II – L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

« La Grotte de Platon » – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.) Musée de la Chartreuse (Douai) Photo Wikipédia
La Grotte de Platon – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia

I – Le confinement et l’assoupissement des sens

Le confinement prescrit pour enrayer la contagion, n’eut certes pas de conséquences aussi funestes pour nous que pour Gregor, le héros malheureux de la Métamorphose ; il ne fut néanmoins pas sans analogies, non seulement avec la nouvelle de Kafka, mais également avec l’allégorie de la Caverne de Platon.

En nous réveillant le 17 mars 2020 au matin, premier jour du premier confinement, ne nous sommes-nous pas retrouvés, comme Gregor Samsa, dans une situation certes pas aussi lugubre, mais néanmoins étrange : face à la fenêtre, confrontés au vide et au silence de la rue, pour la première fois d’une vie pourtant pas avare de surprises alarmantes. Or, Gregor ne se sentait que mélancolique sous un temps maussade – son premier réflexe fut de se tourner vers la fenêtre – ce qui était bien le moindre des états d’âme compte tenu de sa « transformation ». En comparaison, c’est l’angoisse, ou peut s’en faut, qui nous étreignit à l’aube de ce jour mémorable, comme si le réveil avait mutilé nos sens en tant qu’ils nous reliaient au monde, et que l’espace du dehors avec ses rues bordées d’immeubles, certaines d’arbres, avaient perdu ce sens de l’humain dont elles se revêtaient peu à peu chaque petit matin, à mesure qu’elles se remplissaient de monde ! Que pèse l’angoisse de se retrouver par un petit matin prisonnier entre quatre murs avec vue sur des rues désertes, réduites à défaut de plantations à leur minéralité, à côté de la mélancolie de Gregor métamorphosé en cancrelat ? L’âme de Gregor demeurait, mais prisonnière d’un corps qui, lui, s’était désolidarisé pour sombrer dans la pire des animalités que l’on puisse concevoir. La monstruosité s’était emparée du corps, renvoyant l’esprit à une solitude dont il ne pourrait plus se relever. Ce qui le réunissait au corps ne pouvait désormais que l’en séparer, jusqu’à l’issue fatale, ignominieuse, mais salutaire pour sa famille confrontée à une souffrance intolérable. Certes, la métamorphose de Gregor l’affectait physiquement, il se retrouvait comme dissocié de lui-même, alors que celle à laquelle nous étions confrontés ne concernait que la relation au dehors ; mais elle retentissait sur l’âme, amputée de cette sensibilité qui nous reliait aux autres. L’angoisse qui nous étreignait était l’expression d’un écart vertigineux entre soi et le monde : face à un monde réduit à sa matérialité, privé d’humanité, l’intégrité du « soi » semblait, par ce fait même, remise en cause. Non que le fil soit complètement rompu : sens seulement émoussés, assoupis faute d’exercice dans la plénitude de leurs fonctions, mais en rien lésés organiquement. Néanmoins, la réclusion, même partielle, même intermittente, nous a coupé la chique, comme on dit trivialement. La claustration, la solitude, la déshumanisation du dehors, ont entamé, à des degrés divers, notre sensibilité : lorsque la vue est exposée au vide de la rue, l’ouïe au silence de la ville endormie, l’odorat privé des fragrances mêlées de la circulation et des foules, le toucher empêché par la mise à distance, c’est le goût d’une manière générale qui est atteint, goût des choses, goût des autres, goût de vivre. À quoi bon tous ces sens qui n’ont plus guère à s’exercer en dehors de l’intimité familiale. Ils nous invitaient au partage, le confinement contribua à la perte de leur acuité : à force de tourner en rond dans l’espace exiguë de nos chambres, de nos studios, de nos appartements, de nos maisonnées, l’atonie, l’apathie, l’abattement, le désintérêt… devaient nous guetter irrémédiablement. Du moins est-ce, alors, ce que nous ressentions, si brutale et inédite fut l’interdiction d’accès à l’espace public, l’obligation de repliement dans l’exiguïté de son « chez-soi », malgré les écrans à portée de mains.

À la sidération première devait, ainsi, succéder cette angoisse mêlée d’étrangeté. Et comme il fallait bien s’y faire – force de l’habitude – l’angoisse devait bientôt retomber pour faire place à ce sentiment de déréliction, sentiment de solitude morale nous dit le dictionnaire, plus métaphysique que psychologique. C’est aussi que le chant des oiseaux, qui devait aller en s’amplifiant à mesure que la déshumanisation du décor se prolongeait, nous signalait que toute vie n’était pas abolie, nous laissant cet espoir de nous en sortir quelque jour. Mais quel espoir : de renouveau ? de résurrection ? de révolution ? Quand les portes se referment pour ne laisser que les fenêtres ouvertes, quand toute échappée est prohibée, sauf pour quelques instants et pour de courtes distances à fin de ravitaillement (vivre malgré tout !), le découragement face à l’imprévisibilité du lendemain guette. Aussi bien, la référence à une autre nouvelle – L’image dans le tapis d’Henry James – s’imposa-t-elle au lever lorsque, nous prenant la tête à deux mains nous avons fixé des yeux le motif de la descente de lit, qui nous avait toujours paru, sinon étrange, indéchiffrable, motif abstrait sans signification apparente, énigme tapie dans des arabesques aux couleurs vives, dépourvues de figures reconnaissables par le sens de la vue, lequel nous met à distance des choses qui nous entourent, à la différence de l’ouïe qui les enveloppe et nous avec ; motif oriental, création de l’art islamique inspirée de la prohibition de la figuration humaine.

