L’ APRÈS COVID : SON EMPREINTE SUR NOS VIES

L’ENJEU DE LA DIVERSITÉ, URBI ET ORBI

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« La Grotte de Platon » – Huile sur bois attribuée à Michiel Coxcie (XVIe s.)
Musée de la Chartreuse (Douai) Photo Wikipédia

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

Pourquoi plus de cinq ans après le premier confinement (mars-mai 2020) y revenir ? le Covid-19 n’est-il pas définitivement derrière nous ? sans laisser de traces n’aurait-il eu pour effet que de retarder des évènements – de politiques interne ou internationale – qui auraient de toutes façons eu lieu ? Rien n’est moins sûr. Mais en quoi, alors, notre perception du monde et l’empreinte de nos actions sur lui auraient-elles modifié le cours de l’évolution ? De quoi s’agit-il, en effet, sinon de Raison et de résistance des sens à l’épreuve du Covid, dont dépend notre devenir-ensemble. Étant moins expert qu’amateur, j’aborderai ici le sujet en dilettante fasciné par les idées qui tentent de saisir le monde, à tâtons. Errance parmi les penseurs de la diversité, au fil des évènements, sans prétention à la cohérence, encore moins à l’explication, pour une entreprise ambitieuse, en praticien sensible de l’aménagement et de l’urbanisme, mon métier avant d’entrer en retraite, l’aménagement et l’urbanisme en lesquels se croisent et se décroisent l’esprit et la matière dont est fait le monde. « N’étant pas spécialiste, écrivait Lewis Mumford, j’ai profité d’une liberté que se refusent trop souvent les chercheurs spécialisés : celle de mettre en relation des données provenant de domaines très variés afin de faire apparaître une configuration générale qui échapperait sinon à l’observation1. » Loin de moi, évidemment, de me comparer à Mumford, mais une hantise : la diversité, lieu commun à déconstruire, dont la ville est une des expressions les plus représentatives, se perd ; par défaut et par excès. Crise de la diversité humaine à l’égal de celle de la biodiversité. Le passage des rouleaux compresseurs de l’économie productive, des idéologies du progrès et de la croissance obligée, de la politique politicienne, de la mode, des réseaux sociaux et, last but not least, de l’intelligence artificielle, dite générative, ne laisse derrière lui qu’un paysage dont la grisaille affligeante ne le dispute qu’aux calamités climatiques, aux atrocités du terrorisme, aux menaces que fait peser le narcotrafic, aux horreurs de la guerre… Et pour couronner le tout, la tendance à la monopolisation des pouvoirs autocratiques n’a d’égal que celle anarchisante des libertariens, deux courants antagoniques dont la convergence pourrait entraîner le pire si les réactions salutaires qui couvent à l’ombre, dans la confusion générale, ne se décidaient pas à émerger au grand jour. C’est peu dire qu’il y a urgence ! D’où,  face aux fléaux en perspective qui nous menacent, une double question : peut-on distinguer un avant et un après Covid, autrement dit une rupture, et quel impact aura-t-elle laissé ? A-t-on, d’autre part, tiré les leçons du confinement imposé pour freiner l’épidémie ? L’ère dans laquelle nous sommes entrés n’est-elle pas celle du tout et de son contraire ? Monotonie du chaos ; quand la diversité promue en excès tue la diversité, comment en sortir ?

