’imbrication de l’écriture et de la vie face à la précarité humaine à laquelle le Covid nous a brutalement confrontés ? Évènement sans précédent ayant motivé ce modeste essai auquel je me suis livré, non sans réticence, et non sans troquer le « Je » introductif par un « Nous » de solidarité avec les lecteurs dans la suite du texte. Solidarité dans les malheurs dont nous sommes les témoins affligés, mais solidarité également dans le bonheur de vivre la variété d’une vie d’espérance. Un « Nous » qui n’exclut pas le « Je » mais accueille l’ « universel » et reste ouvert sur l’avenir. Moi, la ville, les autres : diversité du monde ; hybridation du texte et de la vie. Ponctuation. (Pour un bref tour d’horizon de ma carrière d’aménageur, voir la note 2 de bas de page)

Pourquoi, cependant, jongler avec les idées des autres, abstraites, éloignées de l’existence sensible : pour, en bon collectionneur, les comparer ? pour évaluer les siennes à leur aune ? pour se mesurer avec leurs auteurs ? pour sonder la diversité humaine qu’elles sont censées refléter, la profondeur du monde au-delà de l’artificialité de sa surface ? ou, tout crûment, pour jouer ? Jouer avec les idées pour mieux prendre au sérieux les faits dont les temps présents démontrent qu’on les minimise ou travestit d’autant plus qu’ils sont tragiques, voire dramatiques : guerres, terrorisme, ravages du narcotrafic, catastrophes naturelles… ! Mais de quelle légitimité, pauvre dilettante, disposé-je pour ce faire ? Après tout, si le langage est un jeu, Wittgenstein dixit, pourquoi ne pourrait-on pas jouer avec les idées, sans leur porter ombrage, en suggérant que le jeu en vaut la chandelle…

En toute hypothèse, avant de livrer ce patchwork que d’aucuns trouveront vain – mais qui, s’il reflétait même gauchement un certain état du monde, aurait atteint ses objectifs –, avant de pénétrer dans le vif du sujet qui me tient à cœur, un détour par Kafka s’impose.

Entrée en matière de La Métamorphose :

« Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une carapace, et, en levant un peu la tête, il s’aperçut qu’il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des rainures arquées […].

« Que m’est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pourtant pas un rêve […].

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre ; on entendait des gouttes de pluie sur le zinc ; ce temps brouillé le rendit tout mélancolique […]. »

Merci à l’auteur de cette photo, dont j’ai perdu la référence, de se faire connaître.

TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

I – Le confinement et l’assoupissement des sens

II – Le « divers » de la diversité

III – Désir d’exotisme avec Victor Ségalen

IV – Histoire et répétition : Serres, Deleuze, Benjamin, Ricœur

V – Amor fati

VI – Surmonter les ratés du « faire société »

Épilogue

Notes

  1. Transformations de l’homme, cité par Thierry Paquot dans sa présentation de l’Histoire naturelle de l’urbanisation du même auteur. ↩︎
  2. De Nîmes à la Nouvelle-Calédonie, en passant par Saint-Étienne, l’Ile de France, la Lorraine, la Corse, la Réunion, Mayotte , les Antilles, Saint-Pierre-et-Miquelon, Budapest, carrière riche en projets marquants, mais aussi, parfois, en déceptions quant aux espoirs qu’ils avaient faits naître. À titre d’exemples : l’aménagement des Rives de l’Étang de Berre, sujet d’un projet de thèse, abandonné faute de ressources financières ; le redressement financier de la Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP) de Pissevin à Nîmes, Xavier Arsène-Henry, architecte en chef, occasion manquée de mettre en révision un plan rigide de grand ensemble moderniste des années 60 ; la réhabilitation de la ZUP de Montreynaud à Saint-Étienne avec Christian Devillers, architecte, et Michel Corajoud, paysagiste (projet d’ensemble de maisons de ville en rupture avec l’urbanisme de tours et de barres de Raymond Martin, architecte en chef, laissé en jachère après le renversement de la municipalité à majorité communiste) ; l’étude de la faisabilité d’une société d’économie mixte (SEM) en vue de la reconversion des vallées de la Fensch et de l’Orne, désolation des friches sidérurgiques de Lorraine, projet pourtant non abouti ; la Tour de la Terre (Nicolas Normier, architecte), 200 m de hauteur, en bois, en bordure du canal de l’Ourcq dans le parc départemental de la Bergère à Bobigny, dédiée aux quatre éléments naturels exposés en parallèle avec leur symbolique, magistralement décrite par Gaston Bachelard dans son œuvre ; le Grand Projet de Ville (GPV) de Champigny, expérience d’intégration de deux grands ensemble dans le tissu urbain existant, avortée bien à regret ; le regroupement des quatre communes urbaines du Grand-Nouméa dans un syndicat intercommunal à vocation multiple (participation à la cohabitation pacifique entre Caldoches et Kanak dans un ensemble mi-urbain mi-rural, dont le destin est aujourd’hui suspendu à la mise en œuvre négociée de l’accord de Bougival) ; la rénovation du VIIIe arrondissement de la périphérie de Budapest, contribution à la transition libérale (et capitalistique), opérée par la Hongrie, au début des années 1990 (avec hélas ! des suites politiques à contre-courant) ; sans oublier la Corse, l‘« Île sans rivage », la « Renfermée », de Marie Susini, dont l’équipement est un soutien ou un défi à son aspiration à l’autonomie (cf. le rôle de la CORSAM, société d’économie mixte d’aménagement) ; … ↩︎
  3. « Le livre de sable » dans l’ouvrage éponyme. ↩︎
  4. « La bibliothèque de Babel » dans le recueil Fictions. ↩︎
  5. Idem. ↩︎