Tapis de prière persan (XVIe siècle) – Museum of Art (NY)

Dans La République Platon avait imaginé les hommes confinés dans la caverne, tournant le dos au soleil, réduits à ne percevoir que des ombres profilées sur les parois. Les Modernes avaient pris le risque de nous en extraire ; nous laissant entrevoir que le salut pourrait venir d’un éblouissement du savoir effaçant les contours des silhouettes projetées sur les parois de la caverne ; nous plongeant dans l’abstraction des algorithmes de la science et de l’art conceptuel. Développé en réaction, le postmodernisme a bien tenté de renouer avec une certaine réalité sensible à coups de citations puisées dans les traditions et un passé révolu, mais ce ne fut qu’un entracte, éphémère, bientôt relayé par la déconstruction ; jusqu’à ce que le coronavirus, sous son déguisement dantesque, nous contraigne à un confinement dans les quatre murs de nos maisons et appartements pour échapper à la maladie et à la mort. Certes, notre situation est moins contrainte que celle imaginée par Platon, dont « les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens ». Mais, tourner la tête vers quoi ? Vers le soleil, source de la lumière, situé dans un au-delà inaccessible :

« Voilà comment m’apparaissent les choses qui se manifestent à moi, fait dire Platon à Socrate : dans le connaissable, ce qui se trouve au terme, c’est la forme du Bien, et on ne la voit qu’avec peine, mais une fois qu’on l’a vue, on doit en conclure que c’est elle qui constitue en fait pour toutes les choses la cause de tout ce qui est droit et beau, elle qui dans le visible a engendré la lumière et le seigneur de la lumière ; elle qui dans l’intelligible, étant elle-même souveraine, procure vérité et intellect […]1. »

Le confinement en nous cloîtrant nous laissait malgré tout libres de nos mouvements. Différence cruciale. En revanche, les prisonniers de la caverne, bien que pieds et poings liés, gardaient la faculté de converser entre eux. Mais de quoi ? En quoi être condamnés à cogiter sur des ombres était-il plus enviable que d’être éloignés de ses semblables et privés de leur conversation par le confinement ? Le renfermement imposé était suffisant pour que soit reléguée dans un avenir incertain rien de moins qu’une certaine sensibilité aux choses du dehors et, par leur intermédiaire, le contact avec les autres. Le coronavirus nous privait même des ombres que la caverne de Platon nous laissait encore entrevoir ! Sauf que la situation était inversée par rapport à celle du dialogue de la République puisque si l’accès à la réalité des idées était interdit aux prisonniers de la caverne, réduits à appréhender avec leur sensibilité le monde des apparences se profilant sur les parois de la caverne, c’est d’une sensibilité mutilée du fait de leur isolement que les confinés du Covid étaient victimes ; la réalité extérieure qui leur était réservée étant réduite à une abstraction matérielle. Dans une opposition dogmatique, quand l’apparence est du côté de la sensibilité la réalité est le privilège de la Raison, et inversement.

Puis, à la faveur d’un premier déconfinement, la « multiple splendeur » de l’animation du dehors, qui nous avait échappé par la force de l’habitude, nous a été révélée à nouveau, progressivement dévoilée par les sens recouvrés. Hélas ! confrontés à l’émergence d’incessants variants, il nous a fallu bientôt déchanter avant de trouver la parade à force de vaccinations, tests antigéniques et autres, pass sanitaires, etc. Avons-nous, dès lors, assisté au final du sabbat des sorcières pour voir définitivement se dresser, sur fond de révolution numérique persistante, nos corps « sensibles », antithèses du corps « glorieux » de nos catéchismes ? Corps sensibles ressuscités du désert des abstractions dans lequel la science, la philosophie et les arts les avaient laissés des siècles durant : accomplissement, dans leur plénitude, des corps mêlés, entre eux et aux choses, témoignage irréfutable de l’unité charnelle des sens et de l’esprit que la science promue par les Modernes avait abusivement dissociés. Rien n’est moins sûr !

L’épreuve avait pourtant été rude pour le citadin, tenté de fuir la ville, menacée et menaçante, nouvelle Babylone, afin d’échapper au confinement et, dans le même temps, renouer avec une nature idéalisée pour la circonstance. L’écart s’était creusé entre la ville et nous, entre la malédiction qu’elle incarnait et la campagne idyllique où renaître. Fallait-il en passer par là pour faire prendre conscience de ce qu’elle pouvait nous manquer et de combien elle le pouvait ? Qu’il n’y avait pas d’un côté le monde inférieur, celui du « bruit et de la fureur », et de l’autre un monde édénique de béatitudes, mais que les deux coexistaient à proportion de leurs mérites respectifs ; « société urbaine » telle que la concevait Henri Lefebvre, qui écrivait en 1970, soit à un demi-siècle de distance, dans La Révolution urbaine : « l’urbain rassemble des différences et fait différer ce qu’il rassemble ».

Le coronavirus a bien failli sonner la fin de la récréation, ville en fête, ouverte sur le monde, contraignant provisoirement à nous replier sur nos identités, à rentrer dans nos très sophistiquées et trop confortables cavernes, afin de nous soustraire à la contamination et de de permettre à chacun de persévérer dans son être (mais en la compagnie obligée du portable, maigre compensation, avec ses conséquences préjudiciables). Bien triste destin auquel Platon invitait à échapper par la grâce du roi-philosophe qu’il appelait à la tête de la Cité, composée selon ses vues. Grande était, en effet, la tentation, pour le quidam inspiré, prisonnier de la caverne, après s’être libéré de ses chaînes et avoir entrevu la Réalité sous l’éclat du Bien-Soleil, de se perdre en cette contemplation, non sans s’être donné, il est vrai, le temps de l’accommodation à tant de clarté éblouissante. Mais Platon, si dualiste soit-il, c’est-à-dire insatisfait de ce bas monde jusqu’à imaginer un au-delà lumineux dont il serait l’obscur reflet, n’en restait pas moins solidaire de ses congénères du royaume des ombres  – sursaut moral, héroïque, dans le désert de l’idéité ! Comment, en effet, l’heureux philosophe n’aurait-il pas eu pitié d’eux et, sensible à leur sort, ne se serait-il pas fait un devoir de redescendre dans la caverne pour leur faire partager sa vision du Bien, du Beau, du Vrai, du Juste ; et ce, à ses risques et périls, tant il devait redouter leur incompréhension et leur ressentiment. S’adressant dans le dialogue du VIIe Livre de La République aux philosophes ayant vocation à devenir gardiens de la Cité, il fait dire à Socrate, interlocuteur de Glaucon, son disciple en compagnie duquel il avait l’habitude d’accomplir ses devoirs de piété :