On ne compte plus le nombre d’ouvrages traitant des questions de société, de politique nationale ou de relations internationales. À quoi bon en rajouter si ce n’est qu’étant confronté à la diversité on ne peut que s’en louer pour autant que l’on souhaite échapper à la polarisation stérile des débats ; à condition que l’excès de diversité, impedimenta, ne nous expose pas à l’embarras du choix. Si ce n’est aussi – considérant d’expérience que la pensée est indissociable de l’action, que l’espace l’est autant du temps, la structure de la fonction, l’individu de la société, la personne de la communauté, l’aménagement des villes de celui des campagnes, l’urbanisme de l’aménagement rural – qu’un retour critique sur une carrière d’aménageur, riche de projets aboutis ou avortés, y incitait2. L’aménagement relevant d’une marqueterie technique autant qu’esthétique de territoires, miroir des politiques sociales, l’exercice m’apparaissait opportun de prendre la plume – la retraite étant inespérée pour s’appuyer sur des auteurs dont la lecture tient plus du hasard que d’une démarche logique – pour porter à maturation ce qui, dans le feu de l’action, avait échappé à une conscience professionnelle. Conscience d’autant plus faillible qu’il n’était pas rare que ce que je tenais pour solide s’avérait précaire, les positions que l’on peut prendre sur les évènements se contredisant dans des intervalles de temps de plus en plus courts. Plus que toute autre discipline, peut-être, l’urbanisme se prête à la polémique. Emblématique est, à cet égard, le Mouvement moderne, dont le chef de fil fut en France Le Corbusier. D’où, aussi, une exigence de pluridisciplinarité, soucieuse d’accorder exercice du métier, recherche et expertise, à fin d’efficacité pratique. Reste qu’il y a loin de la rigueur de la théorie, uniformité frigide, d’une nudité crue, à l’approximation de la pratique, sang mêlé, d’une impureté originelle, polychrome. Mais le monde est ainsi, pluriel et métissé. C’est pourquoi il est important de dégager du flou qui nous environne ce que la théorie, faite de raison, et la pratique, toute d’intuition et de sensations, ont en partage : le « sens commun » ou le « bon sens », c’est selon. D’autant qu’il y a 20 ans, les banlieues, dites sensibles, explosaient (octobre 2005), qu’il y a 10 ans étaient commis les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan ainsi que la prise d’otage de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes (2015). Magie des dizaines et demi-dizaines : répétition d’anniversaires tragiques, dramatiques même, ayant précédé l’épidémie de Covid, propice à un retour critique. Les années qui suivirent n’en furent pas moins chargées avec l’incursion brutale de l’armée russe en l’Ukraine en 2022, l’attaque terroriste du Hamas contre des Israéliens du Néguev en 2023, et ce qui s’ensuivit de guerres moyen-orientales ; sans compter, en France, avec la perte de la majorité à l’Assemblée nationale élue en 2022 dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron, puis, aux États-Unis, avec l’inauguration de la seconde présidence Trump en 2025 après la tentative de putsch de janvier 2021 ayant précédé l’investiture de Joe Biden ; avec, enfin, les répercussions de ces évènement tant sur le plan intérieur qu’international.

Un avant et un après Covid, dont rien ne laissait soupçonner la survenue, traversé par la crise climatique, qui perdure avec ses conséquences ravageuses sur nos vies à défaut de réaction à la mesure de l’enjeu. Avant, c’était aussi, plus près de nous, le mouvement des Gilets jaunes, entravé par l’épidémie, qui avait déjà ébranlé la première présidence Macron en 2018-2019 ; après ce fut encore la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, suivie de son cortège de Premiers ministres mis au défi de composer avec l’éclatement de la majorité. Enchaînement d’évènements parmi d’autres qui interpelle, dont l’effondrement des twin towers en 2001 avait constitué une alerte peut-être constitutive d’une nouvelle ère ; évènements entre lesquels il serait toutefois vain d’établir après coup des coïncidences, une hiérarchie, mais qui appellent ce retour critique, sans dramatisation, en toute conscience d’un cours tragique que le confinement aurait interrompu, infléchi ou non. C’est toute la question que ce court essai – essai, non d’érudition, mais au sens étymologique du terme – cherche à cerner à défaut de prétendre y répondre, vu l’extrême complexité de l’enchevêtrement des évènements en cause. Aussi est-ce en fureteur curieux, pieds sur terre mais, retraite aidant, tête dans les livres pour comprendre, que je me hasarde à écrire en prenant le risque d’enfoncer des portes ouvertes, avec cependant l’excuse que si elles le sont, c’est dans le brouillard. Et si  j’invite le lecteur à me suivre, ce sera donc aussi en curieux, dans une errance toute de découvertes impromptues dont les citations portent le témoignage de voleurs de grands chemins (Walter Benjamin), de pêcheurs de perles (Hannah Arendt), de collectionneurs autant attachés à ce qui spécifie, purifié de tout contexte, qu’à ce qui différencie. Consécration d’une vision kaléidoscopique du monde et de l’originalité de chacun de ses éléments constitutifs, dont la ville, en tant qu’agglomérat, serait la métaphore. Transposition du Livre de sable ou de La bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges, qui exprime bien à sa façon la vastitude du monde, gros de sa diversité, mais au sein de laquelle l’homme risque de perdre la mesure : « Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps3. » D’où il tire la loi fondamentale suivante, transposable à la ville : « Il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques4. » Et de conclure, résigné, mais néanmoins optimiste :