LA VILLE ENTRE SÉDENTARITÉ ET NOMADISME

Sacrifices d’Abel et Caïn – Cathédrale de Nîmes Flickr – Photo Nick Thomson (licence CC)

La ville contemporaine est d’autant plus difficile à qualifier qu’à la diversité et au flou de ses limites se joint l’incertitude sur le statut de ses résidents, stables, temporaires ou précaires, dont le nomadisme et le sédentarisme  sont les sources ancestrales ; sachant que la question est lourde de présupposés idéologiques, aux conséquences sociales et politiques qui peinent à affleurer. Les rappels qui suivent n’ont d’autre but que de clarification en s’appuyant sur divers auteurs qui se sont confrontés au sujet dans un enchevêtrement d’arguments traduisant sa complexité.

Complexité révélatrice de la difficulté à cerner le devenir des villes dont la perception relève contradictoirement du mirage ou du repoussoir, leurs thuriféraires n‘ayant rien à envier aux urbaphobes.

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I – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

« La Ville » de Paul Claudel, entre révolte, poésie et transcendance

Qu’est-ce qui a incité Claudel à faire de la Ville – avec un V majuscule – le sujet d’une pièce de théâtre ? Autant demander pourquoi l’Ancien Testament s’intéresse aux villes, les considérant : tantôt comme inéluctables, telle que Hénoch, la ville bâtie par Caïn en terre de Nod, terre d’exil à l’Orient d’Éden, ou bien comme Harran, la ville refuge de Jacob, neveu de Laban ; tantôt comme perverties, telles Sodome et Gomorrhe, ou déchue telle Babylone, dont les habitants, victimes de la démesure de leur ambition, furent dispersés ; tantôt encore comme maudite, telle Ninive, destinée à être détruite par Jonas sur ordre de Dieu, avant de se repentir. Autant dire que le jugement porté sur les villes terrestres dans les Écritures n’est guère positif, nonobstant le fait que Jérusalem sera promue ville céleste.

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II – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

Les Cinq cents millions de la Bégum : France-Ville survolée par l’obus de Herr Schultze Dessin de Léon Benett (PICRYL)

Les deux visages de la ville vus à travers « Les Cinq Cents Millions de la Bégum » de Jules Verne

Quoi de plus osé que de rapprocher La ville de Paul Claudel des Cinq Cents millions de la Bégum de Jules Verne, la mystique à la fantaisie. Quand l’une de ces deux œuvres parle à la conscience des chrétiens à travers une pièce de théâtre, l’autre parle au monde de l’enfance dans un roman ; monde de l’enfance qui est aussi celui de l’adulte trop souvent perdu que Verne a le génie de nous faire revivre. Mais de quoi ces deux œuvres parlent-elles ? De la ville : ville de la révolution dans le premier cas, ville jumelée des confins Nord-Ouest des États-Unis dans le second, où elle offre, côte à côte, ses deux visages antagonistes, dystopie évoquant l’Enfer, d’une part, Éden urbain, d’autre part.

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GRAND NOUMÉA VERSUS MÉTROPOLE

Ile des Pins, plage Saint-Maurice : totem sculpté en 1987 par les clans de l’île (langue tirée, symbole de la parole chez les Kanak, peuple de traditions orales)

Ségrégation spatiale et intégration urbaine

Ayant contribué entre 2005 et 2007 à la création et au lancement du Syndicat Intercommunal du Grand Nouméa regroupant les quatre communes de l’« agglomération » : outre Nouméa, Le Mont-Dore, Dumbéa et Païta, j’ai assisté, consterné, en témoin impuissant, aux nuits d’émeutes qui ont saccagé et endeuillé le chef-lieu de l’île mélanésienne en mai de cette année. Ce premier semestre de 2024, qui aura connu aussi la dissolution de l’Assemblée nationale et le premier tour des élections législatives avec leur cruel dilemme écrasant un centre qui ne sait plus où donner de la tête, tellement il renferme de contradictions irrésolues. Dans le même temps, alors que l’on croyait le calme revenu, les troubles ressurgissent sur le « Caillou », et ce, en pleine période électorale ! 