« Il vous faut donc redescendre, chacun à votre tour, vers l’habitation commune des autres, et vous habituer à voir les choses qui sont dans l’obscurité. Quand vous y serez habitués, en effet, vous verrez dix mille fois mieux que ceux de là-bas, et vous aurez identifié chacune des figures : ce qu’elles sont, de quoi elles sont les figures, parce que vous aurez vu le vrai concernant les choses belles, justes et bonnes. De cette manière, la Cité sera administrée en état de vigilance par vous et par nous, et non en rêve, comme à présent, alors que la plupart sont administrées par des gens qui se combattent les uns les autres pour des ombres et qui deviennent factieux afin de prendre le pouvoir, comme s’il y avait là un bien de quelque importance. »

N’était-ce pas, malgré tout, reconnaître par là une certaine communication entre les deux mondes, celui de la lumière et celui des ombres, celui de l’intellect et celui du sensible, leur interpénétration subtile – toutefois encore loin de leur osmose avec laquelle joue Michel Serres dans Les Cinq Sens. Entrebâillement, dont les détenteurs du savoir pourraient tirer profit pour le plus grand bien de la multitude, tenue en servitude ? Le confinement non plus n’était pas si hermétique : par médias interposés il maintenait une communication avec ce monde des vivants qui nous était interdit d’accès direct, médias à travers lesquels les pseudo-philosophes-rois qui nous gouvernent pouvaient intervenir pour tenter de lever le voile sur la réalité du fléau qui nous éprouvait et nous prodiguer des conseils de prudence, non dépourvus de relents de collapsologie ou de transhumanisme, bien éloignés des préceptes de la sagesse antique.

Si la verticale conduit au monde inaccessible des idées, unilatéralement, dans une relation de cause à effet, ce n’est pas sans que, par analogie, nous puissions établir des rapports entre les choses de ce monde et les idées de l’autre, transcendant. La philosophie de Platon n’est pas plus un gnosticisme qu’un « platonisme », vulgarisé à la Renaissance par Marsile Ficin ; dans les termes du Banquet l’amour y est conçu dans la variété de ses dimensions culminant dans le sens suprême, celui de la Beauté accessible à l’homme sensible. De même, Thomas d’Aquin, à côté de l’analogie d’attribution, verticale, recourra à l’analogie de proportionnalité (entre éléments différents mis en rapport deux à deux) pour signifier que la transcendance ne saurait fermer hermétiquement l’accès des habitants de la planète Terre au Divin. L’univocité de la raison hégémonique, s’oppose à l’équivocité des sens, des cinq sens ; entre les deux l’analogie établit des correspondances. Outre que la raison n’est pas unique, sa verticale croise les sens pour en dompter l’exubérance. Comme quoi, rien ne saurait être définitivement tranché : si la raison ramène le désordre des sens au « bon sens », ceux-là, toujours, tendent à échapper à l’emprise totalitaire de celui-ci. Les ordres que Pascal distinguait2 sont, comme les corps de Michel Serres, plus ou moins mêlés. D’où l’ambivalence qui peut s’attacher à la perception que nous en avons généralement. Ambivalence qui peut être recherchée dans la symbolisation lorsque, insatisfait de notre condition humaine par trop terre à terre, nous recourons à cette transcendance dans l’immanence qu’est la poésie, et l’art en général.

Comment ne pas entendre aussi, dans ce passage de La République de Platon, un écho de l’imbroglio social et politique qui s’est refermé sur la France depuis la dissolution de l’Assemblée nationale (juin 2024) et sur le monde occidental depuis le retour de Donald Trump au pouvoir (janvier 2025). Imbroglio exploité par des politiciens sans scrupules, dont l’égo est d’autant plus dépourvu de conscience qu’il est surdimensionné. Que ce soit par inconscience ou perfidie, le but est le même : semer le trouble dans le débat public pour mieux conforter le pouvoir du thaumaturge et le pérenniser. Avec quel dessein : celui de promouvoir une paix favorable à l’expansion d’une économie désinhibée au service d’un État décervelé. Formellement, la symétrie serait patente avec le maître du Kremlin, engagé dans des guerres de reconquête à l’ouest, accoudé sur son flanc est à l’Empire du milieu, si la force déployée n’avait pas en contrepartie une économie à bout de souffle. Libertarianisme pacifique d’un côté, despotisme guerrier de l’autre. Et entre les deux, une Europe qui compte d’autant moins qu’elle s’enferre dans les contradictions d’une démocratie déclinante. Europe prise en tenaille entre deux violences : celle de la force (Poutine), celle de l’affairisme (Trump) ; violence sanguinaire d’un côté (à l’état mythique, primitive), violence mortelle de l’autre (culturelle), pour reprendre une formulation de Walter Benjamin3. Europe exsangue, sauf sursaut encore imprévisible à ce jour, susceptible de retourner le cours de l’histoire en son contraire : boucle rétroactive du faible sur le fort, de l’influence sur la puissance, vu qu’en matière de géopolitique l’asymétrie entre puissances dépend de la teneur du ressort censé l’emporter : la force sur le versant de la géographie, la raison et le calcul sur celui de la géométrie.