« L’écriture méthodique me distrait heureusement de la présente condition des hommes. La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes […] mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète5. »

Pourrait-on mieux rendre l’imbrication de l’écriture et de la vie face à la précarité humaine à laquelle le Covid nous a brutalement confrontés ? Évènement sans précédent ayant motivé ce modeste essai auquel je me suis livré, non sans réticence, et non sans troquer le « Je » introductif par un « Nous » de solidarité avec les lecteurs dans la suite du texte. Solidarité dans les malheurs dont nous sommes les témoins affligés, mais solidarité également dans le bonheur de vivre la variété d’une vie d’espérance. Un « Nous » qui n’exclut pas le « Je » mais accueille l’ « universel » et reste ouvert sur l’avenir. Moi, la ville, les autres : diversité du monde ; hybridation du texte et de la vie. Ponctuation. (Pour un bref tour d’horizon de ma carrière d’aménageur, voir la note 2 de bas de page)

Pourquoi, cependant, jongler avec les idées des autres, abstraites, éloignées de l’existence sensible : pour, en bon collectionneur, les comparer ? pour évaluer les siennes à leur aune ? pour se mesurer avec leurs auteurs ? pour sonder la diversité humaine qu’elles sont censées refléter, la profondeur du monde au-delà de l’artificialité de sa surface ? ou, tout crûment, pour jouer ? Jouer avec les idées pour mieux prendre au sérieux les faits dont les temps présents démontrent qu’on les minimise ou travestit d’autant plus qu’ils sont tragiques, voire dramatiques : guerres, terrorisme, ravages du narcotrafic, catastrophes naturelles… ! Mais de quelle légitimité, pauvre dilettante, disposé-je pour ce faire ? Après tout, si le langage est un jeu, Wittgenstein dixit, pourquoi ne pourrait-on pas jouer avec les idées, sans leur porter ombrage, en suggérant que le jeu en vaut la chandelle…

En toute hypothèse, avant de livrer ce patchwork que d’aucuns trouveront vain – mais qui, s’il reflétait même gauchement un certain état du monde, aurait atteint ses objectifs –, avant de pénétrer dans le vif du sujet qui me tient à cœur, un détour par Kafka s’impose.

Entrée en matière de La Métamorphose :

« Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une carapace, et, en levant un peu la tête, il s’aperçut qu’il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des rainures arquées […].

« Que m’est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pourtant pas un rêve […].

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre ; on entendait des gouttes de pluie sur le zinc ; ce temps brouillé le rendit tout mélancolique […]. »

TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES

Prologue : prélude pour un « Nouveau Commencement »

I – Le confinement et l’assoupissement des sens

II – Le divers de la diversité

III – Désir d’exotisme avec Victor Ségalen

IV – Histoire et répétition : Serres, Deleuze, Benjamin, Ricœur

V – Amor fati

VI – Surmonter les ratés du « faire société »