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (1)

Icône russe de la Trinité de Andreï Roublev Photo CrazyAim, Wikimedia Commons

Implications philosophique (réalisme et transcendance), sociale (nature du vivre-ensemble) et politique (démocratie et socialisme)

To be or not to be… ! Est-ce vraiment la question fondamentale, alors même qu’on se déchire pour conforter son identité ou, au contraire, marquer sa différence, que l’on achoppe sur la question de savoir comment l’un originaire a pu se démultiplier et comment le multiple aujourd’hui peut s’unifier, ce qui interroge le devenir ? Comment au cœur de cette multiplicité peut-on reconnaître l’Autre sans se renier ? Et la rencontre avec cet Autre peut-elle se passer d’un intermédiaire, de la médiation de ce tiers qui est au fondement de la Trinité et que la logique a trop rapidement exclu, laissant la place à la mystique, sans en mesurer les risques ? Questions d’ordre idéologique, mais qui rejoignent la politique, si tant est, comme y insistait Hannah Arendt, que la multiplicité soit au cœur du concept de démocratie, laquelle, spécifiquement depuis que nous avons changé de millénaire, fait eau de toutes parts (crise de la représentation politique et ses corolaires : manifestations de rues affectant les libertés publiques, attraction des régimes illibéraux), quand elle n’est pas attaquée de l’extérieur dans l’indifférence des uns et l’angoisse des autres.      

D’où l’intérêt de remonter à l’antiquité et au Moyen Âge pour assister à la jonction du mysticisme et du rationalisme de la philosophie via le dogmatisme théologique . Et ce, avant que la politique ne vienne contaminer la problématique de l’Être aux XIXe et XXe siècles. (Est-il besoin de préciser que par ces rappels nous ne prétendons aucunement à l’exhaustivité et que les conclusions que nous en tirons, toutes personnelles qu’elles soient, ne sont à prendre que pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire celles d’un dilettante « éclairé » ?)

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (2)

II – L’un et le multiple : analogie de l’Être ou métaphysique

Question : comment l’un peut-il être simultanément multiple ; l’Être, conçu comme unité, être en même temps plusieurs ? Par le recours à l’analogie.

Pour voyager dans le labyrinthe de la logique de l’esprit nous disposons d’un véhicule d’exception : la déduction, qui nous permet de passer des principes à leurs conséquences. Pour voyager dans celui de la nature physique, l’induction n’est pas moins exceptionnelle qui fait passer du particulier au général. Et ce, dans les deux cas, avec une remarquable continuité numérique qui, projetée dans l’espace se mue en continuité qualitative. Mais, aucun outil ne nous permet de transgresser les frontières du réel pour ne serait-ce qu’effleurer ces espaces infinis qui nous entourent, tant du côté du microcosme que de celui du macrocosme. Aucun, sauf précisément l’analogie par laquelle nous croyons discerner des ressemblances entre ce qui est à notre portée (le fini) et ce qui ne l’est pas (l’infini). Manière de sonder l’inconnu à défaut de pouvoir le pénétrer. La question de la transcendance sera-t-elle pour autant résolue ? On peut en douter. Mais est-ce une question si fondamentale ? Pour en juger, il importe de remonter à Thomas d’Aquin et Duns Scot (XIIIe siècle) avant d’aborder le continent Deleuze-Guattari et de finir avec Philippe Boudon, architecte, Philippe Descola, anthropologue, François Jullien, sinologue, et Sophie Nordmann, philosophe, nos contemporains.

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (3)

Découpage de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli selon le nombre d’or
Source : Wikimedia Commons

III – Les contemporains à la recherche d’une transcendance perdue de vue : Par-delà la nature, le sublime dans l’art et la politique

Reste à savoir quelle postérité fut réservée aux problématiques soulevées par Thomas d’Aquin et Duns Scot et en quoi la « mort de Dieu », annoncée avec tambours et trompettes par Nietzsche, nous aurait « désenchantés » à jamais.

Pas besoin de remonter très loin dans le temps pour démontrer que si Dieu est à l’agonie, l’« idée » de Dieu continue de rayonner de par le monde, pour le meilleur et pour le pire, et que la transcendance persiste d’autant plus à nous hanter qu’elle a fait retour à la terre, non sans que l’atterrissage ne prête à de nouveaux bouleversements, dont il serait présomptueux, au jour d’aujourd’hui, de présumer le destin qu’ils nous réservent.

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