  1. VIIe Livre de la République de Platon, op. cit. ↩︎
  2. Ordre de la chair, ordre de l’esprit, ordre de la charité ; ordres distingués mais pas opposés : « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité car elle est surnaturelle. » Citation tirée de « Trois discours sur la condition des Grands » rapportés par Pierre Nicole en 1670. ↩︎
  3. In Critique de la violence, article de 1921. Benjamin oppose la violence des Grecs anciens illustrée par la légende de Niobé, violence qui s’est conclue par un massacre sanguinaire, à la violence rapportée par la Bible à travers le récit de la bande de Coré, engloutie sur intervention divine pour s’être révolté contre Moïse et Aaron pendant la traversée du désert (Nombres : 16). Violence fondatrice de droit dans le premier cas, violence pure (divine), destructrice dans le second. On passe d’un ordre juridique à l’ordre surnaturel. Mais, évidemment, si la violence de Trump est bien destructrice de l’ordre juridique (national et international), sur quoi débouche-t-elle ? Une ère de non-droit. ↩︎

I – L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

« La Grotte de Platon » – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.) Musée de la Chartreuse (Douai) Photo Wikipédia
La Grotte de Platon – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai)
Photo Wikipédia

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

Pourquoi plus de cinq ans après le premier confinement (mars-mai 2020) y revenir ? le Covid-19 n’est-il pas définitivement derrière nous ? sans laisser de traces n’aurait-il eu pour effet que de retarder des évènements – de politiques interne ou internationale – qui auraient de toutes façons eu lieu ? Rien n’est moins sûr. Mais en quoi, alors, notre perception du monde et l’empreinte de nos actions sur lui auraient-elles modifié le cours de l’évolution ? De quoi s’agit-il, en effet, sinon de Raison et de résistance des sens à l’épreuve du Covid, dont dépend notre devenir-ensemble. Étant moins expert qu’amateur, j’aborderai ici le sujet en dilettante fasciné par les idées qui tentent de saisir le monde, à tâtons. Errance parmi des penseurs de la diversité, au fil des évènements, sans prétention à la cohérence, encore moins à l’explication, pour une entreprise ambitieuse, en praticien sensible de l’aménagement et de l’urbanisme, mon métier avant d’entrer en retraite, l’aménagement et l’urbanisme en lesquels se croisent et se décroisent l’esprit et la matière dont est fait le monde. « N’étant pas spécialiste, écrivait Lewis Mumford, j’ai profité d’une liberté que se refusent trop souvent les chercheurs spécialisés : celle de mettre en relation des données provenant de domaines très variés afin de faire apparaître une configuration générale qui échapperait sinon à l’observation1. » Loin de moi, évidemment, de me comparer à Mumford, mais une hantise : la diversité, lieu commun à « déconstruire », dont la ville est une des expressions les plus représentatives, se perd ; par défaut et par excès. Crise de la diversité humaine à l’égal de celle de la biodiversité. Le passage des rouleaux compresseurs de l’économie productive, des idéologies du progrès et de la croissance obligée, de la politique politicienne, de la mode, des réseaux sociaux et, last but not least, de l’intelligence artificielle, dite générative, ne laisse derrière lui qu’un paysage dont la grisaille affligeante ne le dispute qu’aux calamités climatiques, aux atrocités du terrorisme, aux menaces que fait peser le narcotrafic, aux horreurs de la guerre… Et pour couronner le tout, la tendance à la monopolisation des pouvoirs autocratiques n’a d’égal que celle anarchisante des libertariens, deux courants antagoniques dont la convergence pourrait entraîner le pire si les réactions salutaires qui couvent à l’ombre, dans la confusion générale, ne se décidaient pas à émerger au grand jour. C’est peu dire qu’il y a urgence ! D’où,  face aux fléaux en perspective qui nous menacent, une double question : peut-on distinguer un avant et un après Covid, autrement dit une rupture, et quel impact aura-t-elle laissé ? A-t-on, d’autre part, tiré les leçons du confinement imposé pour enrayer l’épidémie ? L’ère dans laquelle nous sommes entrés n’est-elle pas celle du tout et de son contraire ? Monotonie du chaos ; quand la diversité promue en excès tue la diversité, comment en sortir ?