Épilogue

Notes

  1. Transformations de l’homme, cité par Thierry Paquot dans sa présentation de l’Histoire naturelle de l’urbanisation du même auteur. ↩︎
  2. De Nîmes à la Nouvelle-Calédonie, en passant par Saint-Étienne, l’Ile de France, la Lorraine, la Corse, la Réunion, Mayotte , les Antilles, Saint-Pierre-et-Miquelon, Budapest, carrière riche en projets marquants, mais aussi, parfois, en déceptions quant aux espoirs qu’ils avaient faits naître. À titre d’exemples : l’aménagement des Rives de l’Étang de Berre, sujet d’un projet de thèse, abandonné faute de ressources financières ; le redressement financier de la Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP) de Pissevin à Nîmes, Xavier Arsène-Henry, architecte en chef, occasion manquée de mettre en révision un plan rigide de grand ensemble moderniste des années 60 ; la réhabilitation de la ZUP de Montreynaud à Saint-Étienne avec Christian Devillers, architecte, et Michel Corajoud, paysagiste (projet d’ensemble de maisons de ville en rupture avec l’urbanisme de tours et de barres de Raymond Martin, architecte en chef, laissé en jachère après le renversement de la municipalité à majorité communiste) ; l’étude de la faisabilité d’une société d’économie mixte (SEM) en vue de la reconversion des vallées de la Fensch et de l’Orne, désolation des friches sidérurgiques de Lorraine, projet pourtant non abouti ; la Tour de la Terre (Nicolas Normier, architecte), 200 m de hauteur, en bois, en bordure du canal de l’Ourcq dans le parc départemental de la Bergère à Bobigny, dédiée aux quatre éléments naturels exposés en parallèle avec leur symbolique, magistralement décrite par Gaston Bachelard dans son œuvre ; le Grand Projet de Ville (GPV) de Champigny, expérience d’intégration de deux grands ensemble dans le tissu urbain existant, avortée bien à regret ; le regroupement des quatre communes urbaines du Grand-Nouméa dans un syndicat intercommunal à vocation multiple (participation à la cohabitation pacifique entre Caldoches et Kanak dans un ensemble mi-urbain mi-rural, dont le destin est aujourd’hui suspendu à la mise en œuvre négociée de l’accord de Bougival) ; la rénovation du VIIIe arrondissement de la périphérie de Budapest, contribution à la transition libérale (et capitalistique), opérée par la Hongrie, au début des années 1990 (avec hélas ! des suites politiques à contre-courant) ; sans oublier la Corse, l‘« Île sans rivage », la « Renfermée », de Marie Susini, dont l’équipement est un soutien ou un défi à son aspiration à l’autonomie (cf. le rôle de la CORSAM, société d’économie mixte d’aménagement) ; … ↩︎
  3. « Le livre de sable » dans l’ouvrage éponyme. ↩︎
  4. « La bibliothèque de Babel » dans le recueil Fictions. ↩︎
  5. Idem. ↩︎

LA VILLE ENTRE SÉDENTARITÉ ET NOMADISME

Sacrifices d’Abel et Caïn – Cathédrale de Nîmes Flickr – Photo Nick Thomson (licence CC)

La ville contemporaine est d’autant plus difficile à qualifier qu’à la diversité et au flou de ses limites se joint l’incertitude sur le statut de ses résidents, stables, temporaires ou précaires, dont le nomadisme et le sédentarisme  sont les sources ancestrales ; sachant que la question est lourde de présupposés idéologiques aux conséquences sociales et politiques qui peinent à affleurer. Les rappels qui suivent n’ont d’autre but que de clarification en s’appuyant sur divers auteurs qui se sont confrontés au sujet dans un enchevêtrement d’arguments traduisant sa complexité.

Complexité révélatrice de la difficulté à cerner le devenir des villes dont la perception relève contradictoirement du mirage ou du repoussoir, leurs thuriféraires n‘ayant rien à envier aux urbaphobes.

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I – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

« La Ville » de Paul Claudel, entre révolte, poésie et transcendance

Qu’est-ce qui a incité Claudel à faire de la Ville – avec un V majuscule – le sujet d’une pièce de théâtre ? Autant demander pourquoi l’Ancien Testament s’intéresse aux villes, les considérant : tantôt comme inéluctables, telle que Hénoch, la ville bâtie par Caïn en terre de Nod, terre d’exil à l’Orient d’Éden, ou bien comme Harran, la ville refuge de Jacob, neveu de Laban ; tantôt comme perverties, telles Sodome et Gomorrhe, ou déchue telle Babylone, dont les habitants, victimes de la démesure de leur ambition, furent dispersés ; tantôt encore comme maudite, telle Ninive, destinée à être détruite par Jonas sur ordre de Dieu, avant de se repentir. Autant dire que le jugement porté sur les villes terrestres dans les Écritures n’est guère positif, nonobstant le fait que Jérusalem sera promue ville céleste.

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II – LA VILLE, L’UTOPIE ET LA RÉVOLUTION

Les Cinq cents millions de la Bégum : France-Ville survolée par l’obus de Herr Schultze Dessin de Léon Benett (PICRYL)

Les deux visages de la ville vus à travers « Les Cinq Cents Millions de la Bégum » de Jules Verne

Quoi de plus osé que de rapprocher La ville de Paul Claudel des Cinq Cents millions de la Bégum de Jules Verne, la mystique à la fantaisie. Quand l’une de ces deux œuvres parle à la conscience des chrétiens à travers une pièce de théâtre, l’autre parle au monde de l’enfance dans un roman ; monde de l’enfance qui est aussi celui de l’adulte trop souvent perdu que Verne a le génie de nous faire revivre. Mais de quoi ces deux œuvres parlent-elles ? De la ville : ville de la révolution dans le premier cas, ville jumelée des confins Nord-Ouest des États-Unis dans le second, où elle offre, côte à côte, ses deux visages antagonistes, dystopie évoquant l’Enfer, d’une part, Éden urbain, d’autre part.

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GRAND NOUMÉA VERSUS MÉTROPOLE

Ile des Pins, plage Saint-Maurice : totem sculpté en 1987 par les clans de l’île (langue tirée, symbole de la parole chez les Kanak, peuple de traditions orales)

Ségrégation spatiale et intégration urbaine

Ayant contribué entre 2005 et 2007 à la création et au lancement du Syndicat Intercommunal du Grand Nouméa regroupant les quatre communes de l’« agglomération » : outre Nouméa, Le Mont-Dore, Dumbéa et Païta, j’ai assisté, consterné, en témoin impuissant, aux nuits d’émeutes qui ont saccagé et endeuillé le chef-lieu de l’île mélanésienne en mai de cette année. Ce premier semestre de 2024, qui aura connu aussi la dissolution de l’Assemblée nationale et le premier tour des élections législatives avec leur cruel dilemme écrasant un centre qui ne sait plus où donner de la tête, tellement il renferme de contradictions irrésolues. Dans le même temps, alors que l’on croyait le calme revenu, les troubles ressurgissent sur le « Caillou », et ce, en pleine période électorale ! 

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (1)

Icône russe de la Trinité de Andreï Roublev Photo CrazyAim, Wikimedia Commons

Implications philosophique (réalisme et transcendance), sociale (nature du vivre-ensemble) et politique (démocratie et socialisme)

To be or not to be… ! Est-ce vraiment la question fondamentale, alors même qu’on se déchire pour conforter son identité ou, au contraire, marquer sa différence, que l’on achoppe sur la question de savoir comment l’un originaire a pu se démultiplier et comment le multiple aujourd’hui peut s’unifier, ce qui interroge le devenir ? Comment au cœur de cette multiplicité peut-on reconnaître l’Autre sans se renier ? Et la rencontre avec cet Autre peut-elle se passer d’un intermédiaire, de la médiation de ce tiers qui est au fondement de la Trinité et que la logique a trop rapidement exclu, laissant la place à la mystique, sans en mesurer les risques ? Questions d’ordre idéologique, mais qui rejoignent la politique, si tant est, comme y insistait Hannah Arendt, que la multiplicité soit au cœur du concept de démocratie, laquelle, spécifiquement depuis que nous avons changé de millénaire, fait eau de toutes parts (crise de la représentation politique et ses corolaires : manifestations de rues affectant les libertés publiques, attraction des régimes illibéraux), quand elle n’est pas attaquée de l’extérieur dans l’indifférence des uns et l’angoisse des autres.      

D’où l’intérêt de remonter à l’antiquité et au Moyen Âge pour assister à la jonction du mysticisme et du rationalisme de la philosophie via le dogmatisme théologique . Et ce, avant que la politique ne vienne contaminer la problématique de l’Être aux XIXe et XXe siècles. (Est-il besoin de préciser que par ces rappels nous ne prétendons aucunement à l’exhaustivité et que les conclusions que nous en tirons, toutes personnelles qu’elles soient, ne sont à prendre que pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire celles d’un dilettante « éclairé » ?)

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (2)

II – L’un et le multiple : analogie de l’Être ou métaphysique

Question : comment l’un peut-il être simultanément multiple ; l’Être, conçu comme unité, être en même temps plusieurs ? Par le recours à l’analogie.