On ne compte plus le nombre d’ouvrages traitant des questions de société, de politique nationale ou de relations internationales. À quoi bon en rajouter si ce n’est qu’étant confronté à la diversité on ne peut que s’en louer pour autant que l’on souhaite échapper à la polarisation stérile des débats ; à condition que l’excès de diversité, impedimenta, ne nous expose pas à l’embarras du choix. Si ce n’est aussi – considérant d’expérience que la pensée est indissociable de l’action, que l’espace l’est autant du temps, la structure de la fonction, l’individu de la société, la personne de la communauté, l’aménagement des villes de celui des campagnes, l’urbanisme de l’aménagement rural – qu’un retour critique sur une carrière d’aménageur, riche de projets aboutis ou avortés, y incitait2. L’aménagement relevant d’une marqueterie technique autant qu’esthétique de territoires, miroir des politiques sociales, l’exercice m’apparaissait opportun de prendre la plume – la retraite étant inespérée pour s’appuyer sur des auteurs dont la lecture tient plus du hasard que d’une démarche logique – pour porter à maturation ce qui, dans le feu de l’action, avait échappé à une conscience professionnelle. Conscience d’autant plus faillible qu’il n’était pas rare que ce que je tenais pour solide s’avérait précaire ; les positions que l’on peut prendre sur les évènements se contredisant dans des intervalles de temps de plus en plus courts. Plus que toute autre discipline, peut-être, l’urbanisme se prête à la polémique. Emblématique est, à cet égard, le Mouvement moderne, dont le chef de fil fut en France Le Corbusier. D’où, aussi, une exigence de pluridisciplinarité, soucieuse d’accorder exercice du métier, recherche et expertise, à fin d’efficacité pratique. Reste qu’il y a loin de la rigueur de la théorie, uniformité frigide, d’une nudité crue, à l’approximation de la pratique, sang mêlé, d’une impureté originelle, polychrome. Mais le monde est ainsi, pluriel et métissé. C’est pourquoi il est important de dégager du flou qui nous environne ce que la théorie, faite de raison, et la pratique, toute d’intuition et de sensations, ont en partage : le « sens commun » ou le « bon sens », c’est selon. D’autant que, il y a plus de 20 ans à peine, les banlieues, dites sensibles, explosaient (octobre 2005), qu’il y a 10 ans étaient commis les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan ainsi que la prise d’otage de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes (2015). Magie des dizaines et demi-dizaines : répétition d’anniversaires tragiques, dramatiques même, ayant précédé l’épidémie de Covid, propice à un retour critique. Les années qui suivirent n’en furent pas moins chargées avec l’incursion brutale de l’armée russe en l’Ukraine en 2022, l’attaque terroriste du Hamas contre des Israéliens du Néguev en 2023, et ce qui s’ensuivit de guerres moyen-orientales ; sans compter, en France, avec la perte de la majorité à l’Assemblée nationale élue en 2022 dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron ; puis, aux États-Unis, avec l’inauguration de la seconde présidence Trump en 2025 (après la tentative de putsch de janvier 2021 en réaction à l’investiture de Joe Biden) ; avec, enfin, les répercussions de tous ces évènements tant sur le plan intérieur qu’international.

Un avant et un après Covid, dont rien ne laissait soupçonner la survenue, traversé par la crise climatique, qui perdure avec ses conséquences ravageuses sur nos vies à défaut de réaction à la mesure de l’enjeu. Avant, c’était aussi, plus près de nous, le mouvement des Gilets jaunes, entravé par l’épidémie, qui avait déjà ébranlé la première présidence Macron en 2018-2019 ; après ce fut encore la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, suivie de son cortège de Premiers ministres mis au défi de composer avec l’éclatement de la majorité, et, comme pour couronner le tout, sidération de plus, éclateront les émeutes urbaines du 17 octobre 2026. Enchaînement d’évènements parmi d’autres qui interpelle, dont l’effondrement des twin towers en 2001 avait constitué une alerte peut-être constitutive d’une nouvelle ère ; évènements entre lesquels il serait toutefois vain d’établir après coup des coïncidences, une hiérarchie, mais qui appellent ce retour critique, sans dramatisation, en toute conscience d’un cours tragique que le confinement aurait interrompu, infléchi ou non. C’est toute la question que ce court essai – essai, non d’érudition, mais au sens étymologique du terme – cherche à cerner à défaut de prétendre y répondre, vu l’extrême complexité de l’enchevêtrement des évènements en cause. Aussi est-ce en fureteur curieux, pieds sur terre mais, retraite aidant, tête dans les livres pour comprendre, que je me hasarde à écrire en prenant le risque d’enfoncer des portes ouvertes, avec cependant l’excuse que si elles le sont, c’est dans le brouillard. Et si  j’invite le lecteur à me suivre, ce sera donc aussi en curieux, dans une errance toute de découvertes impromptues dont les citations portent le témoignage de voleurs de grands chemins (Walter Benjamin), de pêcheurs de perles (Hannah Arendt), de collectionneurs autant attachés à ce qui spécifie, purifié de tout contexte, qu’à ce qui différencie. Consécration d’une vision kaléidoscopique du monde et de l’originalité de chacun de ses éléments constitutifs, dont la ville, en tant qu’agglomérat, serait la métaphore. Transposition du Livre de sable ou de La bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges, qui exprime bien à sa façon la vastitude du monde, gros de sa diversité, mais au sein de laquelle l’homme risque de perdre la mesure : « Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps3. » D’où il tire la loi fondamentale suivante, transposable à la ville : « Il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques4. » Et de conclure, résigné, mais néanmoins optimiste :

« L’écriture méthodique me distrait heureusement de la présente condition des hommes. La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes […] mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète5. »

Pourrait-on mieux rendre l’imbrication de l’écriture et de la vie face à la précarité humaine à laquelle le Covid nous a brutalement confrontés ? Évènement sans précédent ayant motivé ce modeste essai auquel je me suis livré, non sans réticence, et non sans troquer le « Je » introductif par un « Nous » de solidarité avec les lecteurs dans la suite du texte. Solidarité dans les malheurs dont nous sommes les témoins affligés, mais solidarité également dans le bonheur de vivre la variété d’une vie d’espérance. Un « Nous » qui n’exclut pas le « Je » mais accueille l’ « universel » et reste ouvert sur l’avenir. Moi, la ville, les autres : diversité du monde ; hybridation du texte et de la vie. Ponctuation. (Pour un bref tour d’horizon de ma carrière d’aménageur, voir la note 2 de bas de page)

Pourquoi, cependant, jongler avec les idées des autres, abstraites, éloignées de l’existence sensible : pour, en bon collectionneur, les comparer ? pour évaluer les siennes à leur aune ? pour se mesurer avec leurs auteurs ? pour sonder la diversité humaine qu’elles sont censées refléter, la profondeur du monde au-delà de l’artificialité de sa surface ? ou, tout crûment, pour jouer ? Jouer avec les idées pour mieux prendre au sérieux les faits dont les temps présents démontrent qu’on les minimise ou travestit d’autant plus qu’ils sont tragiques, voire dramatiques : guerres, terrorisme, ravages du narcotrafic, catastrophes naturelles… ! Mais de quelle légitimité, pauvre dilettante, disposé-je pour ce faire ? Après tout, si le langage est un jeu, Wittgenstein dixit, pourquoi ne pourrait-on pas jouer avec les idées, sans leur porter ombrage, en suggérant que le jeu en vaut la chandelle…

En toute hypothèse, avant de livrer ce patchwork que d’aucuns trouveront vain – mais qui, s’il reflétait même gauchement un certain état du monde, aurait atteint ses objectifs –, avant de pénétrer dans le vif du sujet qui me tient à cœur, un détour par Kafka s’impose.