Pour voyager dans le labyrinthe de la logique de l’esprit nous disposons d’un véhicule d’exception : la déduction, qui nous permet de passer des principes à leurs conséquences. Pour voyager dans celui de la nature physique, l’induction n’est pas moins exceptionnelle qui fait passer du particulier au général. Et ce, dans les deux cas, avec une remarquable continuité numérique qui, projetée dans l’espace se mue en continuité qualitative. Mais, aucun outil ne nous permet de transgresser les frontières du réel pour ne serait-ce qu’effleurer ces espaces infinis qui nous entourent, tant du côté du microcosme que de celui du macrocosme. Aucun, sauf précisément l’analogie par laquelle nous croyons discerner des ressemblances entre ce qui est à notre portée (le fini) et ce qui ne l’est pas (l’infini). Manière de sonder l’inconnu à défaut de pouvoir le pénétrer. La question de la transcendance sera-t-elle pour autant résolue ? On peut en douter. Mais est-ce une question si fondamentale ? Pour en juger, il importe de remonter à Thomas d’Aquin et Duns Scot (XIIIe siècle) avant d’aborder le continent Deleuze-Guattari et de finir avec Philippe Boudon, architecte, Philippe Descola, anthropologue, François Jullien, sinologue, et Sophie Nordmann, philosophe, nos contemporains.

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ACTUALITÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE AU CŒUR DE LA THÉOLOGIE POLITIQUE (3)

Découpage de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli selon le nombre d’or
Source : Wikimedia Commons

III – Les contemporains à la recherche d’une transcendance perdue de vue : Par-delà la nature, le sublime dans l’art et la politique

Reste à savoir quelle postérité fut réservée aux problématiques soulevées par Thomas d’Aquin et Duns Scot et en quoi la « mort de Dieu », annoncée avec tambours et trompettes par Nietzsche, nous aurait « désenchantés » à jamais.

Pas besoin de remonter très loin dans le temps pour démontrer que si Dieu est à l’agonie, l’« idée » de Dieu continue de rayonner de par le monde, pour le meilleur et pour le pire, et que la transcendance persiste d’autant plus à nous hanter qu’elle a fait retour à la terre, non sans que l’atterrissage ne prête à de nouveaux bouleversements, dont il serait présomptueux, au jour d’aujourd’hui, de présumer le destin qu’ils nous réservent.

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VAULX-EN-VELIN SOUS LE CHOC

Centre de Vaulx-en-Velin, Hôtel de ville (photo Camster)

L’incendie d’un immeuble en copropriété à Vaulx-en-Velin le 16 décembre, qui a fait dix morts dont quatre enfants, vient hélas ! cruellement rappeler les conséquences du « séparatisme » qui affecte les quartiers « périphériques », qu’ils soient de logements sociaux locatifs ou en copropriété, avec ce paradoxe que ces derniers, malgré les réformes ayant facilité les prises de décisions relatives à leur rénovation, sont trop souvent laissés en déshérence du fait de copropriétaires occupants désargentés, de syndics indélicats ou de marchands de sommeil cupides. Ceci, alors même que l’accession à la propriété était au contraire censée constituer une incitation à l’entretien d’immeubles pour lesquels des aides à la réhabilitation de l’habitat étaient mobilisées. Comme quoi la propriété, loin d’être la panacée, est bien plutôt un leurre, masque de la précarité : en cherchant à rendre solvable des ménages fragiles pour un achat immobilier on ne fait que grever leur pouvoir d’achat pour les biens courants. Mirage d’un chez-soi paradisiaque, que le passage obligé par des parties communes dégradées et squattées fait tomber dans l’enfer, transition avant le purgatoire d’un espace public qui peine à prendre forme pour s’imposer comme paysage. Copropriétés déchues, refuge des dealers et de leurs victimes toxicomanes, condensé de quartiers délibérément tenus en marge, elles semblent se jouer des velléités de rénovation des pouvoirs publics, d’Etat aussi bien que locaux, symptôme d’un « séparatisme » urbain qui creuse l’écart avec la smart city emblématique d’un XXIe siècle décidément trop sûr de ses prouesses. Comme si l’accession à la propriété pouvait racheter ce que le social a de dégradant, pouvait pérenniser ce que le locatif a de précaire !Les immeubles de centre-ville finissent par s’effondrer avec l’âge, mort de vieillesse non anticipée, ceux des périphéries n’en ont pas le temps, ils se dégradent irrémédiablement avant que les bulldozers ou, mieux, les explosifs en viennent à bout, mort prématurée provoquée. La solution à la question du logement doit dépasser celle du statut d’occupation pour englober celle d’une meilleure intégration sociale des habitants, d’une meilleure insertion des quartiers dans la ville et de la ville dans son environnement naturel-urbain, en ménageant les transitions.