Entrée en matière de La Métamorphose :

« Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une carapace, et, en levant un peu la tête, il s’aperçut qu’il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des rainures arquées […].

« Que m’est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pourtant pas un rêve […].

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre ; on entendait des gouttes de pluie sur le zinc ; ce temps brouillé le rendit tout mélancolique […]. »

Merci à l’auteur de cette photo, dont j’ai perdu la référence, de se faire connaître.

TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

I – Le confinement et l’assoupissement des sens

II – Le « divers » de la diversité

III – Désir d’exotisme avec Victor Ségalen

IV – Histoire et répétition : Serres, Deleuze, Benjamin, Ricœur

V – Amor fati

VI – Surmonter les ratés du « faire société »

Épilogue

Notes

  1. Transformations de l’homme, cité par Thierry Paquot dans sa présentation de l’Histoire naturelle de l’urbanisation du même auteur. ↩︎
  2. De Nîmes à la Nouvelle-Calédonie, en passant par Saint-Étienne, l’Ile de France, la Lorraine, la Corse, la Réunion, Mayotte , les Antilles, Saint-Pierre-et-Miquelon, Budapest, carrière riche en projets marquants, mais aussi, parfois, en déceptions quant aux espoirs qu’ils avaient faits naître. À titre d’exemples : l’aménagement des Rives de l’Étang de Berre, sujet d’un projet de thèse, abandonné faute de ressources financières ; le redressement financier de la Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP) de Pissevin à Nîmes, Xavier Arsène-Henry, architecte en chef, occasion manquée de mettre en révision un plan rigide de grand ensemble moderniste des années 60 ; la réhabilitation de la ZUP de Montreynaud à Saint-Étienne avec Christian Devillers, architecte, et Michel Corajoud, paysagiste (projet d’ensemble de maisons de ville en rupture avec l’urbanisme de tours et de barres de Raymond Martin, architecte en chef, laissé en jachère après le renversement de la municipalité à majorité communiste) ; l’étude de la faisabilité d’une société d’économie mixte (SEM) en vue de la reconversion des vallées de la Fensch et de l’Orne, désolation des friches sidérurgiques de Lorraine, projet pourtant non abouti ; la Tour de la Terre (Nicolas Normier, architecte), 200 m de hauteur, en bois, en bordure du canal de l’Ourcq dans le parc départemental de la Bergère à Bobigny, dédiée aux quatre éléments naturels exposés en parallèle avec leur symbolique, magistralement décrite par Gaston Bachelard dans son œuvre ; le Grand Projet de Ville (GPV) de Champigny, expérience d’intégration de deux grands ensemble dans le tissu urbain existant, avortée bien à regret ; le regroupement des quatre communes urbaines du Grand-Nouméa dans un syndicat intercommunal à vocation multiple (participation à la cohabitation pacifique entre Caldoches et Kanak dans un ensemble mi-urbain mi-rural, dont le destin est aujourd’hui suspendu à la mise en œuvre négociée de l’accord de Bougival) ; la rénovation du VIIIe arrondissement de la périphérie de Budapest, contribution à la transition libérale (et capitalistique), opérée par la Hongrie, au début des années 1990 (avec hélas ! des suites politiques à contre-courant) ; sans oublier la Corse, l‘« Île sans rivage », la « Renfermée », de Marie Susini, dont l’équipement est un soutien ou un défi à son aspiration à l’autonomie (cf. le rôle de la CORSAM, société d’économie mixte d’aménagement) ; … ↩︎
  3. « Le livre de sable » dans l’ouvrage éponyme. ↩︎
  4. « La bibliothèque de Babel » dans le recueil Fictions. ↩︎
  5. Idem. ↩︎

LA VILLE ENTRE SÉDENTARITÉ ET NOMADISME

Sacrifices d’Abel et Caïn – Cathédrale de Nîmes Flickr – Photo Nick Thomson (licence CC)

La ville contemporaine est d’autant plus difficile à qualifier qu’à la diversité et au flou de ses limites se joint l’incertitude sur le statut de ses résidents, stables, temporaires ou précaires, dont le nomadisme et le sédentarisme  sont les sources ancestrales ; sachant que la question est lourde de présupposés idéologiques, aux conséquences sociales et politiques qui peinent à affleurer. Les rappels qui suivent n’ont d’autre but que de clarification en s’appuyant sur divers auteurs qui se sont confrontés au sujet dans un enchevêtrement d’arguments traduisant sa complexité.

Complexité révélatrice de la difficulté à cerner le devenir des villes dont la perception relève contradictoirement du mirage ou du repoussoir, leurs thuriféraires n‘ayant rien à envier aux urbaphobes.