En tant qu’ancienne secrétaire d’État chargée de la ville, la maire socialiste, Hélène Geoffroy, ne manque pas d’expérience en la matière et c’est à juste titre qu’elle s’est exprimée pour avertir : « Après ce drame, nous ne pouvons plus envisager la rénovation urbaine comme avant. Nous devons traiter la politique de la ville dans sa globalité, sinon nous risquons de repartir pour trente ans en commettant les mêmes erreurs. » Après quarante ans de politique de la ville, encore trente ans ! Puisse-t-elle être entendue par Olivier Klein, l’actuel ministre de la ville, dont l’expérience n’est pas moindre que la sienne en tant qu’ancien maire de Clichy-sous-Bois. Elle poursuit : « Nous faisons trop d’allers et retours, trop d’évaluations, le temps est trop long. Les problématiques sont morcelées, nous risquons de refaire des ZUP si nous privilégions le logement sans prendre en compte les autres données, comme la sécurité, la voirie, le transport. » (Le Monde daté du 21 décembre) Toujours la même antienne depuis plusieurs dizaines d’années. Madame la maire en appelle à la prise de conscience : dix morts de trop pour réintégrer ces quartiers dans la ville, en suivant ses recommandations de principes ; lesquelles, pour n’être pas nouvelles, ne semblent toujours pas entendues malgré les efforts accomplis par les acteurs du développement urbain sur le terrain.

Il faut le dire avec force : ce n’est que quand les copropriétés auront été adoptées par les quartiers « populaires » et quand les HLM l’auront été par les quartiers « bourgeois » que l’on pourra entrevoir, non pas la fin de la ségrégation spatiale inhérente aux sociétés inégalitaires, mais au moins celle d’un séparatisme, physique autant que social, qui exclut au lieu de différencier.

LA POLITIQUE DE LA VILLE AU DÉFI DU « SÉPARATISME »

1 260 logements concernés par le programme de renouvellement urbain de Limay dans les Yvelines (Jahel Architecture).

Après la nomination en juillet dernier de Christophe Béchu comme ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires à qui est rattaché Olivier Klein, ministre délégué chargé de la Ville et du Logement ; après la déclaration de politique générale le 6 juillet dernier de la Première ministre évoquant les quartiers prioritaires en termes de « justice, de cohésion, de considération » ; après la présentation d’un budget 2023 de la cohésion des territoires d’un montant de 597,5 millions d’euros, en augmentation de 7,1 % par rapport à celui de 2022 (557,9 millions d’€), le temps est venu de s’interroger sur le devenir de la « politique de la ville ». Sans doute, en tant que maire de Clichy-sous-Bois (en fonction jusqu’au 3 décembre, date à laquelle il devrait être remplacé à la tête du conseil municipal), le nouveau ministre sait-il à quoi s’en tenir. Présentant ses orientations le 13 septembre à la Commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale, il s’est engagé à faire une revue de tous les projets relevant de la politique de la ville, soit 453 (dont 450 validés et 416 en chantier), afin d’en soupeser la « résilience », objectif désormais affiché de son ministère. C’est à ce titre qu’une cinquantaine de territoires pilotes devraient être identifiés pour bénéficier d’une action renforcée de l’ANRU à hauteur de 100 millions d’euros. Encore faudrait-il que l’Etat tienne ses engagements, ce qui n’a pas été le cas sur la période 2017-2022 puisque sur les 200 millions prévus seulement 92 millions ont été versés à l’ANRU au prétexte que la trésorerie de l’agence serait surabondante[1]. En outre, afin de pouvoir apprécier à leur juste mesure les efforts financiers consentis, les citoyens-contribuables seraient bien en droit, après quelque 45 années de politique de la ville, d’être fixés sur la finalité poursuivie par cette politique à défaut de pouvoir l’être sur son terme. Le ministre Borloo, n’avait-il pas dans une interview au journal Le Monde du 6 mai 2003 déclaré souhaiter que la politique menée en application de la loi de programmation pour la Ville et la Rénovation urbaine du 1er août 2003, dont il était l’auteur, consacre dans un délai de cinq ans le retour des « quartiers politique de la Ville » dans le droit commun, justifiant par ce fait même la disparition de son ministère !    

Un bref retour sur les errements de cette politique censée être d’exception, du moins lors de son lancement, s’impose pour prendre la mesure, sinon de son impuissance, de celle des difficultés rencontrées.  

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