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I – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

« La Ville » de Paul Claudel, entre révolte, poésie et transcendance

Qu’est-ce qui a incité Claudel à faire de la Ville – avec un V majuscule – le sujet d’une pièce de théâtre ? Autant demander pourquoi l’Ancien Testament s’intéresse aux villes, les considérant : tantôt comme inéluctables, telle que Hénoch, la ville bâtie par Caïn en terre de Nod, terre d’exil à l’Orient d’Éden, ou bien comme Harran, la ville refuge de Jacob, neveu de Laban ; tantôt comme perverties, telles Sodome et Gomorrhe, ou déchue telle Babylone, dont les habitants, victimes de la démesure de leur ambition, furent dispersés ; tantôt encore comme maudite, telle Ninive, destinée à être détruite par Jonas sur ordre de Dieu, avant de se repentir. Autant dire que le jugement porté sur les villes terrestres dans les Écritures n’est guère positif, nonobstant le fait que Jérusalem sera promue ville céleste.

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II – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

Les Cinq cents millions de la Bégum : France-Ville survolée par l’obus de Herr Schultze Dessin de Léon Benett (PICRYL)

Les deux visages de la ville vus à travers « Les Cinq Cents Millions de la Bégum » de Jules Verne

Quoi de plus osé que de rapprocher La ville de Paul Claudel des Cinq Cents millions de la Bégum de Jules Verne, la mystique à la fantaisie. Quand l’une de ces deux œuvres parle à la conscience des chrétiens à travers une pièce de théâtre, l’autre parle au monde de l’enfance dans un roman ; monde de l’enfance qui est aussi celui de l’adulte trop souvent perdu que Verne a le génie de nous faire revivre. Mais de quoi ces deux œuvres parlent-elles ? De la ville : ville de la révolution dans le premier cas, ville jumelée des confins Nord-Ouest des États-Unis dans le second, où elle offre, côte à côte, ses deux visages antagonistes, dystopie évoquant l’Enfer, d’une part, Éden urbain, d’autre part.

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GRAND NOUMÉA VERSUS MÉTROPOLE

Ile des Pins, plage Saint-Maurice : totem sculpté en 1987 par les clans de l’île (langue tirée, symbole de la parole chez les Kanak, peuple de traditions orales)

Ségrégation spatiale et intégration urbaine

Ayant contribué entre 2005 et 2007 à la création et au lancement du Syndicat Intercommunal du Grand Nouméa regroupant les quatre communes de l’« agglomération » : outre Nouméa, Le Mont-Dore, Dumbéa et Païta, j’ai assisté, consterné, en témoin impuissant, aux nuits d’émeutes qui ont saccagé et endeuillé le chef-lieu de l’île mélanésienne en mai de cette année. Ce premier semestre de 2024, qui aura connu aussi la dissolution de l’Assemblée nationale et le premier tour des élections législatives avec leur cruel dilemme écrasant un centre qui ne sait plus où donner de la tête, tellement il renferme de contradictions irrésolues. Dans le même temps, alors que l’on croyait le calme revenu, les troubles ressurgissent sur le « Caillou », et ce, en pleine période électorale ! 

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (1)

Icône russe de la Trinité de Andreï Roublev Photo CrazyAim, Wikimedia Commons

Implications philosophique (réalisme et transcendance), sociale (nature du vivre-ensemble) et politique (démocratie et socialisme)

To be or not to be… ! Est-ce vraiment la question fondamentale, alors même qu’on se déchire pour conforter son identité ou, au contraire, marquer sa différence, que l’on achoppe sur la question de savoir comment l’un originaire a pu se démultiplier et comment le multiple aujourd’hui peut s’unifier, ce qui interroge le devenir ? Comment au cœur de cette multiplicité peut-on reconnaître l’Autre sans se renier ? Et la rencontre avec cet Autre peut-elle se passer d’un intermédiaire, de la médiation de ce tiers qui est au fondement de la Trinité et que la logique a trop rapidement exclu, laissant la place à la mystique, sans en mesurer les risques ? Questions d’ordre idéologique, mais qui rejoignent la politique, si tant est, comme y insistait Hannah Arendt, que la multiplicité soit au cœur du concept de démocratie, laquelle, spécifiquement depuis que nous avons changé de millénaire, fait eau de toutes parts (crise de la représentation politique et ses corolaires : manifestations de rues affectant les libertés publiques, attraction des régimes illibéraux), quand elle n’est pas attaquée de l’extérieur dans l’indifférence des uns et l’angoisse des autres.      

D’où l’intérêt de remonter à l’antiquité et au Moyen Âge pour assister à la jonction du mysticisme et du rationalisme de la philosophie via le dogmatisme théologique . Et ce, avant que la politique ne vienne contaminer la problématique de l’Être aux XIXe et XXe siècles. (Est-il besoin de préciser que par ces rappels nous ne prétendons aucunement à l’exhaustivité et que les conclusions que nous en tirons, toutes personnelles qu’elles soient, ne sont à prendre que pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire celles d’un dilettante « éclairé » ?)

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (2)

II – L’un et le multiple : analogie de l’Être ou métaphysique

Question : comment l’un peut-il être simultanément multiple ; l’Être, conçu comme unité, être en même temps plusieurs ? Par le recours à l’analogie.

Pour voyager dans le labyrinthe de la logique de l’esprit nous disposons d’un véhicule d’exception : la déduction, qui nous permet de passer des principes à leurs conséquences. Pour voyager dans celui de la nature physique, l’induction n’est pas moins exceptionnelle qui fait passer du particulier au général. Et ce, dans les deux cas, avec une remarquable continuité numérique qui, projetée dans l’espace se mue en continuité qualitative. Mais, aucun outil ne nous permet de transgresser les frontières du réel pour ne serait-ce qu’effleurer ces espaces infinis qui nous entourent, tant du côté du microcosme que de celui du macrocosme. Aucun, sauf précisément l’analogie par laquelle nous croyons discerner des ressemblances entre ce qui est à notre portée (le fini) et ce qui ne l’est pas (l’infini). Manière de sonder l’inconnu à défaut de pouvoir le pénétrer. La question de la transcendance sera-t-elle pour autant résolue ? On peut en douter. Mais est-ce une question si fondamentale ? Pour en juger, il importe de remonter à Thomas d’Aquin et Duns Scot (XIIIe siècle) avant d’aborder le continent Deleuze-Guattari et de finir avec Philippe Boudon, architecte, Philippe Descola, anthropologue, François Jullien, sinologue, et Sophie Nordmann, philosophe, nos contemporains.

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (3)

Découpage de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli selon le nombre d’or
Source : Wikimedia Commons

III – Les contemporains à la recherche d’une transcendance perdue de vue : Par-delà la nature, le sublime dans l’art et la politique

Reste à savoir quelle postérité fut réservée aux problématiques soulevées par Thomas d’Aquin et Duns Scot et en quoi la « mort de Dieu », annoncée avec tambours et trompettes par Nietzsche, nous aurait « désenchantés » à jamais.

Pas besoin de remonter très loin dans le temps pour démontrer que si Dieu est à l’agonie, l’« idée » de Dieu continue de rayonner de par le monde, pour le meilleur et pour le pire, et que la transcendance persiste d’autant plus à nous hanter qu’elle a fait retour à la terre, non sans que l’atterrissage ne prête à de nouveaux bouleversements, dont il serait présomptueux, au jour d’aujourd’hui, de présumer le destin qu’ils nous réservent.

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VAULX-EN-VELIN SOUS LE CHOC

Centre de Vaulx-en-Velin, Hôtel de ville (photo Camster)

L’incendie d’un immeuble en copropriété à Vaulx-en-Velin le 16 décembre, qui a fait dix morts dont quatre enfants, vient hélas ! cruellement rappeler les conséquences du « séparatisme » qui affecte les quartiers « périphériques », qu’ils soient de logements sociaux locatifs ou en copropriété, avec ce paradoxe que ces derniers, malgré les réformes ayant facilité les prises de décisions relatives à leur rénovation, sont trop souvent laissés en déshérence du fait de copropriétaires occupants désargentés, de syndics indélicats ou de marchands de sommeil cupides. Ceci, alors même que l’accession à la propriété était au contraire censée constituer une incitation à l’entretien d’immeubles pour lesquels des aides à la réhabilitation de l’habitat étaient mobilisées. Comme quoi la propriété, loin d’être la panacée, est bien plutôt un leurre, masque de la précarité : en cherchant à rendre solvable des ménages fragiles pour un achat immobilier on ne fait que grever leur pouvoir d’achat pour les biens courants. Mirage d’un chez-soi paradisiaque, que le passage obligé par des parties communes dégradées et squattées fait tomber dans l’enfer, transition avant le purgatoire d’un espace public qui peine à prendre forme pour s’imposer comme paysage. Copropriétés déchues, refuge des dealers et de leurs victimes toxicomanes, condensé de quartiers délibérément tenus en marge, elles semblent se jouer des velléités de rénovation des pouvoirs publics, d’Etat aussi bien que locaux, symptôme d’un « séparatisme » urbain qui creuse l’écart avec la smart city emblématique d’un XXIe siècle décidément trop sûr de ses prouesses. Comme si l’accession à la propriété pouvait racheter ce que le social a de dégradant, pouvait pérenniser ce que le locatif a de précaire !Les immeubles de centre-ville finissent par s’effondrer avec l’âge, mort de vieillesse non anticipée, ceux des périphéries n’en ont pas le temps, ils se dégradent irrémédiablement avant que les bulldozers ou, mieux, les explosifs en viennent à bout, mort prématurée provoquée. La solution à la question du logement doit dépasser celle du statut d’occupation pour englober celle d’une meilleure intégration sociale des habitants, d’une meilleure insertion des quartiers dans la ville et de la ville dans son environnement naturel-urbain, en ménageant les transitions.

En tant qu’ancienne secrétaire d’État chargée de la ville, la maire socialiste, Hélène Geoffroy, ne manque pas d’expérience en la matière et c’est à juste titre qu’elle s’est exprimée pour avertir : « Après ce drame, nous ne pouvons plus envisager la rénovation urbaine comme avant. Nous devons traiter la politique de la ville dans sa globalité, sinon nous risquons de repartir pour trente ans en commettant les mêmes erreurs. » Après quarante ans de politique de la ville, encore trente ans ! Puisse-t-elle être entendue par Olivier Klein, l’actuel ministre de la ville, dont l’expérience n’est pas moindre que la sienne en tant qu’ancien maire de Clichy-sous-Bois. Elle poursuit : « Nous faisons trop d’allers et retours, trop d’évaluations, le temps est trop long. Les problématiques sont morcelées, nous risquons de refaire des ZUP si nous privilégions le logement sans prendre en compte les autres données, comme la sécurité, la voirie, le transport. » (Le Monde daté du 21 décembre) Toujours la même antienne depuis plusieurs dizaines d’années. Madame la maire en appelle à la prise de conscience : dix morts de trop pour réintégrer ces quartiers dans la ville, en suivant ses recommandations de principes ; lesquelles, pour n’être pas nouvelles, ne semblent toujours pas entendues malgré les efforts accomplis par les acteurs du développement urbain sur le terrain.

Il faut le dire avec force : ce n’est que quand les copropriétés auront été adoptées par les quartiers « populaires » et quand les HLM l’auront été par les quartiers « bourgeois » que l’on pourra entrevoir, non pas la fin de la ségrégation spatiale inhérente aux sociétés inégalitaires, mais au moins celle d’un séparatisme, physique autant que social, qui exclut au lieu de différencier.